Auteur : Bourdaloue, Louis Titre : Sermons pour tous les jours du Carême Titre d'ensemble : Oeuvres complètes par le P. L. Bourdaloue ; 2 Publication : Numérisation BnF de l'édition de Paris : INALF, 1961- (Frantext ; Q978). Reprod. de l'éd. de Paris : Bloud et Gay, 1922 Note : Document numérisé en mode texte. Texte daté de 1692, d'après Frantext. Le document original contient 360 pages. Domaine : Religions chrétiennes Identifiant : N087697. Numérisé en mode texte Ce document est libre de droits. Ce document est extrait de la base de données textuelles Frantext réalisée par l'Institut National de la Langue Française (INaLF) SERMONS POUR TOUS LES JOURS DU CAREME, par le P. L. Bourdaloue POUR LE JOUR DES CENDRES de l'esprit de la pénitence dans la pensée de la mort. ce furent les paroles dont Dieu se servit au commencement du monde pour punir le premier homme après sa désobéissance ; mais ce sont les mêmes paroles que l'église adresse aujourd'hui à chacun de nous en particulier par la bouche de ses ministres dans la cérémonie des cendres. Ce furent des paroles de malédiction dans le sens que Dieu les prononça ; mais ce sont des paroles de bénédiction dans l'intention et la fin pour laquelle l'église nous les fait entendre. Ce furent des paroles terribles et foudroyantes pour ces premiers pécheurs, puisqu'elles signifièrent l'arrêt de leur condamnation ; mais ce sont des paroles douces pour les pénitents, puisqu'elles leur en- seignent les voies de leur conversion et de leur justification ; Dieu, comme dit Saint Ambroise, prenant plaisir à exprimer par sa parole dont la signification est infinie, et à opérer par elle dont la vertu est toute puissante, des effets entièrement opposés, c'est-à-dire se servant des mêmes termes pour confondre et condamner les pécheurs à la mort, pour instruire et conduire les pénitents à la vie. Je ne sais, chrétiens, si vous avez jamais fait réflexion à une chose remarquable qui est rapportée dans le livre de l'exode et qui vient très bien à mon sujet. Quand Dieu voulut autrefois punir l'égypte, il commanda à Moïse de prendre une poignée de cendres et de la répandre en présence de Pharaon : Spargat Illum etc. L'écriture remarque que ce fut comme un signal dont Dieu se servit pour lui prédire tous les horribles fléaux dont la terre d'égypte fut par après affligée : (...). Dieu fait aujourd'hui le même commandement aux prêtres de l'église qu'il fit pour lors à Moïse et à Aaron. Il veut qu'ils prennent des cendres de dessus les autels et qu'après les avoir sanctifiées ils les répandent sur tous les fidèles : (...). Mais il faut avouer que, dans cette cérémonie, l'intention des uns et des autres est bien différente. Car, au lieu que Moïse et Aaron voulaient faire connaître par là à Pharaon qu'il était abandonné de Dieu et n'en devait attendre que les derniers supplices, les prêtres de l'église, par une conduite tout opposée, ne répandent les cendres sur nos têtes que pour nous faire ressentir les effets de la bonté de Dieu et pour exciter en nous les sentiments d'une véritable pénitence. C'est ce que j'ai dessein de vous faire voir aujourd'hui comme la première vérité que je dois vous prêcher à l'entrée de ce saint temps de carême. Esprit divin, animez mon coeur et purifiez ma langue, afin que je remplisse dignement ce saint emploi ; éloignez de moi tout ce qui est de moi ; ne me donnez point d'autres pensées que celles qui sont capables de convertir les âmes ; donnez-moi des paroles non pas selon la prudence du siècle et pour contenter l'esprit humain, mais selon la prudence du ciel et pour guérir les consciences ; portez mes auditeurs à recevoir avec fruit les lumières qu'il vous plaira de m'inspirer, et parce que je ne dois pas avoir d'autre dessein que celui de leur salut, faites qu'ils ressentent le fruit qu'ils attendent de mon ministère. C'est la grâce que je vous demande par l'entremise de votre épouse, à qui je dis avec l'ange : Ave, Maria. Tertullien parlant du jeûne a dit une parole admirable et qui explique parfaitement bien la nature de la pénitence. Il y en a, dit ce grand personnage, qui poussés d'un désir généreux de réparer tous les désordres de leur vie passée, ne se contentant pas de s'abstenir des choses criminelles, se défendent encore l'usage des créatures de Dieu quoique innocentes en elles-mêmes, comme sont la viande et la chair des animaux, de sorte que, par un secret merveilleux, ils trouvent le moyen d'immoler à Dieu, en châtiment et en punition de leurs corps, l'humilité de leurs âmes et de leurs esprits par le saint exercice de la pénitence : Sunt Quidam etc. Excellente occupation de la pénitence qui, dans la pensée de ce père, offre en même temps un double sacrifice à Dieu, c'est-à-dire le sacrifice de l'esprit par une humilité volontaire de toutes ses puissances et le sacrifice du corps par les rigueurs et par les austérités qu'elle nous impose. C'est à cette pensée, chrétiens, que je veux m'attacher aujourd'hui, et, parce que ces deux sacrifices de la pénitence se doivent faire en nous en détruisant deux obstacles très dangereux qui s'y opposent, dont le premier est l'esprit d'orgueil qui enfle nos esprits, et le deuxième est l'amour déréglé que nous avons pour nos corps et qui nous empêche de les mortifier, car l'esprit d'orgueil ne peut pas s'accommoder avec l'humilité de l'esprit, et l'amour déréglé que nous avons pour nos corps ne peut pas s'accorder avec les rigueurs et les austérités de la pénitence, je prétends de vous montrer aujourd'hui que la chose par laquelle ces deux obstacles peuvent être détruits, c'est particulièrement la pénitence, et pour cela je partage tout ce discours en deux parties. Il faut sacrifier l'orgueil de l'esprit par l'humilité de la pénitence, et c'est cette première considération que les cendres qu'on nous donne nous inspirent, parce qu'elles sont les marques et le symbole de la mort ; voilà ma première partie. Il faut sacrifier à Dieu la délicatesse et la mollesse du corps par les rigueurs et par les austérités de la pénitence qui nous engage à méditer continuellement la nécessité qu'il y a de mourir, et c'est un joug qui nous est imposé par les austérités de la pénitence ; c'est ma seconde partie. Humilions notre esprit sous le joug de la pénitence, mortifions notre chair par l'usage de la pénitence. L'un et l'autre s'effectuera en vous quand vous rentrerez en vous-mêmes par la méditation de la cendre qui est un mystère d'humilité et de mort. Voilà tout le sujet de vos attentions. Première partie. Comme il est de la foi que l'orgueil de l'homme a été la cause, le sujet et la source de son péché, il ne faut pas s'étonner aussi que le même orgueil soit un obstacle essentiel qui s'oppose à la pénitence qui est le remède du péché. Si l'homme était demeuré toujours dans les termes de l'humilité qui lui était comme naturelle, puisque l'humilité n'est autre chose que la nature même de l'homme, l'homme ne se serait jamais élevé contre son dieu. Et si nous faisions une réflexion sérieuse sur nous-mêmes pour rentrer dans notre néant, il ne nous serait pas difficile à même temps de rentrer dans l'ordre de la pénitence et de satisfaire à la justice de Dieu. Mais cet esprit d'abaissement est combattu par l'orgueil de notre esprit, et par cet esprit d'orgueil nous nous révoltons contre Dieu et nous concluons qu'il est juste de ne point faire cette réparation. Quel remède à ce malheur ? Il n'y en a point d'autre que celui que le Saint-Esprit nous présente aujourd'hui, qui est de nous servir de l'humilité de notre esprit, afin de juger de notre vanité même. Comme dit Saint Augustin, il faut faire remonter l'homme jusqu'à sa source afin de l'humilier, et c'est ce que fait la pensée de son néant et de sa mort. Quand un homme du commun ou de la lie du peuple vient à devenir insolent, le moyen le plus propre pour l'abaisser, c'est de lui mettre devant les yeux la qualité ou plutôt la bassesse de son extraction. C'est assez de lui dire : d'où êtes-vous venu ? Il n'en faut pas davantage pour lui inspirer des sentiments de modestie et d'humilité, s'il en est capable. Mais si on ajoute quelque chose, et si, étant élevé à quelque degré de fortune ou d'honneur, on lui dit : prenez garde à ce que vous faites ; considérez la disgrâce qui vous peut arriver en un moment, c'est-à-dire qu'après avoir été quelque chose, bientôt vous ne serez plus rien du tout, ah ! Si on osait lui dire ces paroles, cela ferait sans doute dans son esprit la plus forte de toutes les impressions : il serait doux, il serait traitable, il reconnaîtrait sa bassesse et la petitesse de sa condition. Et pourquoi ? Parce qu'il n'envisagerait rien de plus fort que la certitude de ses chutes et qu'en lui montrant seulement ce qu'il a été, il verrait évidemment ce qu'il doit être. Voilà à peu près ce qui engage l'homme à connaître ce qu'il est. L'homme était dans la grandeur, dit l'écriture, et il s'est méconnu : (...). Cette méconnaissance l'a toujours fait soulever contre Dieu. Mais qu'a fait l'église pour réprimer son orgueil ? Elle a inspiré ces paroles à ses ministres, pour lui dire aujourd'hui : (...) ; souviens-toi, homme, que tu n'es que poussière, comme si elle lui disait : ô homme, pourquoi te piques-tu de grandeur, bien loin de t'abaisser dans l'état du néant et de la mort où Dieu te réduira bientôt ? Voilà les deux termes où il faut que ton orgueil se borne. Raisonne bien sur ces deux principes, et tu verras qu'autant que tu t'es voulu élever, autant tu te voudras ravaler. C'est donc une importante instruction que l'église, cette sainte mère, fait aujourd'hui à tous ses enfants, mais remarquez comment elle la fait et quelles sont les circonstances dont elle se sert. Parce qu'elle ne veut point de ces âmes qui s'exaltent et qui se flattent, elle tâche de rabattre l'orgueil de leurs esprits pour les obliger à faire pénitence. Car en effet, il ne faut se servir que de la cendre et du souvenir de leur néant pour les y engager. Et pourquoi ? Dit Saint Augustin. Parce qu'il n'y a rien de plus favorable et de plus puissant pour les abaisser que le souvenir de leur néant. Saint Grégoire dit que la mort est le mystère de notre nature et de notre substance, ou bien que c'est plutôt le mystère de notre humilité ; il dit que les cendres servent pour confondre tout l'orgueil de l'homme, et il ajoute que c'est une obligation qui nous inspire comme indispensablement des sentiments de néant et de mort, quand même nous ne voudrions pas nous en souvenir et que nous tâcherions tous les jours de l'oublier. Elle nous fait avoir de bas sentiments des grandeurs, des richesses et de cette beauté dont nous nous flattons si souvent et souvent si mal à propos. Ah ! Chrétien, la mort te dit que cette autorité dont tu abuses te sera bientôt enlevée. Car enfin, qu'on considère les épitaphes de ces grands hommes : on n'y voit que des honneurs, que des grandeurs, et tout ce qu'ils ont jamais fait de rare et d'éclatant y est écrit en termes magnifiques ; voilà ce qui est au dehors de leurs tombeaux ; mais que je fouille au dedans, je n'y vois qu'un peu de poudre, un peu de cendres et des ossements à demi pourris qui semblent se ranimer pour nous dire ce qu'ils sont : (...). Ils nous apprennent que, bien loin que tous ces honneurs soient marqués par l'ordre de la providence, ce ne sont que des marques de notre vanité, et que tous ces avantages et toutes ces prérogatives dont nous nous flattons, sont autant de preuves invincibles et des marques convaincantes de notre orgueil qui prétend que nous ne soyons pas comme les autres, et nous séparer du reste des hommes. Erreur dont la mort sait bien nous détromper, et c'est ce que dit Saint Augustin dans le livre de la grâce : regardez dans les sépulcres où il n'y a que de la poudre et de la cendre, et voyez si par des marques différentes et plus glorieuses vous pourrez discerner les princes de leurs vassaux et les rois et les monarques de leurs sujets. Point du tout. Les rois et les sujets, les princes et les vassaux, tous les hommes sont incapables d'aucune distinction après la mort, et c'est ce que dit un philosophe à un empereur. Cet empereur voyant que ce philosophe s'arrêtait à considérer un tas d'ossements, lui dit : qu'est-ce qui te fait tant regarder ces ossements ? -je tâche, répondit ce philosophe, à rencontrer la tête de votre père parmi tous ces ossements, car elle est de ce nombre et je le sais. L'empereur ne put s'empêcher d'approuver ces paroles, sachant bien qu'il ne pouvait y avoir de distinction entre la poudre, la cendre et les ossements des morts. Où sont tant de grands et de riches qui ne parlaient que de bâtir de superbes et magnifiques maisons ? La mort les a réduits en terre et en poudre. Où est ce grand héros qui ne se contentait pas d'un monde tout entier ? La mort a fait de son corps de la cendre et de la poussière : (...). à peine peut-il maintenant remplir une petite urne. La mort nous apprend que la mémoire de ce que nous avons été périra, que nos meilleurs amis seront les premiers à nous oublier, et que tout ce que nous avons fait hors de la vue de Dieu sera pour nous comme de la cendre que le moindre vent emporte. C'est une comparaison qui est tirée du livre de Job. Dieu voit dans l'écriture un roi superbe et glorieux et il lui dit : (...). Tu verras que ta grandeur se dissipera bientôt et que tout ton orgueil sera réduit en poudre. Et enfin tous les