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À première lecture,
une telle formule est contradictoire, voire absurde;
elle semble justifier la pire hypocrisie, voire fonder une
forme subtile d'athéisme. En
effet le premier membre de phrase demande de croire en Dieu,
mais de telle sorte que rien de dépende
de lui, et tout du sujet agissant; si l'on croit en Dieu,
n'est-ce pas pour s'en remettre totalement à lui dans un
abandon sans réticence ni réserve, et donc nier toute part
proprement humaine qui ferait ombre à l'action de Dieu?
La formule ne veut-elle pas dire au fond: crois en Dieu
mais n'y crois pas (trop), ou encore fais comme si rien
ne dépendait de lui? On ne peut que voir là une profession
d'athéisme, ou pour le moins une défiance en la Toute-Puissance,
et une prudente façon de se comporter en-mettant toutes
les chances de son côté (hypocrisie morale).
Le second membre
de la sentence n'est pas moins ambigu, voire à nouveau absurde.
Comment tout mettre en oeuvre et se mobiliser entièrement,
si l'on ne croit pas aux résultats de ses efforts, ou si,
dès le principe, on s'abandonne? D'un côté, on demande de
tout faire dépendre de soi et, de l'autre, on suppose que
tout dépendra de Dieu, et par conséquent que toutes nos
initiatives seront comme nulles et non avenues. N'est-ce
pas une autre forme de défiance envers Dieu, voire même
à nouveau une subtile négation de Dieu auquel on
ne croit finalement pas autant qu'on le prétend, puisqu'on
prend soin de tout prévoir, au cas où.... On assisterait
ainsi à un simulacre d'abandon à Dieu, alors qu'on ordonne
tout soi-même et qu'on ne compte que sur soi ou sur ses
initiatives.
Ces antinomies
témoignent d'une dissociation abstraite des termes:
lecture d' "entendement", qui ne voit pas le lien
concret qui permet de nouer ensemble une tension apparemment
contradictoire. Gaston
Fessard a bien montré que cette
maxime ne prend sens en réalité que si on
la rapporte à "la logique du Verbe incarné
dans l'histoire", donc en fonction de l'Incarnation,
ou du mouvement par lequel en Christ Dieu assume la condition
humaine pour lui conférer la vie divine, sa propre
vie. Seule cette perspective permet de lever
l'antinomie, et elle suppose en effet qu'on entre dans un
mouvement contrasté au sein duquel les termes prennent
sens, en en respectant la logique et l'articulation. La
foi qui est ainsi présupposée est bien évidemment
la foi au Dieu de Jésus-Christ, c'est-à-dire
à un Dieu qui divinise l'homme (ou l'accueille dans
sa vie) quand celui-ci s'humanise, assume sa condition créée,
prend à bras-le-corps son humanité pour lui
donner toute sa dimension humaine et divine; car Dieu n'offre
à l'homme de le diviniser (pour utiliser les termes
chers aux Pères de l'Église) que si l'homme
entre hardiment dans les chemins de son humanisation. C'est
seulement quand et dans la mesure où l'homme assume
les voies de sa finitude, de son historicité, de
sa particularité, que Dieu rejoint cet homme pour
lui ouvrir sa propre vie. Il n'y
a pas ici de "ou bien ou bien", et toute antinomie
apparente est levée par le mouvement par lequel l'homme
assumant son humanité, Dieu lui ouvre les perspectives
de la vie divine. Un tel Dieu ne cherche pas
à affirmer sa supériorité dans l'abaissement
de sa créature; il ne se substitue pas à un
être incapable ou impuissant, mais il habite la liberté
de sa créature quand celle-ci a le courage de s'assumer,
non de se renier. Ainsi l'homme
chrétien est-il au plus près de Dieu (pour
autant que ce vocabulaire spatial ait un sens) quand il
décide par lui-même en toute liberté
d'homme; ou Dieu est le plus interne à cette liberté
quand celle-ci cherche à se prendre en main ou à
ordonner sa vie en vérité. Ainsi
la première phrase de la maxime coupe court à
toute fausse affirmation de la transcendance de Dieu qui
se paierait d'une démission de l'homme et d'un renoncement
à sa condition de créature.
Mais le second membre
de la phrase rappelle opportunément que, si essentielle
soit-elle, la liberté humaine ne fait pas de l'homme
le maître et possesseur du cours de l'histoire, ni
même de sa propre vie;
elle ne lui garantit pas non plus la pleine valeur assurée
de ses décisions; elle met en garde contre la folie
d'une entière maîtrise de l'action qui enferme
l'homme dans une suffisance où il se perd, comme
il perd le sens du réel. La
mobilisation de toutes les énergies humaines que
présuppose et appelle la foi en Dieu, selon le premier
membre de phrase, passe par un lâcher-prise, un renoncement,
une négation, une mort à soi-même et
à ses initiatives, qui consistent toutes en une confiance
totale au seul Dieu. Mais c 'est lorsque la liberté
a pleinement exercé ses pouvoirs, pour autant qu'elle
le peut, qu'il lui est possible de se déprendre de
soi et de s'abandonner sans que cet abandon soit une démission
ou une lâcheté. Seul peut vraiment se confier
à Dieu celui qui a mobilisé toutes ses énergies,
seul celui-là sait de quoi il retourne de s'en remettre
à plus grand que soi quand il a fait tout ce qui
relevait de lui. Une telle liberté ne renonce pas
à son plein exercice, simplement elle reconnaît
sa limite, et c'est d'ailleurs sagesse, non oukase divin
ou hétéronomie injustifiable.
Pour dire les choses autrement, laisser
l'avenir entre les mains de Dieu, c'est poser
une distance bénéfique entre l'action posée
et Dieu, c'est admettre que le succès
n'est pas assuré par nos seuls efforts ou nos vertus,
mais qu'il est donné par Dieu selon le mode qui est
le sien, à condition que l'homme ait fait tout ce
qui était à faire. La
liberté se trouve ainsi libérée de
l'obsession de ses réussites; elle
reste ouverte ici encore à une finitude que toute
analyse sérieuse de l'action ne peut que ratifier,
tant il est vrai qu'il n'est pire folie que l'illusion de
la maîtrise totale de soi ou des conséquences
de ses actes. Mais, une fois encore, une telle sagesse n'a
de sens que si de principe la liberté n'a pas renoncé
à son exercice. Et ici encore il ne s'agit pas de
parler d'échec de la liberté, comme si Dieu
se manifestait dans les lacunes humaines; ces échecs
ne sont que trop réels, mais la sentence touche,
plus profondément, à la finitude même
de la liberté, dont elle indique une essentielle
limite qui lui est constitutive. |
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