Ignacio_de_Loyola_359874444-2Que faire de sa vie ? Pour raconter ce qu’est la spiritualité ignatienne, ou, mieux encore, vous introduire ne serait-ce que durant quelques écrans à une expérience spirituelle semblable à celle que vivent de nombreux chrétiens aujourd’hui, il faut vous transporter sur les remparts de Pampelune en 1521.

La forteresse, attaquée par les troupes françaises, est sur le point de se rendre lorsqu’un homme de trente ans, Ignace de Loyola, réussit à persuader tous les chevaliers de se défendre malgré tout. Mais un boulet de canon français brise la jambe d’Ignace et l’enthousiasme des combattants. Tous se rendent aussitôt aux Français. Les vainqueurs traitèrent le blessé de manière courtoise et amicale, le reconduisant chez lui, à Loyola.

Après plusieurs interventions chirurgicales pour remettre sa jambe d’aplomb, Ignace subit une longue convalescence cloué sur son lit. Que faire ? Lire, bien sûr. Et il n’a que deux livres sous la main, une vie du Christ et une vie des saints. A quoi rêver alors ? Faire de grandes choses pour Dieu comme saint Dominique, comme saint François, ou bien partir rejoindre la dame de son cœur ? Passant d’un rêve à l’autre, Ignace remarque une chose toute simple qui va inaugurer une nouvelle manière de se rapporter à Dieu.

L’allégresse vient de Dieu

  » Quand je pensais à ce qui est du monde je m’y délectais; mais quand ensuite, fatigué, je le laissais, je me trouvais sec et mécontent. Mais quand je pensais aller nu-pieds à Jérusalem, à ne manger que des herbes, à faire toutes les autres austérités que je voyais avoir été faites par les saints, non seulement j’étais consolé quand je me trouvais dans de telles pensées, mais encore, après les avoir laissées, je restais content et allègre.

Mais je ne faisais pas attention à cela et ne m’arrêtais pas à peser cette différence jusqu’à ce que, une fois, mes yeux s’ouvrirent un peu : je commençai à m’étonner de cette diversité et à faire réflexion sur elle; saisissant par expérience qu’après certaines pensées je restais triste et après d’autres allègre, j’en vins peu à peu à connaître la diversité des esprits qui m’agitaient, l’un du démon, l’autre de Dieu.  »

(D’après Le Récit, vie d’Ignace de Loyola racontée par lui-même, § 8, Collection Christus n°65, DDB, 1988.)

L’attention aux mouvements intérieurs qui habitent chacun d’entre nous, la dynamique de notre désir, la force et le contraste des images peuplant notre imaginaire, l’expérience de la tristesse et de l’allégresse éprouvées « affectivement » : voici le point de départ de la spiritualité ignatienne, le B.-A.-Ba du discernement des esprits.

Les Exercices spirituels

Cette expérience de Dieu, cette première ouverture des yeux, propulse Ignace dans une folle aventure à la suite du Christ. Nul ne saurait trop vous inciter à lire le récit de sa vie racontée par lui-même pour vous laisser surprendre par la manière d’agir de Dieu chez cet homme.

De cette manière d’agir, des expériences faites, des combats intérieurs menés, Ignace tirera un certain nombre de règles et d’exercices pratiques qu’il regroupera au fur et à mesure de sa découverte de Dieu dans un livret qui deviendra plus tard Les Exercices Spirituels.

Sans doute un des rares livres écrits pour ne pas être lu ! Mais un livre destiné à ceux qui, à la suite d’Ignace, proposeront à d’autres des exercices adaptés pour qu’à leur tour ils entrent dans une relation nouvelle avec Dieu, où c’est d’abord  » Dieu qui se communique lui-même à l’âme qui lui est fidèle , l’enveloppant dans son amour et sa louange, et la disposant à entrer dans la voie où elle pourra mieux le servir  » (Exercices Spirituels, n° 15, collection Christus n° 61, DDB, 1985).

Un livre à faire et non à lire, pour entrer librement dans une expérience.