avantages dont nous nous piquons, tout cela sera réduit en cendre, à l'inconstance et à la fragilité de la poussière, en sorte que quand vous auriez autant d'avantages comme vous pourriez vous en souhaiter, (...), voilà où se réduiraient tous vos avantages ; c'est que tout ce que vous seriez par votre superbe et par votre orgueil doit être réduit en poudre. Car enfin, ce n'est pas assez de considérer la vie présente à laquelle nous sommes attachés ; il faut considérer ce que nous serons un jour. Et, comme dit Tertullien, qu'est-ce que nous sommes sinon un peu de boue et de fange érigée en titre d'homme ? (...). Ce sont les paroles de Tertullien. Or est-il du propre de l'homme, qui est si peu de chose, de s'élever à quelque chose de si grand ? (...) ? La mort, chrétiens, se moque de tout cela. Mais, comme dit l'apôtre, tout ce que nous voyons dans le monde n'est qu'un néant, et fort peu de gens le conçoivent : (...). Et c'est pour cette raison que l'église joint la cendre à la pensée de la mort, pour nous faire entrer dans la connaissance de notre néant : (...). Mais pourquoi nous mettre cette cendre dessus la tête et au front ? Ah ! Chrétiens, est-il besoin de vous l'expliquer ? L'église vous met la cendre sur la tête, qui est le siège de la raison, pour nous faire voir que la cendre et la mort doit être le sujet de nos méditations continuelles : (...) ; parce qu'elle sait que ce serait peu de chose de nous faire voir que nous sommes mortels, si elle ne faisait servir le souvenir de la mort pour faire entrer dans nos coeurs la grâce et les véritables sentiments de pénitence. Car il est évident que ce qui, de tout temps, a retenu les hommes dans le devoir, ç'a été la pensée de la mort et qu'ils doivent être un jour réduits en cendres. C'est pour cela que dans les funérailles des grands, les cendres ont toujours été considérées comme une chose bien instructive. C'est pour cela que les grecs dans le couronnement de leurs empereurs leur offraient un vase de cendres. C'est pour cela que les empereurs romains faisaient marcher un homme à côté d'eux aux jours de leurs plus grands triomphes, qui leur disait : souvenez-vous que vous êtes mortel. C'est ainsi que le grand prêtre de l'ancienne loi se couvrait de poussière et de cendre avant d'entrer dans le temple pour faire le sacrifice. C'est ainsi que, dans la cérémonie du sacre des souverains pontifes, on leur fait passer des étoupes qui brûlent et qui se réduisent en cendres devant leurs yeux pour leur faire connaître la vanité de la gloire du monde. Et pourquoi cela ? Parce que ces grands hommes, ayant tant d'ascendant sur les autres, ils n'auraient peut-être jamais eu la pensée qu'ils étaient mortels, en telle sorte qu'ils avaient besoin de ce tempérament, sans lequel souvent il leur aurait été impossible de ne pas dégénérer de la bassesse de leur condition. De là vient que les païens mêmes avaient un si grand soin de conserver les cendres de leurs parents, non seulement pour se souvenir d'eux, mais par un certain instinct et une inspiration secrète qui leur venait d'en haut pour les retenir dans le devoir. De là vient que Moïse, avant que de sortir de l'égypte ne voulut pas se charger des richesses de ce peuple, mais seulement des cendres des grands hommes, afin que le peuple de Dieu se souvînt à chaque moment de la mort. De là vient que lorsqu'Aaron brûla le veau d'or et qu'il le réduisit en cendres, il obligea les israélites d'en boire l'eau, afin de leur faire souvenir qu'ils devaient mourir. Ah ! Qu'un coeur orgueilleux a bien de la peine à entendre cette leçon ! Ah ! Que ce souvenir lui est incommode ! Aussi je ne m'étonne pas s'il est si peu capable de conversion. Cela n'empêche pas cependant que l'église ne fasse de son côté ce qu'elle peut pour abattre cette enflure, et c'est aussi pour inspirer cette humilité qu'elle veut que nous rappellions à notre mémoire la cendre et la poussière : (...). Souviens-toi, ô homme, que tu es une double cendre, cendre dans ta création, cendre dans ta mort. L'une de ces cendres te soumet à la puissance de Dieu et l'autre à sa justice l'une te montre que ton origine est le néant, et l'autre te fait voir que ta fin et ton terme est la mort. Que dis-je ? L'église présente encore une troisième cendre au chrétien, qui a une merveilleuse alliance avec ces deux premières, et c'est la cendre de la pénitence. Car quand il reçoit celle que le prêtre lui met sur la tête, il doit se dire à soi-même : Seigneur, j'accomplis aujourd'hui avec liberté ce que je dois souffrir un jour par nécessité. Je reconnais que vous avez droit de me réduire en cendres, et c'est pour cela que je m'y réduis déjà par avance. Faites, Seigneur, que cette cendre me tienne lieu d'une partie de la satisfaction que vous exigez de moi. Commencez aujourd'hui de vous venger de moi par moi-même. Comme je suis un insigne criminel, et que vous avez droit de me réduire en poussière, souffrez que la pénitence que j'embrasse fasse pour vous ces mêmes fonctions, et qu'entrant dans les intérêts de votre justice, je m'afflige, je me brise de douleur, je me mette en cendres, que je m'enfonce dans mon néant, avant que la mort m'y précipite. Voilà les véritables sentiments qu'un pénitent véritablement pénitent doit concevoir dès aujourd'hui, c'est-à-dire que, dès aujourd'hui, il doit se condamner à la mort par la pratique d'une conversion sincère, qui consiste dans l'humilité qui lui est inspirée par la cendre. Car si, dans le trésor de la miséricorde de Dieu, il y a quelque moyen efficace de confondre et d'abattre l'homme orgueilleux, c'est la considération de la cendre et de la mort. C'est pour cette raison que le grand Saint Ambroise, pour humilier l'orgueil de l'empereur Théodose et l'obliger à faire pénitence, lui dit ces majestueuses paroles : " peut-être, grand empereur, que cette puissance et cette autorité souveraine que vous avez entre vos mains est un nuage qui vous empêche de connaître votre péché ; peut-être cette grande multitude d'officiers qui vous environnent vous font oublier vous-même ; peut-être qu'à force de voir des peuples au-dessous de vos pieds, vous ne vous souvenez plus que vous avez un dieu au-dessus de votre tête. Mais mettez-vous dans la véritable situation où vous devez être ; ne regardez pas ce que vous êtes, mais ce que vous serez ; employez, pour corriger la tumeur de votre esprit, la fragilité de la poussière, et si vous le faites, il n'y a rien que je ne me promette de la grandeur de votre courage. Avouez donc, grand empereur, que vous commandez à des hommes de même nature et de même condition que vous, et puisque vous avez le même dieu qu'eux, pensez à l'apaiser avec eux par la pénitence, puisque, aussi bien qu'eux, vous l'avez irrité par vos péchés. " chrétiens, tout empereur que fût Théodose, il pleura son péché, et touché de ces paroles, il fit une pénitence publique d'un crime qu'il avait commis publiquement. (...). Voilà comme un grand empereur a été converti, et si on proposait souvent ces vérités aux grands de la terre, je suis sûr qu'ils se convertiraient. Mais qu'est-ce qui les entretient dans le vice ? C'est qu'au lieu de leur parler de leur bassesse et de leur néant, on ne les flatte que de leur ambition et de leur grandeur tenir de la certitude de leur mort, on ne les entretient que d'une immortalité chimérique qu'au lieu de leur dire qu'ils sont des hommes, on voudrait leur persuader qu'ils sont des dieux. Mais que dis-je ? Il ne s'agit pas aujourd'hui de la conversion des rois et des empereurs, il s'agit de la vôtre, mes frères, qui est quelquefois plus difficile que celle des têtes couronnées. Car l'orgueil est-il moins dans les petits que dans les grands ? Au contraire, n'y est-il pas plus enraciné et plus odieux, puisqu'il est vrai qu'il n'y a rien que Dieu haïsse davantage qu'un pauvre superbe ? (...). Combien voit-on de canailles plus superbes que des rois et, si je l'ose dire, plus indisposés à se convertir. Combien de petites femmes plus ambitieuses que des reines, et à qui je persuaderais plus difficilement la nécessité de la pénitence ! Ce n'est pas que l'on ne sache qu'on est mortel, mais c'est qu'on n'y fait nulle réflexion. Ce n'est pas que cette femme ne se présente tous les ans à nos autels pour y recevoir de la cendre, mais c'est qu'elle s'y présente par coutume, sans componction de coeur, sans humilité, pleine d'elle-même et vide de Dieu. C'est pour cela qu'au lieu d'y venir avec un habit qui marque sa modestie, elle y vient avec un appareil fastueux, et Jésus-Christ ne voulant pas qu'en cet état elle reçoive le fruit de la cendre, il la renvoie avec autant de poudre qu'elle en avait, c'est-à-dire avec la poudre de son orgueil et de sa vanité. N'est-ce pas ce que nous voyons en nous-mêmes, n'est-ce pas ce que nous expérimentons en nos personnes ? En sorte que, par le plus funeste de tous les malheurs, il arrive que quoique toutes ces choses soient des marques de notre faiblesse, cette cendre ne nous est que fatale, parce qu'elle ne tend qu'à augmenter notre orgueil. Tandis qu'une femme, par exemple, est entêtée de complaisance d'elle-même, du luxe de ses habits, elle est incapable de s'appliquer aux exercices de la pénitence et des autres vertus chrétiennes. Humilions-nous donc sous la main toute-puissante de Dieu, et si nous ne le voulons pas faire en considération de la grandeur de Dieu et de notre néant, faisons-le pour la crainte que nous devons avoir de sa justice. Et, pour achever ce discours, bannissons non seulement l'orgueil de notre esprit par l'humilité de la pénitence, mais sacrifions encore nos corps par les rigueurs et les austérités de cette même pénitence que la cendre et le souvenir de la mort nous inspire. C'est le sujet de mon second point. Seconde partie. C'est une illusion que l'esprit du monde a de tout temps tâché d'établir, de croire que la pénitence soit une vertu purement spirituelle, qui se contente d'abattre et d'humilier le coeur, sans porter ses coups jusque sur le corps. Pour moi, sans m'arrêter à réfuter les raisons qui appuient cette fausse maxime, je dis que si cela était, il faudrait retrancher de l'écriture ce qu'en ont dit Saint Pierre et Saint Paul qui se sont toujours fortement opposés à la mollesse et à l'amour-propre ; il faudrait reprocher à l'apôtre qu'il a tort de dire que notre corps doit être une hostie vivante, et d'ajouter, quand il parle du crucifiement de la chair avec ses vices et ses concupiscences : (...). Et quand il commande aux fidèles de porter la mortification de Jésus-Christ, non pas dans leur esprit, mais dans leur corps : (...), afin que le péché ne règne pas dans le corps mortel : (...), et quand il dit de lui-même qu'il châtiait son corps et qu'il le réduisait dans la servitude : (...), il faudrait, dis-je, accuser Saint Paul de ne savoir ce qu'il disait, ou d'une grande simplicité, s'il suffisait de porter la pénitence dans son âme et dans son coeur. Je sais, chrétiens, que l'hérésie a dit qu'il fallait entendre ces paroles de l'apôtre en ce sens, je sais, qu'ayant laissé la pénitence dans la seule pensée, elle a trouvé le moyen d'en adoucir la rigueur et d'ôter la mortification du corps, et je ne m'étonne pas qu'elle ait traité le jeûne de superstition, comme s'en sont déclarés hautement les deux derniers hérésiarques, Luther et Calvin. Mais, messieurs, ce sont les ennemis jurés de l'église de Dieu et de son évangile qui parlent de la sorte. Non, non, chrétiens, il n'y a point de véritable pénitence sans la mortification du corps, et tandis que nous ne mortifierons pas nos corps, jamais nous ne changerons de coeur et nous ne nous convertirons. Ah ! Depuis que Jésus-Christ a institué la mortification et qu'il a bien voulu la commencer sur sa chair virginale, il faut que nous la portions sur nos corps, qui ne sont que des corps de péché et d'impureté ; il faut que nous achevions ainsi ce qui manquait à la passion de Jésus-Christ, ou pour mieux parler, ce que Dieu a voulu que nous prissions part à sa passion et cela ne pouvait se faire que par la mortification de nos corps. Ah ! Comme ils ont servi d'instruments au péché, il faut les faire servir d'instruments à la pénitence, et cela d'autant plus que Saint Paul n'appelle plus notre corps simplement un corps, mais qu'il l'appelle un corps de péché : (...). Il faut donc que la pénitence soit dans notre corps et pourquoi ? Il faut que ses actes soient dans notre corps et quiconque retranche son corps de la pénitence, il fait un monstre : il n'est pas pénitent, et il se trompe. Or, les hérétiques s'opposent à cela, et pourquoi ? Parce que cette pénitence, établie de la sorte, s'oppose à l'amour que nous avons pour notre corps ; elle nous prive de toutes les choses qu'il nous faut pour nous conserver notre vie animale, elle nous prive même des choses nécessaires à l'entretien du corps, au lieu que l'amour déréglé que nous avons pour notre corps ne cherche que la mollesse et la délicatesse pour ce corps. Car voilà les démarches de l'amour déréglé que nous avons pour notre corps. Du nécessaire, il passe au commode, du commode au superflu, du superflu il passe à l'agréable, de l'agréable il va au criminel. Voilà ce que l'expérience nous apprend tous les jours. Mais que fait la pénitence ? Elle condamne le superflu, elle retranche l'agréable, elle refuse le commode, elle ôte l'innocent et ce qui paraît même le plus nécessaire ; et pourquoi ? Parce qu'il n'y a rien qui soit plus contraire à la véritable pénitence que tout cela. La pénitence retranche toutes les petites délicatesses. Et pourquoi ? Parce que il n'y a rien qui nous éloigne plus de Dieu que cela. Et ensuite, elle nous détache entièrement du corps. Et pourquoi ? Parce que c'est une chose fort naturelle au corps de prendre toutes ses commodités. C'est un grand point de morale qui a été connu aux saints et aux hommes de Dieu. Car les saints ne le connaissent-ils pas comme on le connaît fort bien à présent ? N'est-ce pas le sujet de la perte et de la damnation de notre siècle ? Car on peut dire qu'il y a des gens tout pleins de l'esprit du monde, et qui n'ont point d'autre but que celui d'accommoder les vérités de la religion avec la délicatesse de la vie, et il arrivera souvent que ceux qui prêchent la pénitence le plus fort et le plus haut sont ceux qui ne veulent pas que la moindre chose leur manque, et qui seraient fâchés que toutes choses ne réussissent pas à leur souhait, quoique même tout cela aille directement contre l'intérêt et contre la gloire de Dieu. Cependant la pénitence ne consiste en rien plus qu'à se détacher de son corps, car elle ne nous porte à rien moins, pour la bien pratiquer, qu'au crucifiement de notre chair : (...). Or, le moyen de n'avoir point d'amour pour son corps et de lui en tant témoigner ! Chrétiens, souvenez-vous toujours de votre cendre et de votre mort. Entrons dans le souvenir de notre poussière mains des prêtres, et jamais la mollesse ne nous emportera à ces désirs infâmes, et le souvenir de la mort effacera en nous toutes ces délicatesses du corps. Et comment cela ? En nous faisant voir notre aveuglement. Car enfin, quel aveuglement plus grand et plus prodigieux que d'idolâtrer un corps qui n'est qu'ordure et que corruption, un corps qui sera dans le tombeau la chose la plus abjecte et la plus horrible de toute la nature, un corps dont les plus vils de tous les animaux feront un jour leur proie et leur pâture ! Car voilà à quoi se réduit ce beau teint de visage délicat et en bon point, et cette beauté qui fait tant d'impudiques dans le monde. Voilà ce qu'il en sera de cet amour infâme qui renverse tous les jours tant de cervelles et qui nous attache à un corps qui sera un jour un cadavre puant, infect et que vous ne pourrez plus supporter. Quel aveuglement de s'abandonner de la sorte ! Et vous, mesdames, à qui je parle, vous qui avez de la piété, n'êtes-vous pas touchées de compassion de si grands malheurs ? Car enfin, n'y en a-t-il pas qui n'ont pour autre but de tous leurs emplois que de nourrir et de parer leurs corps, pour en faire une idole pour le faire adorer, et qui, par cet artifice criminel, immolent tous les jours une infinité de victimes à l'enfer et au démon ? Ah ! Mesdames, puisque vous êtes plus éclairées et plus sensibles que les autres, n'êtes-vous pas obligées de vous humilier, de vous mortifier et de vous faire une heureuse nécessité de la vertu de la pénitence chrétienne ? Et vous, mon cher auditeur à qui je parle, ne devez-vous pas être charitablement surpris de la mauvaise conduite de votre prochain, qui se promet tout, qui ne se refuse rien, et qui s'engage insensiblement dans l'esclavage et dans la servitude de la chair ? Car enfin, voilà ce qu'on appelle l'amour sensuel. Mais quelle injustice d'avoir tant de respect pour son corps et de l'aimer plus que Dieu, ou, tout au moins, d'en faire son propre dieu, comme parle l'apôtre : (...) ! Quelle injustice à une âme de se mettre elle-même dans un état malheureux de s'empêcher de faire son salut, et de ne le vouloir pas faire pour idolâtrer son corps ! Quelle injustice pour ce corps de l'engager dans des peines qui ne finiront jamais et d'acheter pour un plaisir d'un moment des supplices éternels ! Ah ! Si le corps mort pouvait parler, que ne dirait-il pas à son âme ? Ne lui dirait-il pas qu'elle est la cause de toutes ses peines, et ne lui reprocherait-il pas toutes ses bassesses et toutes ses lâchetés ? Mais si cette âme pouvait revenir dans ce corps, en le voyant si puant, si infect et si corrompu, que ne lui dirait-elle pas ? Quels reproches ne se feraient-ils pas l'un à l'autre ? âme lâche et indigne, dirait ce corps, fallait-il que par tes bassesses et tes complaisances, tu servisses à me rendre heureux pour un moment, pour me plonger dans un abîme de malheurs éternels ? Pourquoi, lâche et infâme, me traitais-tu de la sorte ? Pourquoi me traitais-tu avec une douceur si impitoyable ? Que ne me mortifiais-tu ? Que ne me corrigeais-tu ? Que ne me rappelais-tu de mon abandonnement par une bonne et salutaire pénitence ? Hé quoi ! étais-tu donc destinée pour me perdre, et était-ce pour cela que Dieu m'avait mis entre tes mains ? - ah ! Corps malheureux et infortuné, dirait cette âme, c'est toi qui m'a fait trébucher par tes négligences, tes lâchetés et tes bassesses ! C'est toi qui m'as perdue par tes sollicitations et tes importunités ! Je ne te connaissais pas pour lors, fourbe et imposteur que tu es ! Ah ! Si je t'avais vu sous la forme à laquelle tu es à présent réduit, je n'aurais eu garde d'avoir tant d'indulgence et tant de condescendance pour toi ; je ne t'aurais regardé que comme mon ennemi mortel, et tout au plus comme un moyen que Dieu m'avait mis entre les mains pour aller à lui et pour faire mon salut. Voilà en effet les sentiments que les âmes saintes et généreuses conçoivent dès cette vie contre leurs corps ; voilà les ardeurs dont elles sont pénétrées, voilà ce qui a fait les grandes conversions dans le christianisme. Un François De Borgia n'en veut pas davantage pour se convertir ; il ne faut que découvrir le visage de l'impératrice Marie, ce visage qu'il avait vu si beau pendant sa vie, pour achever sa conversion. Il ne peut voir cette beauté défigurée sans concevoir des sentiments d'horreur et de mortification contre son corps, et c'est assez que l'image de la mort frappe ses yeux pour donner l'entrée à la pénitence dans son coeur. Voilà ce qu'ont fait ceux qui se sont convertis : car enfin, disaient-ils, pourquoi traiter si mollement un corps qui est déjà condamné à la mort ? Quand un criminel est condamné à mort et quand on lui a prononcé sa sentence, on ne s'amuse pas à le bien traiter. S'il reste encore quelque temps entre la prononciation de la sentence et l'exécution, on se contente de lui donner le nécessaire, afin qu'il ne succombe pas à la faiblesse et que d'ailleurs il ait du temps pour penser à la mort. Or, qu'est-ce que notre corps ? C'est un criminel dont l'arrêt de mort est prononcé, et qui est condamné par la bouche de la justice divine. L'arrêt est prononcé ; l'exécution est sursise, il est vrai, mais elle se fera dans quelque temps. Il ne s'agit donc pas de le traiter si bien ni de le nourrir si délicatement ; il suffit de lui donner le nécessaire en attendant l'exécution de l'arrêt, pour le conserver seulement et pour lui donner le temps de penser à sa mort. Voilà comme le chrétien doit raisonner et c'est le souvenir de la mort qui lui doit fournir ce raisonnement. Mais le même souvenir de la mort fera bien un plus grand effet sur lui quand il viendra à considérer les cendres que l'église lui représente aujourd'hui. Les cendres de l'ancienne loi n'étaient qu'une pure cérémonie vides et inutiles ; mais s'il considère les paroles dont le ministre de l'église se sert en lui donnant la cendre, s'il entend dire que le jeûne du carême doit être accompagné de cendres et de cilice, s'il entend que Tertullien appelle les pénitents : (...), des gens qui doivent être couverts de cendres et de cilices, ah ! Quel effet la cendre et la pensée de la mort ne fera-t-elle point sur lui ! Car enfin, les chrétiens de la primitive église n'étaient pas si coupables et si grands pécheurs que nous ; et cependant il semble que Tertullien n'ait parlé de cilices que pour eux. Ah ! N'est-il pas bien étrange que la pénitence qui a été si essentielle et si réelle en eux, ne soit plus en nous qu'une ombre et qu'une figure, et n'est-il pas bien indigne du nom de chrétien, qu'en recevant la cendre comme nous venons de la recevoir de la main des prêtres, que nous cherchions encore les plaisirs et les délices de la vie. Car enfin, quoique nous ne soyons plus dans les premiers temps où l'on faisait acheter la grâce de la pénitence par les larmes, par les prières et par les gémissements, elle ne doit pas être pour cela moindre de nos jours. Si l'église est plus indulgente qu'elle n'était pour lors, elle n'a pourtant rien retranché du droit divin en faveur de la pénitence. Il ne faut donc rien retrancher de sa sévérité, et puisqu'il y va même de notre intérêt que Dieu soit satisfait en cette vie plutôt qu'en l'autre, il faut nous imposer nous-mêmes des pénitences, outre celles que l'église nous impose, et par de petites mortifications volontaires, prendre à tâche d'épuiser dans ce monde toutes les peines qui pourraient nous être réservées en l'autre vie. Ah ! Mon dieu, que votre miséricorde est grande de nous en quitter pour si peu de chose, et quasi pour rien, de daigner prendre une partie pour le tout et de retrancher, pour une petite pénitence, les peines éternelles que vous pouvez justement exiger de nous, pour la punition de nos désordres. Voilà les sentiments que la vue de notre cendre doit opérer en nous gueil de notre esprit, et si nous mortifions la délicatesse de nos corps, le carême ne sera pas pour nous un joug si onéreux et une charge si pesante et si difficile à porter, et beaucoup moins un sujet de scandale et d'abomination, et si nous persévérons avec constance, nous ne serons pas si délicats pour nous figurer l'abstinence de ce temps comme une chose impossible. Quoi qu'il en soit, puisqu'elle nous sera agréable, nous ne philosopherons plus sur notre tempérament et sur la santé, puisqu'il est certain que la véritable philosophie d'un chrétien, c'est de satisfaire à Dieu par les rigueurs et les austérités d'une véritable et sincère pénitence. Nous dirons que la loi de la pénitence serait une loi chimérique, si c'était une loi dont on eût le moyen de se défendre, et que le jeûne ne serait pas un véritable jeûne s'il ne nous incommodait, puisque l'une des intentions de l'église dans son institution, c'est de nous affliger et de nous incommoder. Nous ne chercherons plus de dispenses, étant certain que les dispenses des hommes ne sont rien si elles ne sont appuyées de la dispense de Dieu, non pas même celles qui sont appuyées sur le sentiment d'un médecin ignorant et sur le consentement d'un confesseur trop large, puisque, quand Dieu s'élèvera contre nous au jour du jugement, comme dit Saint Bernard, il ne nous demandera pas compte de notre complexion, mais de notre profession. (...). Ah ! Chrétiens, ne devrions-nous pas mourir de honte, que notre lâcheté n'exige pas plus de nous que ce que l'église nous commande pendant le carême ! Ayons donc honte de n'avoir pas satisfait au précepte de la pénitence ! Ah ! Quelle confusion ne nous sera pas réservée au jour du jugement, puisque nous ne saurions pas même mettre en pratique le précepte du jeûne, et que le jeûne qu'on ordonne ferait souvent le bonheur et les délices d'un misérable ! -mais enfin le plus grand scandale de la religion, c'est, dit-on, qu'elle fait retrancher tant de ragoûts et tant de mets délicieux ! -hé quoi ! Parler de la sorte, n'est-ce pas ne vouloir pas jeûner comme il faut, même ne jeûner pas, puisqu'on ne veut rien diminuer de son embonpoint et qu'on demeure dans un état dans lequel il n'y a point d'âme tant soit peu chrétienne qui ne dise qu'il est impossible d'entrer jamais dans le royaume de Dieu ? Si vous entrez dans les sentiments de la pénitence, assurez-vous, chrétiens, et je vous en assure de la part de Jésus-Christ, que vous aurez part à sa résurrection bienheureuse et à la gloire éternelle que je vous souhaite. Amen. POUR LE JEUDI APRES LES CENDRES de la fréquente communion. voici, messieurs, un combat bien surprenant et bien étrange entre la charité du fils de Dieu et l'humilité du centenier, et je puis dire qu'il n'y en eut jamais ni de plus mystérieux en lui-même, ni de plus important pour notre édification. Le sauveur déclare lui-même qu'il viendra en personne dans la maison du centenier et qu'il guérira son serviteur qui est malade, et le centenier proteste qu'il ne mérite pas cette faveur. C'est un gentil qui n'a ni les connaissances ni les idées que les juifs avaient du messie qu'il est de sa divinité, il se croit indigne de le recevoir chez lui, et il ne veut pas, par humilité, accepter l'honneur de sa présence ; humilité que Jésus-Christ admire, et à laquelle, dit Saint Chrysostome, sa charité ne permet pas de déférer, l'obligeant à aller dans la maison du centenier parce que cet homme s'était confessé indigne de le recevoir. Tâchons, chrétiens, et par l'application du monde la plus juste, tâchons à nous rendre propre le véritable mystère de cet évangile, et montrons que ce qui se passe entre Jésus-Christ et le centenier, en cette occasion, est ce qui se renouvelle tous les jours entre lui et nous dans l'auguste sacrement de l'eucharistie. Ce divin sauveur a établi dans son église un sacrement par lequel il a trouvé le moyen de se communiquer aux hommes, sacrement par lequel il vient en personne pour guérir la faiblesse, les langueurs et les infirmités des hommes, sacrement enfin par lequel il nous dit en