Le jour où les jésuites commencent à prêcher les Exercices spirituels collectivement
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Depuis saint Ignace, les Exercices avaient été donnés individuellement, comme il est décrit dans l’Annotation 20 des Exercices spirituels. Dans chaque résidence ou collège, des chambres étaient réservées aux retraitants, pour des durées variables, excédant rarement huit jours. Mais la pratique évolue au fil des siècles.
Assez vite, il rencontre la jeune visitandine Marguerite-Marie Alacoque, qui vit les grandes apparitions du Cœur de Jésus. Si les sœurs responsables, prieure et maîtresse des novices, se posent des questions quant à l’équilibre mental et spirituel de leur sœur, Claude la rassure et la confirme immédiatement. Non pas qu’il ait bénéficié de grâces particulières ou spéciales, mais c’est à la lumière des Exercices spirituels et de son expérience récente de la grande retraite des trente jours (Parcours complet des Exercices spirituels de saint Ignace) lors de son Troisième An qu’il vient d’achever qu’il a pu mener un discernement assuré.
En cette fin du XVIIe siècle, Claude La Colombière allait donc devenir celui qui sera appelé « l’apôtre de la confiance » et « l’apôtre du Cœur de Jésus » : grâce à son discernement, l’expérience spirituelle déterminante de la jeune visitandine sera validée ; ses notes spirituelles, découvertes après sa mort, feront connaître et diffuseront les appels et les demandes du Seigneur passés par sainte Marguerite-Marie.
Deux retraites fermées chaque mois, durant huit jours
Deux retraites fermées par mois, d’une durée de huit jours pleins, commençant toujours le premier et le troisième mardi du mois. La formule connut très vite un immense succès. La maison accueillait chaque fois cent à deux cents personnes. Trois types de logement : « les personnes les plus honnêtes » en chambres individuelles, les « villageois » en dortoirs au quatrième étage (ils dormaient sur des paillasses contiguës et avaient droit à une couverture grossière). Un autre corps de logis, plus petit, accueillait, dans des chambres individuelles plus grandes et plus belles, « les personnes de la première qualité » (mais on note que celles-ci acceptaient volontiers de loger en chambre individuelle plus simple). La maison comportait également une « salle », une chapelle et deux types de réfectoires à tarifs et à menus différenciés.
Le public est donc volontairement mélangé. « On reçoit indifféremment les laïcs et les ecclésiastiques, les nobles et les roturiers, les pauvres et les riches, les doctes et les ignorants », à la différence de la plupart des maisons de retraite qui vont ensuite se multiplier très vite : Quimper, par exemple, où l’on séparera laïcs et ecclésiastiques. Le mélange est apprécié :
« Quoiqu’il semble qu’un gentilhomme ou un magistrat doive se rebuter d’être mêlé avec des paysans, et les abbés avec des jeunes écoliers [étudiants], néanmoins, ils avouent eux-mêmes que cette multitude et la variété des personnes leur donne de la dévotion. C’est ce que j’ai remarqué en la dernière bande, où je voyais en même temps fondre en larmes des curés, des magistrats, des gentilshommes, des bourgeois, des marchands, des artisans, des laboureurs, des vieillards de septante à huitante ans, et des écoliers et d’autres jeunes garçons de boutique âgés de quinze à seize années (rapport Chauran, 1682). »
Un succès immédiat
Les retraites sont animées par quatre pères dont c’est l’apostolat principal. Ils logent au milieu des retraitants. Le directeur sera pendant trente ans, jusqu’à sa mort, le P. Vincent Huby sj. Le déroulement d’une retraite est toujours le même. On se réunit cinq fois par jour dans la grande salle pour écouter, pendant une heure, non de sobres indications sur une scène évangélique à contempler, mais de véritables prédications (« exhortations », « considérations ») sur l’Évangile et la vie chrétienne. Le reste du temps, on prie personnellement (ou collectivement : certaines méditations sont guidées par un des pères), on fait des lectures spirituelles, des chemins de croix, on récite des chapelets, on se confesse, on peut rencontrer un des pères. Après le déjeuner, la réunion est consacrée à la contemplation de grands tableaux symboliques, peints sur toiles, que commente un des pères
Ce modèle va connaître immédiatement un immense succès. Il sera reproduit avec de légères variantes jusqu’à la Révolution française, en Bretagne d’abord, puis dans toute la France et, au xviiie siècle, dans toute l’Europe. Immédiatement aussi, à partir de Vannes même, vont se multiplier les maisons de retraite pour femmes, à l’initiative de Catherine de Francheville, vénérable bretonne du XVIIe siècle, qui suivront le même modèle. Et ce modèle survivra à la suppression de la Compagnie et à la Révolution française. C’est ce modèle de retraites collectivement « prêchées » qui sera repris dans les maisons de retraite spirituelle du xixe siècle, et il aura cours jusqu’à la deuxième guerre mondiale, voire au-delà.
Dominique Salin sj
Légende de la photo : Église de l’ancien collège jésuite de Vannes à côté duquel se trouvait la maison de retraite et où se déroulaient (probablement !) les messes des retraitants. © Archives jésuites
En savoir + : Dominique Salin, Spiritualité ignatienne hier et aujourd’hui, Salvator, 2025, 18 €
En savoir + sur le lien des jésuites avec le Sacré-Coeur de Jésus
Article publié le 12 janvier 2026