Avec tous ses sens, s’immerger dans l’histoire de Dieu avec les hommes

Vous l’aurez compris, la spiritualité ignatienne conduit à une forte personnalisation de la relation de chacun avec Dieu. Et sur ce chemin d’humanisation, la rencontre du Christ est et sera toujours déterminante. Une rencontre qui se fait, pour vous lecteur internaute d’un moment, à la croisée de votre histoire d’homme ou de femme vivant vivant en ce début de millénaire, et de l’histoire de Jésus-Christ venu un jour du temps sauver le genre humain.

Ignace, et à sa suite tous les ignatiens (religieux, religieuses, prêtres, laïcs), déploient toute leur énergie et leur inventivité pour que cette rencontre puisse avoir lieu. Ainsi, celui qui fait les Exercices est invité par exemple à voir par le regard de l’imagination les personnages d’une scène tirée des évangiles, à entendre ce qu’ils disent, à regarder ce qu’ils font, pour ensuite réfléchir afin de tirer profit de cette vue, de ces paroles, de ces actions.

S’immerger avec tous ses sens dans l’histoire de Dieu avec les hommes pour mieux reconnaître comment cette même histoire se poursuit aujourd’hui dans le contexte culturel, social, économique qui est le nôtre. En somme, une invitation à garder les yeux ouverts sur le monde tel qu’il est, sur Dieu tel qu’il agit, et trouver par là comment avancer librement comme baptisé.

Une expérience de Dieu vécue en Eglise

« Considérer comment Dieu travaille et oeuvre pour moi dans toutes les choses créées sur la face de la terre, c’est-à-dire qu’il se comporte à la manière de quelqu’un qui travaille… et à partir de là, réfléchir en moi-même en considérant ce que, de mon côté, je dois offrir et donner en toute équité et justice à sa divine majesté… »

Ces phrases extraites de la contemplation pour parvenir à l’amour clôturent les exercices proposés au retraitant par Ignace. Elles peuvent sembler énigmatiques lorsqu’on les extrait de leur contexte, mais elles aident à percevoir la pulsation qui rythme toute la spiritualité ignatienne : regarder d’abord tout ce que Dieu a fait, fait et fera pour moi, et, ensuite, me demander ce que je dois faire, librement, par amour.

L’expérience de Dieu proposée par la spiritualité ignatienne est aussi une expérience faite en Église. Elle touche à la vitalité du peuple de Dieu, à la vigueur de son désir d’annoncer l’Évangile. Chacun est invité à reconnaître que c’est un même Esprit qui agit à la fois dans l’Église et dans l’expérience personnelle, à la fois dans la tradition et dans la nouveauté de l’Esprit. Celui qui suit la voie ouverte par le Christ n’aura de cesse d’éprouver ses décisions, de les confronter avec d’autres pour sortir de l’aveuglement inhérent à ses vues trop étroites.

Foi et société : une tension féconde

Pour terminer cette brève introduction à la spiritualité ignatienne, retenez ce paradoxe. Comment tenir ensemble une expérience immédiate de Dieu et des médiations aussi nombreuses que celles qu’entretiennent les jésuites de la province de France, comme par exemple le Centre Sèvres, des revues ou encore les écoles d’ingénieur ICAM ? Comment lier l’intime d’une foi personnelle et, par exemple, le travail des jésuites du CERAS qui patiemment s’affrontent aux questions sociales qui secouent la France ?

Cette tension caractérise sans doute ce que la spiritualité ignatienne autorise : croire à l’immédiateté de l’expérience de Dieu et à la fécondité des médiations longues pour l’inscrire dans une société et une histoire.

Aujourd’hui beaucoup d’hommes et de femmes ont choisi de vivre l’aventure chrétienne en s’aidant de la spiritualité ignatienne. Ils la vivent seul ou en groupe, en famille ou en communauté. Mais quel que soit le style de vie choisi, un même désir est à l’œuvre : vivre et travailler à l’ombre de l’Esprit, inlassablement, jusqu’à ce que les yeux de tout être humain s’ouvrent un peu.