termes formels : (...) je viendrai moi-même et je vous guérirai. Mais que faisons-nous ? Par une reconnaissance affectueuse de nos misères, par une humilité profonde et par un aveu sincère de notre indignité, nous lui disons : Seigneur, nous ne sommes pas dignes que vous entriez chez nous lement une parole et nous serons guéris, (...). Car ce sont les paroles que l'église met en la bouche de ses ministres et qu'elle veut que nous répétions avec eux quand nous nous approchons de la table eucharistique et que Dieu est prêt d'entrer, non pas dans nos maisons, mais dans nos consciences ; paroles qui détruisent ce qu'elles signifient, parce que, quand nous les prononçons, elles nous approchent, par un secret merveilleux, du terme de notre félicité, quand nous nous en éloignons par l'humilité de nos esprits ; paroles par lesquelles nous exprimons notre bassesse, sans rebuter la charité de Dieu, bien loin que cet aveu nous éloigne de lui, il nous en approche et nous fait espérer une faveur que nous ne pouvons espérer par nous-mêmes. Mais, qu'arrive-t-il ? Nous affaiblissons souvent le sens de ces paroles, ou plutôt, nous les entendons au delà de ce que Jésus-Christ a prétendu. Jésus-Christ dit, dans le sacrement de l'autel, à un chacun de nous : (...) je viendrai chez vous et je vous guérirai, et nous, au lieu de lui répondre avec des sentiments d'une véritable humilité du centenier, nous alléguons des faux prétextes pour nous dispenser de recevoir cet honneur. Jésus-Christ nous recherche et nous le fuyons ; il veut s'approcher de nous et nous nous en éloignons, et afin de faire paraître quelque bienséance, nous nous retranchons sur notre indignité. Or, comme cette excuse est la cause des plus grands désordres qui arrivent dans l'église de Dieu, c'est elle qu'il faut que j'examine aujourd'hui et que je combatte, après avoir demandé les lumières du ciel par l'intercession de la sainte vierge. Ave, Maria. S'éloigner du sacrement de l'eucharistie, par la considération de son indignité, c'est avoir un sentiment qui dépend de certaines choses qui peuvent avoir des caractères bien différents, et l'on ne peut juger de la nature de cette excuse ni des bonnes ou mauvaises conséquences que l'on en tire, que par la qualité et les dispositions de ceux qui l'allèguent. Car il y a deux sortes de personnes dans le christianisme qui, pour justifier leurs rares communions, peuvent s'excuser sur ce principe : je ne suis pas digne, mon Dieu, que vous entriez chez moi, (...) : les justes et les pécheurs. à l'égard des premiers, il est difficile de décider quelque chose de certain ; il est difficile de savoir jusqu'à quel point ces mouvements intérieurs doivent s'étendre et s'ils sont raisonnables. De savoir, si, à l'égard d'un juste, la privation de l'eucharistie peut lui tenir lieu d'une pénitence ordinaire, si cette pénitence est conforme aux desseins de l'église, si elle s'accorde avec la fin de ce mystère, si elle est reçue par les pères et par les conciles, si sa pratique peut être utile pour la gloire du christianisme, et si Jésus-Christ, en tant qu'il est contenu dans ce sacrement, se trouve obligé par l'éloignement d'un juste, en un mot, si c'est lui faire plus d'honneur de l'admirer que de le manger des raisons particulières m'empêchent d'entrer aujourd'hui, que j'ai trouvé à propos de ne pas traiter et sur lesquelles d'ailleurs il serait difficile de vous dire quelque chose de nouveau. Laissons donc là les justes et parlons des pécheurs qui, à l'exemple de Saint Pierre, disent à Jésus-Christ dans ce sacrement, (...) : Seigneur, retirez-vous de moi, parce que je suis un véritable pécheur. Or, j'en trouve de trois sortes : (je vous prie de vous rendre attentifs, parce que cette distinction de différents pécheurs fera tout le fondement de ce discours). Il y en a, dis-je, de trois sortes. J'appelle les premiers des pécheurs sincères ; j'appelle les seconds des pécheurs aveugles ; j'appelle les troisièmes des pécheurs hypocrites et dissimulés. Les premiers traitent les choses de bonne foi les seconds ne se connaissent pas bien et se trompent ; mais les troisièmes sont malins et trompent les autres. Prenez garde à ceci. Les premiers, quoique pécheurs, ont de la religion et agissent par un esprit de religion ; les seconds, quoiqu'ils aient de la religion, ils s'abusent dans le point principal qui les regarde, et les derniers, faisant semblant d'agir par un esprit de religion, ne font rien moins que cela et séduisent les autres. Ces trois sortes de pécheurs peuvent dire qu'ils ne communient pas parce qu'ils s'en trouvent indignes. Mais, pour vous expliquer mon dessein, cette raison, dans les premiers pécheurs que j'ai appelés pécheurs sincères, est une excuse aveugles, cette excuse est un prétexte, et dans les troisièmes, qui sont les pécheurs hypocrites, ce prétexte est un scandale. Voilà les trois réflexions que j'ai faites sur les trois caractères du pécheur. Mais ce n'est pas tout ; il est de mon devoir de les combattre tous trois et de ne leur laisser aucun retranchement sur leur indignité. à l'égard des pécheurs sincères, c'est une raison qui a besoin d'être éclaircie et c'est à quoi je travaillerai dans la première partie de ce discours. à l'égard des pécheurs aveugles, c'est un prétexte qu'il est important d'ôter, et c'est ce que je tâcherai de faire dans la seconde partie. Enfin à l'égard des pécheurs hypocrites, c'est un scandale qu'il faut combattre, et c'est ce que je ferai dans la troisième. Je ne doute pas que la seule exposition des choses ne vous ait donné une parfaite intelligence de tout mon dessein et que vous ne vous disposiez à entendre avec attention les trois parties qui le composeront. Première partie. Pour vous expliquer d'abord ma pensée, il faut vous faire entendre qui sont ceux dont je prétends parler. Ce sont des pécheurs qui ont de la religion, qui agissent par un esprit de religion, c'est-à-dire avec sincérité, qui reconnaissent les désordres de leur vie, qui en ont horreur et qui s'en accusent, et qui cependant, ne se sentant pas encore dans une disposition parfaite de les quitter, s'éloignent de la communion parce qu'ils s'en croient indignes. J'avoue que ce n'est pas une simple excuse, mais une raison très bien fondée, parce qu'il est certain qu'un pécheur ne peut se présenter à ce sacrement, tant qu'il persévère dans son péché ; mais je dis que cette raison a besoin d'un puissant éclaircissement, qui est que, bien loin de faire servir l'éloignement de l'eucharistie de prétexte pour continuer ses désordres, en disant : je suis toujours vicieux, et par conséquent toujours incapable d'approcher de ce sacrement, bien loin de se servir de cette excuse, il doit tirer une conséquence toute contraire, qui est de faire cesser ces désordres par une nouvelle vie, pour se rendre digne de la participation de ce sacrement, en sorte que ce mystère, dont il se prive parce qu'il est coupable, soit un puissant motif qui l'oblige à quitter son péché, et lui impose la nécessité de se convertir. Voilà le grand principe sur lequel doit rouler tout le raisonnement d'un pécheur, et sans lequel il n'y a dans son esprit qu'une pure illusion. Car la grande maxime qui doit servir de règle à un pécheur à l'égard de la communion est de ne séparer jamais ces deux vérités, l'une, que Jésus-Christ lui commande de manger son corps, l'autre, qu'il lui défend de le manger indignement ; une, qui lui dit que la chair de son Dieu doit être la nourriture de son âme, l'autre, qui lui dit qu'il faut prendre cette nourriture en bon état ; l'une qu'il est impossible de conserver sa vie naturelle sans aliments, l'autre que ces aliments nuisent à un estomac quand il est mal disposé, c'est-à-dire qu'on ne peut pas avoir la vie de la grâce sans la participation de l'eucharistie et que cette eucharistie est extrêmement préjudiciable quand on la reçoit en péché mortel. Si un pécheur s'attache à une de ces vérités sans prendre l'autre, il s'égarera. Au contraire, s'il embrasse toutes les deux, il trouvera un merveilleux éclaircissement à sa raison. Jésus-Christ me défend de manger sa chair quand le péché règne dans moi : il ne faut donc pas que je présume de la manger. Mais il a dit d'ailleurs que si je ne la mange, je n'aurai pas la vie éternelle ; il faut donc que je sorte de l'état où je suis pour me rendre digne, ou plutôt, pour faire que je ne sois pas indigne de la manger. Car je ne puis me dispenser d'obéir à ces deux commandements. Si je communie avec indignité, je deviens coupable de la profanation du corps de Jésus-Christ ; voilà l'intérêt de Jésus-Christ qui me fait retirer. Mais si je ne communie pas, je deviens homicide de moi-même ; voilà mon intérêt qui m'oblige de m'en approcher. Si je ne mange pas la chair de mon Dieu, je ne puis vivre ; si je la mange indignement, je mange mon jugement. Reste donc un seul parti à prendre, qui est de renoncer à mon péché, de corriger mes désordres, pour me mettre en état de manger ce pain de vie. Par là, je satisferai également à Jésus-Christ et à moi-même j'accomplirai tout ce que Jésus-Christ exige de moi qui est que je le mange, et je remplirai tous mes devoirs qui sont de me mettre en état que je le puisse manger. C'est ainsi qu'un pécheur sincère raisonne tirer, au lieu que, s'arrêtant sur son indignité, il demeurera toujours dans son désordre et ne conclura rien pour son salut. Ce principe, que tout pécheur doit s'appliquer à soi-même, est encore celui dont se doivent servir ceux qui entreprennent de travailler à son instruction. Car de lui représenter l'un de ces deux commandements sans lui mettre l'autre devant les yeux, c'est le perdre. Pourquoi ? Parce que l'un sans l'autre est très préjudiciable. Car si vous portez indifféremment toutes sortes de personnes à manger la chair de Jésus-Christ sans leur parler de la nécessité de la bien manger, vous les séduisez. Si, au contraire, vous les détournez de la manger, sans leur parler de l'obligation qu'ils ont de s'en approcher, vous les perdez. Si, en quelque état qu'ils soient, vous leur dites que s'ils ne mangent la chair du fils de l'homme et qu'ils ne boivent son sang, ils n'auront jamais la vie : (...), vous êtes des prévaricateurs de votre ministère. Mais si vous leur représentez sans cesse le danger de communier indignement et, sans leur dire ces premières paroles de Saint Paul qui les obligent de s'éprouver eux-mêmes : (...), vous vous contentez de leur faire entendre les suivantes : (...), vous êtes des cruels, vous leur arrachez la vie de la grâce. Permettez-moi de faire ici une réflexion que vous trouverez assez juste. Toutes les contestations, toutes les mésintelligences, toutes les divisions d'esprit et les partis qui se sont formés dans l'église, ne sont venus que d'avoir séparé ces deux choses qui sont essentiellement inséparables ; les uns, par un zèle indiscret, retirant les pécheurs de la communion et les intimidant par la vue de leurs péchés, et les autres, par une vaine confiance, les flattant et les obligeant de s'en approcher ments : (...), les autres leur répétant et expliquant très mal ces paroles : (...). Que si les uns et les autres étaient convenus ensemble, au lieu de séparer ces deux propositions, s'ils les avaient embrassées, ils auraient fait un admirable tempérament dont toute l'église aurait profité. Mais parce qu'ils ne se sont pas entendus, parce que chacun d'eux a voulu abonder dans son sens, ni les uns ni les autres n'ont rencontré la vérité. Ils se sont tous deux égarés dans le point fondamental de la foi et de la discipline des moeurs. Ceux qui n'ont eu en la bouche que des anathèmes contre l'abus des communions, sans dire un seul mot de leur nécessité, se sont lourdement trompés. Au contraire, ceux qui n'ont eu que des incitations obligeantes pour y pousser les pécheurs, sans se soucier peu de les mettre au hasard de communier indignement, ne se sont pas moins égarés du chemin de la vérité. Que fallait-il donc faire ? Il fallait joindre aux invitations de ceux-ci les menaces de ceux-là. Pécheurs, craignez d'approcher de l'adorable eucharistie si vous êtes en état de péché ; mais, pécheurs, quittez vos péchés pour vous mettre en état d'en approcher. Cette viande sera pour vous une portion qui vous étouffera, si vous la mangez indignement gnez donc de la recevoir en mauvais état. Mais cette viande ne vous nourrira pas et Jésus-Christ ne demeurera pas en vous, si vous ne la prenez faites donc tous vos efforts pour la recevoir dignement. Ah ! L'adorable tempérament ! C'est aussi celui dont les pères de l'église se sont servis. Ces grands hommes, conduits par l'esprit de Dieu, n'ont jamais séparé ces deux choses qu'ils savaient bien ne pouvoir être séparées dans l'esprit du sauveur du monde. Prenez garde, dit Saint Chrysostome dans l'une de ses homélies, de vous approcher indignement du corps adorable de notre Dieu, mais (et voyez ce correctif qu'il ajoute) : je ne dis pas ceci afin que vous ne vous en approchiez pas, mais afin que, par la conversion de vos moeurs, vous fassiez en sorte de ne pas vous rendre indignes d'en approcher. Car, comme en approcher témérairement, c'est exposer son salut et confirmer son crime, aussi n'en pas approcher, c'est s'arracher la vie de la grâce et se mettre en état de mort : (...). Je vois, dit Saint Augustin, que non seulement vous ne communiez pas, mais que vous ne songez presque pas à communier, et