Ensamble Moxos : un dialogue musical entre la Bolivie et l’Europe

/, Foi, Culture et Raison/Ensamble Moxos : un dialogue musical entre la Bolivie et l’Europe

Ensamble Moxos : un dialogue musical entre la Bolivie et l’Europe

(©) Etienne Grimmée

Héritier de la musique baroque née dans les missions jésuites d’Amazonie au 17e siècle, l’Ensamble Moxos est de retour en Europe en ce printemps 2018. 

Les jeunes musiciens et artistes de San Ignacio de Moxos, en Amazonie bolivienne, offriront un concert-spectacle dans plusieurs lieux de notre Province jésuite. Un patrimoine exceptionnel et une histoire époustouflante !

Bref retour dans le temps : en 1549, à peine neuf ans après la fondation de la Compagnie, les jésuites sont envoyés dans le Nouveau Monde. À partir de 1609, ils fondent dans la Province jésuite du Paraguay des « Réductions », sorte de villages où les Indiens, reconnus depuis peu comme sujets de droit et hommes libres mais sous tutelle, sont rassemblés, « civilisés » et évangélisés. La vie est organisée dans toutes ses dimensions : religieuse, éducative, professionnelle, sociale mais aussi politique et culturelle.

Rayonnement musical baroque

Très vite, les missionnaires constatent une disposition particulière des autochtones pour la musique et le chant. Dès 1616, des jésuites musiciens sont envoyés dans la Province d’Uruguay : Jean Vaisseau, né à Tournai (1583-1623), mais surtout Domenico Zipoli (1688-1726), étoile montante au firmament musical de Rome, comme l’était Vivaldi à Venise. Envoyé à Cordoba, il compose un grand nombre d’oeuvres de musique sacrée, qui sont exécutées dans les Réductions. À sa suite, le compositeur jésuite Martin Schmid (1694-1772) développe une activité musicale qui rayonne sur les régions des Chiquitos et de Moxos (actuelle Bolivie). Grâce à lui, ces territoires deviennent au 18e siècle un haut-lieu du baroque musical missionnaire.

Les conflits entre l’Espagne et le Portugal et la jalousie face à la réussite du modèle économique des Réductions sonnent le glas de ces missions. En 1768, les jésuites sont expulsés, tandis que la Compagnie est interdite sur le Vieux Continent. On recense alors 30 Réductions, où vivent environ 150 000 Indiens. Le drame humain s’accompagne d’une perte culturelle et, pendant longtemps, on a cru à la disparition de ce patrimoine musical inestimable.

Héritage culturel

Ces 150 ans de Réductions ont laissé des traces. Admirablement conservés et restaurés, certains vestiges architecturaux en Argentine, au Paraguay et en Bolivie, ont été inscrits au Patrimoine mondial de l’UNESCO.

Mais les traces les plus nettes sont celles laissées par la musique. En 1972, des œuvres de Zipoli sont retrouvées dans les archives des Indiens Chiquitos et Moxos. Comment ce patrimoine culturel et religieux exceptionnel a-t-il survécu aux affres du temps, à la rigueur du climat tropical, des insectes, et de la précarité du mode de vie semi-nomade des indigènes établis dans les communautés de la forêt ? La transmission s’est faite à travers deux canaux. L’un est le manuscrit copié et recopié avec ferveur par la population indigène à mesure que se détériorerait le précédent… comme s’il s’agissait de dessins ! L’autre canal est celui de la transmission orale. Certaines partitions sont encore interprétées par les indigènes durant les célébrations religieuses… alors qu’aucun des musiciens n’est plus capable de lire une portée ! Un patient travail de recherche, de nettoyage et de retranscription de partitions a été accompli. Ce trésor patrimonial est composé de 17 000 partitions entièrement numérisées.

Los bajones (©) Etienne Grimmée

L’Ensamble Moxos, gardien de la mémoire

Aujourd’hui, la musique continue à résonner à San Ignacio de Moxos, en plein coeur de la forêt amazonienne. Depuis 1986, un ambitieux projet social et culturel permet d’y enseigner la musique gratuitement à plus de 200 enfants et jeunes – en majorité des indigènes et issus de couches sociales les plus démunies. Chaque année, un riche échange culturel entre les professeurs et meilleurs élèves de l’école et les musiciens empiriques du TEPNIS (Territoire indien et parc national Isiboro Sécure) permet aux premiers de récolter un riche patrimoine oral et aux seconds d’améliorer la lecture musicale et de mieux connaître le violon.

Depuis 2005, les jeunes professeurs et élèves les plus talentueux du Conservatoire supérieur de musique forment l’Ensamble Moxos. Devenu un des meilleurs ambassadeurs de la Bolivie indigène et pluriculturelle, sa musique revendique l’identité et la mémoire d’un peuple. Les jeunes sont musiciens, chanteurs mais aussi acteurs et danseurs, offrant un spectacle complet ! Signe de reconnaissance pour cet héritage culturel : la musique de la fête de Saint Ignace – une des plus belles de Bolivie – à San Ignacio de Moxos, a été inscrite au patrimoine immatériel de l’UNESCO en 2012. Elle donne l’occasion d’admirer des danses guerrières d’Amazonie, une profusion de masques et, surtout, los bajones, les flûtes de Pan les plus grandes du monde. À découvrir !

Michel Hermans sj, Université de Namur et Katilu Jackson, RCF Sud-Belgique
D’après les textes de Pierre Sauvage sj et Toño Puerta, Président de l’école supérieure de musique de San Ignacio de Moxos.

> Source, Echos jésuites 2018-1, Printemps 2018, p.36-37.

> Agenda des concerts-spectacles du 15 avril au 1er juin 2018 à Grenoble, Luxembourg, Namur et Bruxelles

> Concert de l’Ensamble Moxos à l’UNESCO (YouTube)

Les cinq premiers CD de l’Ensamble Moxos sont disponibles sur Spotify.

2018-06-04T10:22:23+00:00 12 mars 2018|