Chers Cyrille et Aimé, quelle joie pour vous d’être ordonnés prêtres au jour de cette fête, vous qui êtes déjà entrés dans la Compagnie de Jésus ! N’oubliez jamais ce qu’elle signifie, et que, en m’inspirant de la première homélie du pape François pour la fête de saint Ignace, je voudrais condenser en trois conseils. D’abord, soyez des prêtres christiques ! Prenez soin de mettre le Christ au centre de toute votre vie. Aimez le Christ et aimez l’Église, car elle est à Lui et qu’elle court à sa perte dès qu’elle se soucie davantage de sa propre survie que du témoignage qu’elle doit rendre à son Seigneur, même lorsqu’il lui faut, comme Lui, endurer les opprobres et subir les insultes. L’un de vos aînés, le cardinal Henri de Lubac, écrivait jadis : « Si Jésus-Christ ne fait pas sa richesse, l’Église est misérable. […] Toute sa gloire est vaine si elle ne la met pas dans l’humilité de Jésus-Christ. […] Elle ne nous est rien, si elle n’est pas pour nous le sacrement, le signe efficace de Jésus-Christ » (Méditation sur l’Église, Troisième édition revue, Paris, Aubier, 1954, p. 188-189). Comme prêtres, serviteurs des sacrements, aidez ceux qui vous seront confiés à découvrir la présence du Christ dans le creuset de leur vie ordinaire. Apprenez à discerner, comme vous l’avez fait pour vous-même, les traces de l’Esprit dans les méandres parfois surprenants d’une existence humaine.
Ensuite, soyez des prêtres libres ! Laissez le Christ conquérir de plus en plus, jour après jour, votre âme de prêtre, vous entraînant dans sa kénose par des chemins que vous ne choisirez pas, mais qui ne vous effraieront pas, dès lors que vous savez que c’est Lui qui les a choisis pour vous, afin que son Nom soit glorifié, et qu’il ne manquera jamais de vous donner la grâce dont vous aurez besoin, car s’il vous y envoie, c’est qu’il s’y engage avec vous, et qu’aucune puissance adverse, même si elle devait broyer votre corps, ne pourra nuire à votre âme ! Libres vous-mêmes, veillez à ce que l’Église reste libre face aux puissants de ce monde. « Le Christ n’aime rien tant, en ce monde, que la liberté de son Église », écrivait saint Anselme de Cantorbéry.
Enfin, soyez des prêtres humbles. Ce n’est pas nous qui construisons le Royaume, mais c’est toujours la grâce du Seigneur qui agit en nous. Pensez, demandait le pape François, « au crépuscule du jésuite, lorsqu’un jésuite finit sa vie » Il évoquait deux figures de ce crépuscule : saint François-Xavier regardant la Chine, épuisé mais confiant en l’amour de son Seigneur pour ce peuple auquel il aurait tant aimé annoncer lui-même l’Évangile ; et le père Pedro Arrupe, qui juste avant la thrombose cérébrale qui le plongea dans le silence d’un long crépuscule, avait demandé aux jésuites présents dans le camp de réfugiés où il se trouvait en Asie : « Je dis ceci comme si c’était mon chant du cygne : priez ! ». Je sais les questions qui pèsent aujourd’hui sur le P. Arrupe, mais je ne puis oublier l’immense bienfait que son témoignage et son engagement firent à l’Église universelle. Qu’il me soit enfin permis d’ajouter ce soir une troisième figure, celle de François lui-même, trouant le crépuscule de sa maladie en allant une dernière fois, dans la lumière de Pâques, s’imprégner de l’odeur des brebis sur la place Saint-Pierre, afin de l’emporter avec lui dans la maison du Père.