moi je vous dis que s'éloigner, en vue de ses péchés, de la communion, c'est confirmer sur soi l'empire de la mort et négliger le remède destiné pour rendre la vie. (...). C'est pourquoi, je vous conjure de quitter vos vices, de renoncer à vos habitudes criminelles, afin de ne vous pas rendre indignes de la communion ecclésiastique. (...). Or, ce que Saint Augustin disait en général de tous les temps, il se doit dire avec plus de vérité de ceux où le commandement de l'église impose une obligation indispensable de communier, par exemple, à Pâques, qui ne peut être célébrée que par la manducation de l'agneau de la loi nouvelle. Car si on se contente de menacer les pécheurs, de les effrayer et de leur dire : gardez-vous bien de faire une communion sacrilège, assurément on les séduit. Que faut-il donc leur dire ? La même chose que le sauveur envoya dire par ses disciples : Magister Dicit etc. C'est à vous, pécheurs, à qui cette leçon s'adresse, à vous à qui cette commission s'adresse, c'est cette commission dont Jésus-Christ nous charge pour vous avertir. (...), le maître du ciel et de la terre vous dit, hé quoi ? Que son temps est proche, qu'il veut faire la pâque chez vous. Ne nous dites point que vous n'y êtes pas disposés. C'est pour vous arracher cette excuse que nous vous en avertissons dès aujourd'hui. Car il faut être ou un sacrilège ou un excommunié. Si par le défaut de cette préparation vous n'êtes pas en état, que vous ne vouliez pas recevoir le corps de votre Dieu au temps de pâques, il faut ou être retranché du corps de l'église ou tomber dans un sacrilège ; il faut ou communier indignement ou être scandaleux en ne communiant pas du tout. Je ne veux pas vous porter à la participation de ce saint et terrible mystère tant que vous serez en péché mortel. Je ne prétends pas non plus excuser votre scandale, vous en éloignant dans ce temps où le commandement presse. Mais je dis que, pour cela, il faut rompre les liens qui vous retiennent ; je dis que pour cela il faut, avant la communion pascale, sortir de la servitude du péché et employer tout le temps du carême pour changer de vie, punir les désordres passés et vous rendre dignes de recevoir le corps de votre sauveur. En effet, que prétend Jésus-Christ et quel est le dessein de son église, en faisant des lois qui excommunient ceux qui ne célèbrent pas la pâque ? Son dessein est de montrer l'ancienne institution de l'usage de cette viande en ce temps, et de forcer les pécheurs d'entrer dans la salle des noces pour la manger, (...), se promettant que ses enfants ne seront pas assez malheureux de s'en approcher sans y avoir apporté les dispositions requises et que, convaincus de la nécessité de manger la chair de son époux et effrayés de l'horreur de la manger indignement, ils emploieront toute la quarantaine à faire épreuve d'eux-mêmes, à punir par le jeûne, par les prières et par l'abstinence, leurs désordres passés, et par l'innocence recouvrée, ôter les obstacles qui les empêcheraient de communier. Vous me direz que communier indignement, c'est commettre un épouvantable sacrilège. Je vous l'avoue, mais je vous réponds, avec Gerson, ce savant chancelier de l'université de Paris, que quoique Jésus-Christ eût prévu que plusieurs mangeraient sa chair et boiraient son sang indignement, cette raison ne l'a pas empêché de faire un commandement général à tous les fidèles de le manger et que, par ce motif, l'église ne s'est pas dispensée d'ordonner universellement à ses enfants de recevoir le corps de leur Dieu, du moins une fois l'an, qui est au temps de pâques. Il ne faut pas communier indignement, cela est vrai. Mais pour cela aussi, il n'est pas moins vrai qu'il faut communier du moins en un certain temps de l'année et se disposer à bien communier. Séparer ces deux choses, c'est causer de furieux désordres dans le christianisme. Faire entendre à un pécheur que quand il est en péché, il ne doit pas s'approcher de Jésus-Christ et se contenter, pourvu qu'il s'en éloigne en cet état, et n'y trouver rien à redire, c'est le plus épouvantable de tous les abus, et donner occasion à une âme de persévérer dans le crime. De là vient aussi que, dans certaines conditions du monde, on est quelquefois plusieurs années sans s'approcher de la communion. Et ce qui est étonnant, c'est que dans le temps où on ne parle que de réforme, la discipline ancienne de l'église, qui est de procéder par censures contre ceux qui ne communient point à pâques, est presque abandonnée, et à peine en parle-t-on, bien loin de s'en scandaliser. Pourquoi ? Parce qu'on se contente de dire qu'un pécheur ne doit pas communier tandis qu'il est en péché mortel, sans ajouter l'autre commandement, qui est qu'il faut qu'il communie du moins une fois l'an, et qu'il doit se disposer à bien communier. Voilà l'éclaircissement que j'avais à vous donner sur cette matière, supposé que les pécheurs fussent sincères aveugles et qu'ils se trompent, ce n'est plus une raison qu'il faut éclaircir, c'est un prétexte qu'il faut ôter, et c'est à quoi je vais travailler dans mon second point. Seconde partie. Il n'y a rien de plus subtil dans son aveuglement que le pécheur, il n'y a rien de plus artificieux que lui pour déguiser les choses, leur donner une fausse couleur et se tromper soi-même. Il y réussit si bien, qu'enfin son aveuglement se porte jusqu'au point de se persuader qu'en s'éloignant de Dieu, il le cherche et le poursuit. Voilà le caractère des âmes mondaines qui, quoiqu'elles aient de la religion, et qu'elles croient agir par un esprit de religion, elles agissent par un esprit contraire, quand elles se servent de leur indignité pour excuse, et qu'elles se retirent de la participation du sacrement, parce qu'elles s'en estiment indignes. Et moi, je prétends que c'est un prétexte qu'il est de la dernière importance d'ôter, et c'est ce que je fais, premièrement par des démonstrations évidentes, et secondement par les reproches que les pères de l'église font à ces aveugles. C'est un prétexte ridicule de croire que l'éloignement de la communion soit un effet d'une humilité respectueuse cère et qu'il vînt d'une véritable humilité, à force de faire impression sur une âme, il l'engagerait à se mettre dans un état de ne se pas rendre indigne de communier ; en sorte que si elle n'embrassait pas d'abord toute la perfection, elle y arriverait insensiblement et par des degrés. Or, c'est ce qui ne se voit pas. Aucune de ces âmes ne corrige ses moeurs et ne songe pas même à les corriger, étant toujours sujettes aux mêmes vices, toujours engagées dans les mêmes habitudes, toujours adonnées aux vanités et aux plaisirs. Que feraient-elles si elles étaient véritablement humbles et sincères ? Elles se priveraient de ces divertissements ordinaires, elles retrancheraient ce luxe, et, par un sacrifice volontaire de leur volupté et de leur engagement, d'indignes qu'elles sont de communier, elles tâcheraient de s'en rendre dignes. Et elles ne font rien de tout cela, elles avouent même qu'elles n'y pensent pas. Ce n'est donc pas ce motif qui les empêche de s'approcher du saint sacrement de l'autel. Il y en a un autre bien plus fin. Et quel est-il ? C'est leur passion. Elles aiment le monde plus que Jésus-Christ ; et, pour n'être pas obligées de quitter le monde, elles opposent leur indignité. Pleines qu'elles sont du monde et d'elles-mêmes, elles se servent de ce voile pour couvrir leur amour-propre, et ne travaillent qu'à se tromper elles-mêmes par ce prétexte imaginaire. N'est-ce pas ce que le sauveur nous a voulu faire entendre dans cette mystérieuse parabole de l'évangile, où ceux qui furent invités au banquet de ce père de famille n'y vinrent pas, parce que les uns s'excusèrent sur le mariage qu'ils allaient contracter, les autres sur leurs occupations à cultiver la terre, et tous se retranchant sur l'amour ou de leur intérêt ou de leurs plaisirs ou de leurs personnes. Voilà, dit Saint Chrysostome, la figure de la plupart des chrétiens. Jésus-Christ les invite à son banquet, il les presse d'y venir ; mais qu'allèguent-ils ? Leur indignité, disons mieux, leur amour-propre et leur aveuglement est si grand qu'il les porte même à croire qu'en s'abstenant de participer aux saints mystères, ils honorent et rendent service à Jésus-Christ. Or, je dis qu'il est important d'ôter ce prétexte. Comment ? Non pas en obligeant ces âmes à communier tandis qu'elles demeureront dans une vie mondaine (je sais ce que la sainteté de ce sacrement requiert, et malheur à moi, encore une fois, malheur à moi, si jamais je touche aux dispositions qu'il faut apporter pour s'approcher du saint des saints) ; mais je dis qu'il est important de leur ôter ce prétexte en les détrompant de l'erreur où elles sont, en dissipant leur aveuglement, en combattant leur lâcheté, en leur montrant l'outrage qu'elles font à Jésus-Christ, en leur faisant toucher au doigt le tort qu'elles se font à elles-mêmes, justement comme faisaient les pères à l'égard de certains fidèles, qui, sous ombre de religion, négligeaient de s'incorporer à Jésus-Christ par le baptême, et ne voulaient pas recevoir ce sacrement qu'à l'extrémité de la vie. Car ce n'est pas sur ce seul point de l'eucharistie qu'on est tombé dans l'erreur. Je trouve que, vers le quatrième siècle, il se glissa un abus dangereux : une infinité de personnes, particulièrement des aisés, des riches, et des grands du monde, quoique déjà instruits dans les maximes de la foi, ne recevaient le baptême qu'à la mort ; et la raison qui les obligeait à différer si longtemps le remède de leurs maux était, dit Saint Grégoire De Nazianze, pour mener une vie plus libre et ne se voir pas engagés à embrasser les austérités et pratiquer la morale rigoureuse de l'évangile. Vous dites, leur objectait ce père, et avec lui tous les pères de ce temps, vous dites que vous n'avez pas encore assez de vertu pour être des membres de Jésus-Christ, que vous n'êtes pas assez parfaits pour être les enfants d'un si saint père, que la copie est bien différente de l'original, et que votre vie est peu conforme à celle des chrétiens : mais ne voyez-vous pas que c'est une pure excuse, qui ne vous vient que de votre amour-propre ? Car si c'était le motif de votre indignité qui vous obligeât à différer de recevoir le baptême, ne feriez-vous pas tous vos efforts pour vous en rendre dignes ? Ne renonceriez-vous pas aux pompes du monde ? Ne travailleriez-vous pas à vous détacher insensiblement de ces divertissements et de ces plaisirs pour vous conformer à la vie pénitente et mortifiée de Jésus-Christ ? Vous ne pensez pas à cela : marque donc que ce n'est qu'un prétexte ; mais sachez que ce délai ne vous excuse pas devant Dieu, qu'au contraire il vous condamne, et que peut-être vous ne recevrez pas à la mort un sacrement que vous avez négligé pendant votre vie. C'est ainsi que les pères de l'église détrompaient ces chrétiens aveuglés. Ce devrait être de la sorte que les prédicateurs et les pasteurs se comportassent pour arracher ce faux prétexte, que la plupart apportent pour se dispenser de communier. Ils devraient leur montrer que ce n'est rien moins que le respect qui les éloigne, que c'est une négligence qui va jusqu'au mépris ; ils devraient les convaincre, que bien loin que Dieu se trouve honoré d'eux, il en est très sensiblement outragé, qu'ils ne se retirent des autels que parce qu'ils ne veulent pas renoncer à eux-mêmes, que la sensualité et l'amour du plaisir, qu'il faudrait qu'ils sacrifiassent, sont les véritables obstacles qui les détournent de la communion, que c'est ce qui excite contre eux l'indignation de Dieu. Je ne leur fais, messieurs, ce reproche-là qu'après les pères, que cette privation volontaire attire sur eux toute la colère de Jésus-Christ, qui se voyant choqué de leur mépris couvert de l'apparence d'un faux respect, leur dira comme à ces malheureux de l'évangile, que pas un d'eux n'assistera à son souper, c'est-à-dire ne goûtera les délices de son paradis : (...). Ah ! Combien de fois cette prédiction terrible s'est-elle accomplie à la lettre ! Combien de chrétiens pour avoir lâchement abandonné l'usage de l'eucharistie, en ont été privés à l'heure de la mort ! Saint Ambroise dit que l'éloignement de la communion causé par un attachement aux plaisirs de la terre est un pronostic infaillible de réprobation. C'est ainsi que tous les pères ont parlé avec lui ; ils ont fait de cette matière un des principaux points de leur morale ; ils ont obligé les pécheurs à se retirer du monde, à se séparer des conversations du monde, à rompre peu à peu les commerces et les amitiés criminelles, qu'ils avaient liés avec le monde, pour les rendre dignes de la participation de l'eucharistie. C'est par là qu'ils ont ôté leur prétexte d'indignité, et si nous voulions lire les endroits où ils se sont étendus sur cette morale, avec autant de plaisir que nous lisons ceux où ils se sont emportés sur les communions sacrilèges, nous serions saisis d'une juste crainte, en voyant les menaces et les anathèmes qu'ils ont fulminés contre les communions différées. Voici ce que Saint Chrysostome prêchait au peuple d'Antioche, et que nous lisons dans la plupart de ses homélies : quelle honte, leur disait-il, de voir la froideur que vous avez à recevoir le fils de Dieu ! S'il se fait un spectacle dans votre ville, vous y accourez en foule, toutes les places de l'amphithéâtre sont remplies. Nous avons