[En dialogue] IA et apprentissage universitaire : se former autrement
L’intelligence artificielle (IA) s’impose dans les pratiques universitaires et bouleverse les apprentissages. Réactions croisées de deux observateurs attentifs et utilisateurs expérimentés, Louis Lourme, recteur des Facultés Loyola Paris et Florian Cazenave sj, directeur du CISED, association de soutien aux étudiants.
Quels impacts de l’IA observez-vous sur le travail de vos étudiants ?
L’arrivée de l’intelligence artificielle transforme en profondeur le travail universitaire dans deux dimensions clés, la lecture et l’écriture. Si l’IA permet d’obtenir rapidement des synthèses efficaces de textes complexes, elle risque de court-circuiter l’expérience formatrice de la lecture : un temps long qui confronte l’étudiant à la résistance du texte, à sa beauté. Lire un auteur ne peut se réduire à en connaître les cinq idées principales ; il s’agit toujours en même temps d’une expérience esthétique et intellectuelle irremplaçable. Quant à l’écriture, elle perd son rôle de résistance constructive si elle est remplacée par des textes générés instantanément. Là aussi, il s’agit d’une expérience importante : c’est parfois compliqué d’écrire ! Il faut apprendre à structurer sa pensée, à digérer un savoir, à reformuler un concept à sa manière.
La langue française est souvent un obstacle pour les étudiants internationaux que nous accompagnons au CISED. L’IA facilite la traduction et la synthèse de leurs travaux ou de cours. Il nous faut les sensibiliser à questionner ces pratiques. L’IA peut donner une réponse à une question sur un texte mais, sans l’arrière-plan du texte, on ne la comprend pas. Ses réponses exigent un travail critique.
Louis Lourme achève sa première année comme recteur des Facultés Loyola Paris (FLP) après avoir été directeur de l’ensemble scolaire jésuite Saint-Joseph de Tivoli, à Bordeaux. Marié et père de trois enfants, il est docteur en philosophie, chercheur associé à l’université Bordeaux-Montaigne
Florian Cazenave, jésuite en formation, est directeur du Cised, association fondée par les jésuites et la famille ignatienne à Saint-Denis (93) qui accueille et soutient les étudiants de l’université de Paris 8 dans leur parcours. Il termine un master de second cycle de théologie aux FLP avec la rédaction d’un mémoire sur le prochain et la proximité à l’ère du numérique
L’IA modifie-t-elle vos pratiques d’accompagnement ou d’enseignement ?
Nous constatons deux phénomènes : un écart croissant entre l’expression écrite et orale résultant de l’usage de l’IA et un isolement accentué par le recours à l’IA plutôt qu’à un bénévole comme nous le proposons au CISED. Face à cela, nous avons décidé de travailler l’oralité, en aidant les étudiants internationaux à être plus à l’aise en situation orale, grâce à des ateliers pour argumenter, prendre la parole en public, s’approprier les codes de rhétorique française. Nous avons aussi mis l’accent sur la convivialité et le lien social. Avec l’arrivée des outils d’IA, il peut être tentant de penser qu’on peut mieux se débrouiller seul. Au CISED, nous encourageons les étudiants à ne pas se replier sur les outils numériques et à inclure les autres dans leurs parcours.
Nous devons repenser certaines intuitions pédagogiques. Donner une semaine aux étudiants pour rédiger un texte, par exemple, est sans doute moins pertinent avec l’émergence de l’IA. Face à l’usage de l’IA dans les travaux universitaires, il apparaît que ce qui importe n’est pas seulement le résultat final, mais la capacité de l’étudiant à rendre compte du chemin parcouru. Cela implique peut-être de reconsidérer l’évaluation, en valorisant les différentes phases du travail. Le véritable enjeu consiste à ne pas réduire la dimension académique de la formation proposée à la seule transmission de savoirs. C’est un processus long, avec une importante part humaine et relationnelle. D’où l’importance des temps que nous pouvons passer avec les étudiants pour échanger, y compris hors des cours, autour de la machine à café par exemple. Faire émerger des questions ou intégrer certains points nécessite du temps.
La pédagogie ignatienne vous aide-t-elle face à ces enjeux ?
Elle nous offre deux points d’ancrage. D’abord, redonner toute son importance à l’oral, à partir du travail fait peut-être parfois en partie avec l’IA, mais en l’ayant digéré et en rendant compte des difficultés et interrogations générées par cet usage. La réhabilitation de l’oral passe aussi par des exercices comme la disputatio , qui permet de retrouver le goût de la controverse argumentée, ou par les travaux de groupe, qui tendent à « policer » l’usage de l’IA. Ensuite, s’appuyer sur la dimension d’accompagnement, atout essentiel de notre tradition pédagogique : l’étudiant qui s’est aidé de l’IA doit pouvoir en parler avec son tuteur, échanger sur ce qu’il n’a pas compris et qui a généré cet usage, revenir sur ce que cela lui a permis d’améliorer.
Je vois deux points d’appui. Souvent, nous ne comprenons ce que peut ou ne peut pas faire l’IA qu’après l’avoir utilisée, même techniquement. Cela nous invite à la relecture et contribue à l’appropriation de l’outil. Il est important de proposer aux étudiants cet aspect réflexif sur leur pratique. D’autre part, la pédagogie ignatienne cultive la parole personnelle. Si quelqu’un écrit un témoignage en utilisant largement l’IA, est-ce toujours un témoignage ? Est-ce toujours sa parole ? Cela soulève de vraies questions sur l’usage des intelligences artificielles dans la production de contenus dits personnels. C’est aussi un enjeu éthique.
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Article publié le 22 janvier 2026