beau être dans nos églises, Jésus-Christ lui-même a beau vous y attendre personnellement, vous ne vous y trouvez pas. C'est ainsi qu'il leur parlait, tantôt les menaçant, tantôt les invitant, tantôt les intimidant, tantôt les pressant, tantôt les confondant par l'exemple et la ferveur des premiers chrétiens. Mais que faisons-nous ? Nous ne prenons qu'une partie de ces propositions et, aveugles que nous sommes, nous écoutons Saint Chrysostome quand il nous dit que nous n'approchions pas des autels en état de péché, et nous ne voulons pas l'écouter quand il nous menace de la colère de Dieu ou de réprobation, si nous ne nous en approchons pas quand il le faut ! Sur quoi donc justifierons-nous nos délais ? Sera-ce sur nos affaires ? Sera-ce sur nos plaisirs auxquels nous ne voulons pas renoncer ? Jetterons-nous la faute sur notre condition ? Tout cela ne nous servira de rien : nous avons un Dieu qui sait démêler le vrai du faux et distinguer la véritable raison du prétexte. Mais peut-être n'est-ce pas une raison ni un prétexte ; peut-être c'est un abus et un abus qui va jusques au scandale. Il est donc très important de le combattre et c'est ce que je m'en vais faire dans mon dernier point. Troisième partie. Nous voyons tous les jours, par une belle expérience fondée sur la nature même, que tout ce qui est bon n'est pas bon pour toutes sortes de gens et que les choses les plus utiles en elles-mêmes sont ordinairement suspectes quand elles nous sont présentées par nos ennemis. Je ne sais, dans la connaissance et l'usage que vous avez du monde, si vous vous êtes aperçus d'une chose que j'ai toujours remarquée, savoir qu'il s'est formé dans le christianisme des contestations sur le relâchement des moeurs, où certains libertins reconnus pour tels ont pris d'ordinaire le parti de la sévérité, où ils avaient apparemment tant de sévérité qu'ils s'en sont fait une espèce d'honneur, qu'ils ont défendu avec chaleur leur sentiment, et s'en sont servis comme d'un voile pour couvrir leurs libertinages. Je m'explique. Vous voyez souvent que des hommes peu considérables, vains cependant et amateurs d'eux-mêmes, qui, avec deux doigts de cervelle, ont été les premiers à s'intéresser à la réforme des moeurs et à s'emporter contre le relâchement qu'il y avait. Vous voyez souvent des femmes perdues de réputation, en mauvaise odeur parmi les gens de bien, devenir éloquentes sur le chapitre de la corruption de la morale, et renvoyer tous les hommes aux premiers siècles du christianisme et aux anciennes règles de l'église. Ce zèle, me direz-vous, n'est-il pas louable ? Oui, répond Saint Bernard traitant le même sujet, mais autant qu'il est louable dans la bouche d'un véritable chrétien, autant doit-il être suspect en celle d'un libertin, n'y ayant rien de plus pernicieux, ni contre quoi on doive apporter plus de précaution que contre un libertinage déguisé. Or, ce que je viens de remarquer, en général, me paraît plus en particulier en ce qui regarde la communion. On a parlé des abus qu'on y pouvait commettre, de la facilité avec laquelle il y avait danger d'y admettre les âmes mondaines, de la nécessité d'en séparer certaines âmes imparfaites, de la discrétion et de la prudence que les prêtres doivent apporter dans la distribution de ce sacrement. Je loue ce zèle ; je ne doute pas que quantité de personnes pieuses n'aient eu raison d'apporter ces circonspections dans une matière si importante, et que les personnes considérables par leur caractère, leurs dignités et leurs emplois dans l'église n'aient eu en cela des intentions droites. Mais je me suis étonné que certains libertins, sous le masque de piété, aient prétendu être du parti et se soient ingérés dans une cause qui ne les regardait pas, que des hommes qui, de notoriété publique, passent pour avoir peu de foi, engagés dans le crime, aient affecté de témoigner leur zèle, aient parlé avec plus d'animosité qu'aucun autre contre les communions trop fréquentes, et soient entrés dans la dispute comme dans leurs affaires propres. Hé ! Bon dieu, me disais-je à moi-même, d'où leur peut venir ce zèle ? Ils n'ont pour les plus grands désordres que de l'indifférence, et, d'une cause qui ne les regarde pas, ils en font un capital et forment de puissantes cabales. Il faut donc, concluais-je, qu'il y ait quelque chose que je ne connaisse pas et qu'il y ait quelque intérêt caché, quelque amour-propre qui soit la source de tous ces emportements. Je suppose, messieurs, que vous connaissiez ces gens de qui je parle, c'est-à-dire de ces pécheurs hypocrites ; ils voudraient, dans leurs âmes, qu'il n'y eût point de communion, mais parce que renoncer absolument à l'usage des sacrements, c'est se faire déserteur de sa foi, que font-ils ? Ils se porteront pour approbateurs de cette maxime qu'on ne peut avoir assez de sainteté pour approcher de l'eucharistie, qu'il en faut séparer les indignes, afin que l'on croie que s'ils s'en retirent, c'est parce qu'ils s'en reconnaissent indignes. Or, c'est un abus et un abus qui va jusques au scandale. Pourquoi ? Parce que ce n'est ni une vertu comme dans les justes, ni une raison comme dans les pécheurs sincères, ni un prétexte comme dans les personnes aveugles. Ce n'est pas une vertu comme dans les justes : ce sont des pécheurs qu'une fausse humilité ils font voir qu'ils n'ont aucun respect pour les sacrements. Quoi donc ? Un abus scandaleux, car j'appelle un abus, se servir des choses au préjudice de leur fin ; ils s'attribuent l'humilité, ils se couvrent du prétexte de leur indignité, et tous ces sentiments n'aboutissent qu'à scandaliser les gens de bien. Ils se prévalent de leur opinion, ils l'appuient le plus qu'ils peuvent, ils ne manquent pas de s'en servir pour railler ceux qui communient souvent ; ils font trophée des moindres défauts auxquels ils les verront sujets. Or, ce scandale va à retirer tous les hommes des autels et il est d'autant plus à craindre qu'on s'en défie le moins. Ils voudraient ne pas aller à la messe par respect, ni faire aucune fonction extérieure de religion, mais réserver tout à l'intérieur c'est à quoi le libertinage tend insensiblement. Car si je dois m'abstenir de communier en alléguant mon indignité, je puis me servir de ce prétexte pour ne plus aller à la messe. Voilà ce que j'appelle le scandale de notre siècle ; je ne prétends pas par là inviter les libertins à la participation du corps de Jésus-Christ. Non, non, âmes fidèles, leur dirais-je, si j'en connaissais quelques-unes, ce n'est pas ce que je prétends. Tandis que vous serez ce que vous êtes, n'approchez pas de nos saints mystères, mais ce que je prétends, c'est que vous ne vous retranchiez pas sur l'usage de l'ancienne discipline que vous louez tant. On faisait passer les pécheurs par toutes les classes de la pénitence, ils jeûnaient, ils se couvraient de cendres, ils pleuraient, ils demandaient l'assistance des fidèles : voilà ce que je voudrais que vous fissiez, et vous ne seriez plus indignes de communier. Mais ce n'est pas ce que vous cherchez ; toute votre pénitence se réduit à ne pas communier et vous seriez marris de n'être pas dans cette pénitence. Pardonnez-moi si je parle avec un peu trop de véhémence de la religion. Que les prélats de l'église fassent des ordonnances, que les pasteurs se servent de leur autorité, et que les prêtres particuliers, selon la grâce et le talent qu'ils ont reçu de Dieu, emploient leur zèle pour chasser des autels ceux qui en sont indignes, j'en suis ravi, je les loue. Mais que les libertins et libertines, gens sans caractère, sans capacité, sans lumières, s'érigent à donner des règles touchant la communion, et à faire voir ce que c'est que la véritable piété, et qu'un siècle aussi éclairé que le nôtre se laisse corrompre et aveugler, c'est, je vous avoue, ce que je ne puis souffrir. Voilà, messieurs les ecclésiastiques, à quoi vous devez employer votre zèle : à exterminer ces libertinages, non plus ces libertinages scandaleux, non plus ces libertinages contre la foi, notre grand monarque saura bien les réprimer, mais ces libertinages cachés, qui, sous ombre que l'église sera plus sanctifiée par les communions rares que par les fréquentes, anéantissent l'usage des sacrements. Jésus-Christ n'a établi l'eucharistie qu'en qualité de nourriture tion de ce mystère qu'on peut trouver la vie et la conserver, la vie de la grâce en ce monde, qui sera la semence de la vie de la gloire en l'autre. Amen. POUR LE VENDREDI APRES LES CENDRES de l'amour de Dieu. c'est un commandement que fait le fils de Dieu dans l'évangile de ce jour, non seulement à ses apôtres, mais à tout le monde qui était allé en foule pour l'entendre sur la montagne commandement qui paraît d'abord peu proportionné à la faiblesse de ceux à qui il est fait, n'y ayant rien en apparence de plus impossible que d'obliger les hommes à être parfaits comme leur père céleste, c'est-à-dire comme Dieu même est parfait. Cependant, c'est Jésus-Christ qui parle, et il est de la foi que ce divin législateur ne nous a commandé que ce qu'il a su que nous pouvions faire. Il y en a, dit Saint Jérôme, qui, mesurant les commandements de Dieu par leur propre force et non pas par celle de la grâce, croient que Dieu exige d'eux plus qu'ils ne peuvent, et qui, se flattant de cette impuissance, prétendent s'en servir, pour excuser et justifier leurs désordres. Mais il faut qu'ils sachent, ajoute Saint Jérôme, que quoique Jésus-Christ commande des choses parfaites et sublimes, il n'en commande jamais d'impossibles : (...). En effet, à quoi se réduit ce grand commandement du sauveur : Estote, etc. ? à une seule chose, qui est d'aimer Dieu, ce père céleste dont nous sommes les enfants. Or, qu'y a-t-il de plus raisonnable, qu'y a-t-il de plus facile, qu'y a-t-il, si j'ose dire, de plus naturel ? Aimez Dieu, chrétiens, et non seulement vous serez parfaits, mais vous serez parfaits comme Dieu même est parfait. Car en quoi consiste la perfection de Dieu ? Dans l'amour qu'il a pour lui-même, dans ces divines complaisances, dans ce zèle pur qui fait que ce qui est hors de lui ne peut être l'objet de son amour. Or, Dieu étant parfait par toutes ces choses, quelque inégalité qu'il y ait d'ailleurs entre lui et vous, vous arriverez à cette perfection par l'amour que vous lui porterez, par la complaisance que vous aurez pour lui, par ce zèle pur et désintéressé qui vous séparera de tout ce qui est hors de lui. C'est à cette dernière pensée que je m'arrête, et puisque le commandement de la perfection chrétienne n'est autre chose que le commandement de la charité et de l'amour de Dieu, je veux m'arrêter à vous l'expliquer aujourd'hui ; je veux vous montrer jusqu'à quel point il vous oblige je veux vous faire voir quelle en est la hauteur, la profondeur, la largeur et l'étendue, qui est ce que Saint Paul désirait uniquement. Et pour ne pas perdre de temps dans une matière si importante, je dis, en vous proposant d'abord mon dessein, que l'amour de Dieu doit être un amour de préférence, un amour de plénitude et un amour de perfection. Premièrement, un amour de préférence, par rapport à Dieu ; secondement, un amour de plénitude, par rapport à la loi de Dieu ; troisièmement, un amour de perfection, par rapport à nous-mêmes qui en sommes les sujets. Amour de préférence, amour de plénitude, amour de perfection ; voilà tout le partage de mon discours. Demandons, pour en parler dignement, les lumières du Saint-Esprit par l'intercession de la Sainte Vierge. Ave Maria, etc. Première partie. Ce n'est pas sans raison, chrétiens, que le fils de Dieu, expliquant lui-même dans l'évangile le commandement de l'amour divin, en a réduit toute la substance à ces deux paroles : (...). Vous aimerez Dieu de tout votre coeur et de tout votre esprit, puisque selon Saint Augustin l'un sert à déterminer l'autre, et que le culte de l'esprit doit être la mesure de celui du coeur. En effet, à quoi m'engage cette loi : Diliges ? Elle m'engage, répond Saint Thomas, à avoir pour Dieu un amour de distinction, un amour de singularité, un amour par lequel je préfère Dieu à toutes les créatures et rende par cette préférence un hommage à la souveraineté de son être. Il ne m'oblige pas, dit cet ange de l'école, à avoir pour lui un amour tendre et sensible : cette sensibilité n'est pas toujours en mon pouvoir amour contraint et forcé : il ne lui serait pas honorable ; ni même un amour zélé qui aille à un tel degré de perfection : ce degré ne m'est pas connu. Mais il exige de moi, sur peine, d'être disgracié de lui, que je l'aime comme Dieu et par préférence à ce qui n'est pas Dieu. Je ne dis pas d'une préférence spéculative, par laquelle je reconnaisse que Dieu est au-dessus de toutes choses siste la charité surnaturelle, puisque les démons mêmes ne peuvent s'empêcher de l'avoir. Je dis d'une préférence d'action et de pratique qui fasse que je sois disposé efficacement à souffrir plutôt la perte de toutes les créatures que de consentir à celle de Dieu, en sorte que la grande règle de ma vie soit celle-ci, à savoir que si, dans les choses que je puis posséder (remarquez bien ceci), il s'y en trouve une seule que je possède hors cette préparation d'esprit, cet acte d'amour de Dieu n'a pas assez de vertu pour rompre les liens les plus forts qui m'attachent à la créature, dès là, prononçant anathème contre moi, je dois me dire prévaricateur de la charité et de ce grand précepte de la loi évangélique : (...). De là je dois croire que je ne suis plus en état de grâce et que la cause pour laquelle je n'y suis plus, c'est parce que j'ai manqué d'accomplir le commandement qui est d'aimer Dieu d'un amour de préférence. En cela, dit Saint Jean Chrysostome, Dieu est si éloigné d'exiger quelque chose de nous de trop, qu'il ne nous commande que ce que nous serions obligés de lui rendre, quand même il ne nous le demanderait pas. Car remarquez que Dieu veut que le servions, que nous l'honorions, que nous l'aimions à proportion de ce qu'il est, et d'une manière qui le distingue de ce qu'il n'est pas. Un roi veut bien être servi et respecté en roi. Hé ! Pourquoi Dieu ne serait-il pas aimé et honoré en Dieu ? Or, il ne le peut être que par un amour de préférence. Car il n'est Dieu que parce qu'il est plus grand et plus aimable que toutes les créatures. Et si par impossible une créature pouvait être aussi grande et aussi aimable que lui, il cesserait d'être ce qu'il est. Quand donc il arrive que je ne l'aime pas de cet amour de préférence, je ne l'aime pas en Dieu, je l'aime en créature, et l'aimer de la sorte, c'est lui faire le dernier outrage, et commettre un crime, qui va jusques à une espèce de destruction de la divinité. C'est ce que le Saint-Esprit nous a révélé dans les divines écritures et voilà à quoi se termine ce devoir capital de notre religion. Mais pour en avoir une intelligence plus exacte, consultons Saint Paul, qui nous rendra la chose plus sensible dans une induction et ajoutons-y la pensée de Saint Augustin, qui a pris plaisir de nous instruire de notre devoir dans un système si surprenant, mais, si je l'ose dire, convaincant. Que dit l'apôtre Saint Paul ? Il donne le défi à toutes les créatures, et il demande si entre elles il s'en trouvera une seule capable de le détacher de l'amour de son Dieu ? (...) ? Sera-ce l'affliction ? Sera-ce la faim ? Sera-ce la nudité ? Sera-ce le danger ? Sera-ce la persécution ? Non, répond cet homme apostolique. Car je suis assuré que ni les grandeurs, ni les abaissements, ni les richesses, ni la pauvreté, ni les promesses, ni les menaces, ni la vie, ni la mort ne me sépareront jamais de cette charité. C'est ainsi que parlait Saint Paul. Mais qu'en pensez-vous, chrétiens ? Ne vous semble-t-il pas que c'était un excès de zèle qui le transportait, et pour la gloire de cet apôtre, ne pensez-vous pas qu'il avait renfermé dans ces paroles plus que la charité divine ne demande ordinairement ? Vous vous trompez, si vous le croyez ainsi. En faisant ce défi, il a dit beaucoup, je l'avoue ; mais avec tout cela il n'a rien dit que ce que à quoi vous et moi sommes tenus à la rigueur. Appliquez-vous donc cette pensée, comme si vous vous disiez à vous mêmes : çà, mon âme, de toutes les choses qui sont dans le monde et qui font le sujet de tes passions, y en a-t-il aucune capable de t'ébranler et t'arracher cet amour de préférence que tu dois à Dieu ? S'il s'agissait de témoigner à Dieu ce que tu lui es (car venons au détail aussi bien que Saint Paul), s'il s'agissait de témoigner à Dieu ce que tu lui es, si tu étais réduit à souffrir une persécution injuste et qu'il te fût facile de t'en délivrer par quelque voie suspecte, le voudrais-tu faire à cette condition ? An Persecutio ? Si par un renversement de fortune, tu étais dans une extrémité de misère et qu'il ne tînt qu'à toi d'en sortir en forçant tant soit peu les ordres de la providence, oserais-tu le hasarder ? An Angustia ? Si tu avais un ami, et qu'il fallût rompre avec Dieu et avec ta conscience, à moins de rompre avec lui. Si, pour racheter ta vie d'un danger inévitable, il fallait faire quelque fausseté et commettre quelque injustice ; voudrais-tu le faire ? An Periculum ? Si la voie de tourment était la seule par laquelle tu pusses te sauver, succomberais-tu à la crainte de la mort ? Ah ! Sache, dit Saint Paul, que si l'amour que tu dois avoir n'est pas d'une qualité assez forte pour résister à tout cela, ce n'est pas l'amour que Dieu te commande. Sache que tu es dans l'erreur et que non seulement tu n'aimes pas Dieu avec ce degré de charité, mais que tu ne l'aimes pas même selon la mesure précise de la loi. Pourquoi ? Parce que cet amour de Dieu ne te dispose pas à le placer audessus de toutes choses, qu'au contraire, supposé cet amour, tu aimes encore plus ton bien, ta santé, ta fortune, et par conséquent tu n'as pas pour lui cet amour de préférence que tu dois avoir dans la rigueur de la loi. C'est ainsi que Saint Paul a conçu la chose, quelque raison que l'on puisse alléguer au contraire. Mais après la pensée de cet apôtre, appliquez-vous, je vous prie, au système de Saint Augustin, qui, étant bien entendu, vous fera comprendre jusques où va cet amour de préférence. Je vous demande, mes frères, dit Saint Augustin, si, à cette heure même que vous m'écoutez, Dieu vous faisait l'offre la plus belle en apparence, à savoir de vous laisser pour jamais en cette vie dans la possession des plus grands honneurs et dans la jouissance des plaisirs les plus doux avec une santé inaltérable, et qu'il vous dît : je vous abandonne tout cela, vous aurez toutes choses à souhait ; vous serez riches, puissants, immortels, mais à condition que vous ne me verrez jamais dites-moi : si Dieu parlait ainsi, seriez-vous pour accepter cette offre, en auriez-vous de la joie ? Ergone etc. ? Si vous en témoigniez de la joie, j'ose vous dire, répond Saint Augustin, que vous n'auriez pas encore commencé à aimer Dieu. (...). Pourquoi ? Parce que cela montre que vous avez l'amour temporel. Cet amour l'emporte sur celui de Dieu. Or, il n'en faut pas davantage pour détruire la substance de la charité et ruiner ce commandement de la loi : Diliges. Ah ! Que ce raisonnement est effroyable, particulièrement à une âme qui est attachée servilement à son corps. C'est cependant celui de Saint Augustin, et plus vous le méditerez, plus il vous fera trembler. Mais ce raisonnement, me dites-vous, est fondé sur la supposition d'une chose qui n'arrivera pas ! Et moi je vous réponds que c'est par ces suppositions que nous connaissons mieux les dispositions secrètes des coeurs. Mais, au lieu de cette supposition, en voulez-vous une autre plus plausible et dans laquelle vous soyez intéressé vous-mêmes ? Imaginez-vous la chose du monde pour laquelle vous avez plus de passion, votre honneur, par exemple. On vous le ravit par des noires calomnies. Si vous le souffrez, vous passerez pour un lâche : vous êtes d'une condition à qui cette tache est plus insupportable que la mort. Quoi qu'il arrive, vous voulez en avoir raison. Cependant vous savez que cette vengeance est défendue. -n'importe, dites-vous. Il faut sauver mon honneur, à quelque prix que ce soit ! Arrêtez là, mon frère, arrêtez là. Cet acte d'amour de Dieu a-t-il assez de force pour arrêter en vous cette passion ? Ne me dites pas que Dieu, dans ces conjonctures, vous donnera ses grâces. Il ne s'agit pas des secours que Dieu vous donnera pour lors pas question de l'acte d'amour que vous produirez en ce temps-là ; il s'agit de celui que vous produisez aujourd'hui ; et je vous demande s'il est tel qu'il ait assez de force pour étouffer en vous ces sentiments de vengeance. Si cela est, vous avez sujet d'espérer, parce que vous avez satisfait au précepte. Mais si cela n'est pas, vous devez trembler, comme n'étant pas dans l'ordre de la charité, parce que pour y être, il faudrait aimer Dieu préférablement à cette chimère d'honneur. Or, vous confessez, par votre propre expérience, que vous n'êtes pas encore dans cette disposition. Amour de préférence, que tu condamneras donc un jour de gens, dans le jugement de Dieu, qui, pour s'être attachés à la créature, pour l'avoir adorée et servie, auront oublié les devoirs que leur imposait la charité du créateur. Je ne parle pas de ces passions criminelles, je parle de celles qui paraissent les plus innocentes. Amour de préférence que tu condamneras de pères et de mères qui, ayant fait de leurs enfants leurs idoles, auront mérité que Dieu leur fît le même reproche qu'à Héli : (...). Hé, amour de préférence, que tu condamneras de femmes chrétiennes qui, ayant poussé au delà des bornes les devoirs de leur amitié, auront postposé Dieu à un mari, et, par conséquent, violé ce grand commandement de la loi : Diliges, puisque, pour l'accomplir, il faut préférer Dieu à toutes choses ; et non seulement cela, mais encore l'aimer d'un amour de plénitude c'est mon second point. Seconde partie. C'est le propre de Dieu, chrétiens, de renfermer dans l'unité de son être la multiplicité de tous les êtres ; et c'est aussi le propre de la charité qui se mesure sur Dieu de réunir en elle tous les différents commandements qui sont compris dans la loi : (...), disait Saint Augustin. Aimez et faites ce que vous voudrez. On dirait que, par cette manière de parler, l'amour de Dieu est une abolition générale de tous les autres devoirs. Mais il s'en faut bien, puisque, au contraire, on prétend que tous ces devoirs y sont compris, d'autant qu'en aimant Dieu on veut tout ce que l'on doit vouloir et que l'on hait tout ce que l'on est obligé de haïr. Et voilà le grand mystère de cette parole de l'apôtre : (...). Parole dont l'intelligence nous est absolument nécessaire et qu'il est de la dernière importance de bien pénétrer. Appliquez-vous-y, chrétiens, et remplissez-vous aujourd'hui de la connaissance de vos plus pressantes obligations. Car il s'ensuit de là que, pour produire cet acte d'amour qui est le premier commandement par excellence, il faut être préparé et déterminé à accomplir, sans exception, tous les préceptes qui se rapportent à la loi de Dieu et être persuadé qu'il est autant impossible d'aimer Dieu, et n'avoir pas cette détermination, comme il est impossible d'aimer Dieu et de le ne pas aimer. Je dis tous les préceptes sans exception d'aucun, car prenez garde à un des points les plus essentiels de votre créance, à savoir qu'il n'en va pas de la charité comme des autres vertus ou naturelles ou morales, en sorte que quand vous accomplissez un précepte vous puissiez dire : j'ai déjà un degré de charité ; si j'en accomplis plusieurs, cette charité croîtra et augmentera en moi. Il n'en va pas ainsi : l'essence de la charité est indivisible ; elle ne souffre point de partage, elle est attachée à l'observance de toute la loi. Et, comme, dans le sentiment de l'ange de l'école, si je doutais volontairement d'un seul article de ma créance, quoique je fusse prêt de verser mon sang pour tous les autres, non seulement je n'aurais pas la perfection de la foi, je n'en aurais pas même le moindre degré néglige le plus petit commandement de la loi, et que je le transgresse, quoique je sois fidèle observateur de tous les autres, bien loin d'avoir la consommation de la charité, je n'en ai pas la première disposition et le plus faible commencement. Il y a, dit Saint Thomas, une grande charité, par comparaison, et il y a une charité médiocre mais la médiocre, aussi bien que la grande, s'étend à toutes les obligations de la loi ; et, quand Saint Paul aimait Dieu de cet amour séraphique, de cet amour d'estime, d'appréciation et de plénitude, il ne faisait rien que ce que le dernier des justes est engagé de faire. C'est pour cela qu'il appelait la charité la plénitude de la loi, parce que tous les commandements de Dieu entrent dans elle, comme autant de parties qui la composent et qui s'y confondent comme dans leur centre commun, sans préjudice de leur distinction particulière. En effet, entre les commandements considérés hors du centre de l'amour divin, il n'y a point de connexion : celui qui me défend le larcin ne me défend pas le parjure meurtre ne me défend pas l'adultère. Mais, par rapport à cet amour, ce sont des choses inséparables. Pourquoi ? Parce que cet amour, en vertu de ce qu'il contient, met une disposition générale dans mon coeur à faire tout ce qui est commandé et à ne rien faire de ce qui est défendu ; jusques-là que, dans le sentiment des théologiens, protester à Dieu que je l'aime, c'est faire un voeu actuel de tout cela, comme si je lui développais mon coeur et que je lui fisse une profession solennelle de l'observance universelle de toute la loi. à propos de quoi Saint Augustin, dans un de ses traités sur Saint Jean, expliquant ces paroles de Jésus-Christ à ses apôtres : Si Praecepta etc., se fait cette demande. D'un côté, le fils de Dieu dit : si vous m'aimez, vous observerez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour. Est-ce, dit-il, que nous aimons Dieu, parce que nous pratiquons ses commandements, ou bien pratiquons-nous ses commandements parce que nous l'aimons ? C'est l'un et l'autre, répond-il. En effet, quiconque satisfait à ce premier commandement de la loi, Diliges, il a déjà accompli tous les autres et quand il vient à les observer, il ne fait qu'accomplir le précepte de la charité. Mettons donc un homme qui obéisse à tous les commandements de Dieu, hormis à un seul : il est fidèle à tout le monde, il a de la compassion pour les pauvres, il s'acquitte de tous les devoirs de son état, mais il est faible dans un certain point qui est si ordinaire dans le monde, et il avoue qu'il ne se sent pas assez fort pour y résister ; ou bien, si vous voulez, il est chaste, il est libéral, mais il ne peut pas s'empêcher de proférer certaines médisances dans l'occasion : cet hommelà, tel que je vous le dépeins, n'a pas plus de charité pour Dieu qu'un turc et un païen (si je parle de la charité surnaturelle), et Dieu ne le regarde pas moins pour son ennemi, comme s'il avait violé tout le décalogue. Pourquoi ? Parce qu'il n'a pas encore cette détermination sincère et efficace d'accomplir tous les commandements de la loi. C'est de la sorte qu'il faut expliquer ce passage de Saint Jacques qui a donné tant de peine, non seulement aux interprètes, mais aux pères de l'église, entre autres à Saint Augustin qui, pour en être éclairci, écrivit exprès une lettre à Saint Jérôme : Quicumque etc. Hé ! Quoi donc ? Dit Saint Augustin, est-ce que je fais un aussi grand crime en violant un seul précepte de la loi qu'en les transgressant tous ? Est-ce qu'en accomplissant tous les préceptes de la loi, je ne mérite pas plus que d'en observer un seul ? Ce n'est pas là, chrétiens, la pensée de Saint Jacques et ce serait une hérésie de le dire ; mais il nous parle de la sorte pour nous faire entendre que la transgression d'un seul commandement est une aussi grande marque du défaut de charité en nous et nous met autant dans l'impuissance du salut que la transgression de toute la loi. Et, en cela, ô mon Dieu, dit Saint Bernard, je ne dois pas me plaindre de vous, comme si l'observance de vos commandements était trop difficile, puisque moi-même, qui ne suis qu'une chétive créature, je prétends avoir le même droit. Si quelqu'un de mes amis, après m'avoir rendu service en une infinité de choses, vient à m'outrager et me désobliger dans une seule, dès là qu'il m'a fait cet outrage, je conclus qu'il n'a point d'amitié pour moi. -mais, il ne m'a offensé que dans un seul point ! -qu'importe ? S'il m'avait véritablement aimé, il ne l'aurait pas fait. C'est de la sorte que je raisonne. Pourquoi, mon Dieu, me plaindrais-je si vous demandez de moi un amour qui ait cette plénitude ? Il n'y a rien de si commun que de dire : j'aime Dieu ; mais il n'y a rien de si rare que de le bien aimer. D'où vient cela ? C'est que nous nous flattons : nous ne distinguons pas entre le vrai et le faux amour, et, non seulement nous trompons les autres par notre hypocrisie, mais nous nous trompons encore nous-mêmes par un aveuglement volontaire. Ce qui n'est souvent qu'une affection naturelle, nous le prenons pour un mouvement de la grâce l'attribuons à notre fidélité ; et en cela nous n'avons pas le moindre degré de charité et d'amour pour Dieu ; parce que aimer Dieu, c'est être disposé à garder tous ses commandements, parce que aimer Dieu, c'est se refuser tout ce qu'il défend, et pratiquer tout ce qu'il commande et ses concupiscences, comme parle Saint Paul, c'est triompher de soi dans une infinité d'occasions c'est s'armer contre les mauvais exemples renoncer à ses intérêts. Tout cela est difficile, je l'avoue ; mais tout cela est commode par ce grand précepte : Diliges, en tant qu'il est la plénitude de la loi. Que sera-ce si nous le considérons en tant qu'il est la perfection du christianisme ? C'est le sujet de mon dernier point. Troisième partie. Quoique Dieu, considéré dans sa nature, mérite tout le coeur de l'homme et que ses perfections adorables, ne changeant jamais, le rendent toujours également aimable, il est cependant vrai de dire, avec Saint Bernard, que, selon les différents états où il peut être regardé, la charité a ses différents degrés et que, à proportion de ses bienfaits, les mesures que Saint Paul donne à cette vertu doivent être plus ou moins étendues. Or, de ce principe que la raison autorise, je tire deux conséquences : la première, que, dans le christianisme, le précepte de l'amour de Dieu oblige l'homme à des choses bien plus grandes qu'il ne l'obligeait dans l'ancienne loi ; la seconde, que cet acte d'amour de Dieu doit donc être d'une nature plus forte et plus héroïque que dans l'ancienne loi. Il n'y a point en cela d'exagération, et en voici la preuve. Dès là que je suis chrétien, je suis obligé d'aimer Dieu en chrétien. Or, aimer Dieu en chrétien, c'est quelque chose de plus parfait que d'aimer Dieu en homme. Pourquoi ? Parce que, en l'aimant, c'est se charger de toute la loi chrétienne. Je vous avertis, disait Saint Paul, que si vous vous engagez dans la circoncision, vous attirerez sur vous tout le fardeau de la loi de Moïse. Testificor etc. Et moi, chrétiens, je vous dis que, dans le même moment que vous êtes entrés dans l'église et initiés par le baptême, vous vous êtes imposé tout le joug de la loi nouvelle. Ah ! Le grand sujet de méditation ! Croire que la loi de grâce est une loi d'amour, c'est croire ce qui est véritable. Mais s'imaginer que cette douceur et cette liberté que nous avons trouvées dans Jésus-Christ consistent dans le relâchement des préceptes de la loi ancienne, c'est ne la pas connaître des pères : Libertas etc. la liberté que nous avons recouvrée en Jésus-Christ n'a fait aucun tort à l'innocence. On nous a ôté le joug pesant des cérémonies légales, mais on ne nous en a pas ôté l'esprit. Au contraire, les mêmes choses qui étaient autrefois défendues aux juifs nous le sont encore bien davantage dans la loi de grâce. En effet, écoutez parler le fils de Dieu : on a dit à vos pères : vous aimerez ceux qui vous aiment et il vous sera permis de haïr vos ennemis. Et moi, je veux que cet amour s'étende jusqu'à aimer vos plus grands persécuteurs, jusqu'à prier Dieu pour eux et les servir dans le besoin. Voilà comme Jésus-Christ enchérit sur la loi ancienne, dit Saint Jérôme, voilà ce que Tertullien appelle le poids du baptême. Et il le dit à l'occasion de certains catéchumènes qui, impatients de demeurer dans leur état, demandaient le baptême avec instance et voulaient être du nombre des fidèles. Ah ! Leur dit-il, si vous connaissiez le poids du baptême, si vous saviez les obligations qu'il vous impose, peut-être craindriez-vous davantage de le recevoir que de le différer. Si Illi Pondus etc. J'avoue que Tertullien favorisait en cela une erreur qui faisait que certaines personnes lâches et délicates prenaient prétexte de différer leur baptême jusqu'à la mort condamné. Mais il faut aussi avouer qu'il avait raison de croire que le baptême était d'un grand poids, puisque Jésus-Christ lui-même n'en a parlé que comme d'un joug et d'un fardeau. Mais, me direz-vous, il y en a dans le christianisme qui ne ressentent pas ce poids. -il est vrai. Mais, répond Saint Bernard, c'est ou parce que Dieu leur donne de grandes forces pour le porter, ou parce que leur lâcheté les oblige à le secouer. Cela supposé, je dis que l'amour de Dieu doit être d'une nature plus forte et plus héroïque que dans l'ancienne loi, parce qu'il doit soutenir toutes les obligations du baptême, et je ne sais si en finissant je dois vous faire part d'une pensée de Guillaume De Paris. Je craindrais de le faire si je n'étais sûr de votre religion et de votre piété. La voici. Afin que l'amour de Dieu ait toutes les qualités nécessaires, il ne suffit pas qu'il s'étende à toutes les obligations qui sont de commandement ; mais il faut remarquer ceci : il faut qu'il s'étende à tous les conseils évangéliques les plus élevés amour à Dieu, il était nécessaire que j'embrassasse les conseils les plus rigoureux et les plus humiliants, je serais indispensablement obligé de le faire. Ne pensez pas que cette disposition conditionnelle dont je parle soit une simple idée : il n'y a rien de plus réel. Pourquoi ? Parce que n'y ayant aucun conseil qui, dans certaines conjonctures, ne puisse devenir un précepte pour moi, l'acte d'amour de Dieu doit me préparer du moins habituellement à le faire si ces conjonctures arrivaient. Je ne suis pas obligé, par exemple, quitter le monde, mais je suis obligé d'être prêt à le quitter et je le devrais quitter effectivement si mon salut ne se pouvait faire que hors du monde. Renoncer à mes biens n'est qu'un conseil, mais être prêt à y renoncer, c'est un commandement, après l'expérience que j'ai que je ne puis retenir ces biens sans y être attaché, et que je ne puis y être attaché sans perdre Dieu. Dieu n'exige pas de moi le martyre, mais je dois être prêt à le recevoir si l'occasion s'en présentait. C'est pourquoi Tertullien dit que la foi est redevable à toutes choses, même jusques au martyre : Fidem Martyrii etc. Et quand les chrétiens étaient entre les mains des tyrans, quand ils montaient courageusement sur les échafauds pour y souffrir et pour y mourir, pensez-vous qu'alors le martyre fût un conseil pour eux ? Non : c'était un commandement renfermé dans le précepte : Diliges, de manière que s'ils n'avaient pas eu assez de résolution pour souffrir le martyre, ils n'auraient pu se sauver. C'est pourquoi quand, dans ces circonstances, un chrétien avait manqué de courage, on n'appelait pas cette lâcheté un accident ou un malheur, mais une désertion et une apostasie. On ne leur portait pas de compassion ; on procédait contre eux avec toute la rigueur possible : on les excommuniait et on les traitait comme des renégats. Quoi donc ! Le commandement de la charité allait-il jusque-là ? Oui, il y allait et il y va encore maintenant ; et si vous vous en étonnez, c'est parce que vous n'avez pas encore commencé d'aimer Dieu. Car si la fidélité qu'on doit à son prince y va bien, s'il n'y a point de sujet qui ne doit être prêt de verser jusqu'à la dernière goutte de son sang pour son roi ; si on s'en fait un devoir, si on érige ce devoir au point d'honneur si on le pratique avec joie ; si nous voyons ces braves du monde sacrifier à ce devoir leur intérêt, leur repos, leur vie, je vous le demande de bonne foi : n'en devez-vous pas du moins autant à Dieu ? - mais, me dira quelqu'un, il est dangereux de faire ces suppositions ! - et moi, je soutiens qu'elles sont nécessaires pour nous donner une digne idée de l'excellence de Dieu, pour nous animer quand il lui faut obéir, pour nous humilier et nous confondre quand nous nous serons relâchés en quelque chose. Il est vrai, ces suppositions du martyre doivent être des tentations pour des esprits faibles mais elles ne le sont jamais pour ceux qui aiment véritablement Dieu sentait d'endurer pour lui les derniers supplices, ils sont assurés qu'il ne manquerait jamais de les assister de ses grâces. Ah ! Mon Dieu, c'est donc maintenant que je comprends l'efficace, ou plutôt la toute-puissance de votre charité ! Quand on me disait autrefois qu'il ne fallait qu'un acte d'amour de Dieu pour effacer tous les péchés, pour éteindre tous les feux de l'enfer, quand on m'alléguait une Madeleine justifiée en un moment, quand on me citait les pères et les théologiens, quoique ce fussent des vérités de ma religion, à peine pouvais-je les croire. Mais à présent que je suis persuadé de la perfection et de l'étendue de cet acte, je commence à les croire, étant bien juste que, puisque l'amour de Dieu est un poids du baptême et une préparation au martyre, il soit aussi satisfaisant que le baptême. Que si cela est nécessaire pour produire un véritable amour de Dieu, qui est-ce qui a la charité, qui est-ce qui est arrivé à cette grande perfection que le fils de Dieu vous demande, Estote etc. ? Ah ! Mes frères, c'est le secret de la prédestination. Dieu a ses élus dans le monde : nous ne les connaissons pas et il les connaît et c'est à nous seulement à faire de notre part ce que nous pourrons pour être de ce nombre. Saint Paul dit qu'il fléchissait tous les jours les genoux devant Dieu pour obtenir la grâce suréminente de son amour : Hujus Rei etc., qu'il priait sans cesse pour aimer son créateur par-dessus toutes choses et ne point faire entrer sa charité en parallèle avec quoi que ce fût au monde. Ah ! Que ce sentiment est beau et qu'il mérite bien notre imitation ! Revêtons-nous tous de cet amour de Dieu et disons comme dit Saint Augustin : Sero Te Amavi etc. bonté surnaturelle, bonté toujours nouvelle et toujours ancienne, je le dis dans la dernière confusion, je vous ai aimée trop tard. Peut-être que, depuis que je suis au monde, n'ai-je jamais fait un seul acte d'amour de Dieu ! Hé ! Comment l'aurais-je fait, puisque je ne le connaissais pas et que je n'en étais pas instruit ? Mais maintenant que je le sais, je veux faire, mon Dieu, tout ce qui me sera possible pour vous témoigner mon amour. Les créatures ne me seront plus rien, et il n'y en a pas une avec qui je ne fasse un divorce éternel pour ne jamais me séparer de votre charité. Faites cela, messieurs, et vous verrez que vous vivrez de la vie de Dieu : Hoc Fac etc. Vous verrez que cet amour aura la force de vous entretenir dans sa grâce et de vous porter un jour dans le sein de sa gloire. Amen. POUR LE PREMIER DIMANCHE DU CAREME de la religion et de la probité. voici un étrange combat que l'évangile nous représente entre Jésus-Christ et le démon ; voici la consommation de la rage de cet ennemi commun du genre humain qui, non content de s'être mille fois attaqué à l'image de Dieu, a l'insolence de s'en prendre à Dieu même. Mais voici en même temps sa honteuse défaite, le triomphe le plus beau et la victoire la plus mémorable que Jésus-Christ ait jamais remportée sur ce prince des ténèbres. Je ne m'y arrête pas cependant. Mais me conformant à la pensée de Saint Grégoire De Nazianze qui dit que Jésus-Christ n'a triomphé du démon que par la force du nom de Dieu, ou plutôt qu'il nous a donné le moyen de vaincre cet ennemi par la réflexion que nous devons faire sur les devoirs de notre religion quand nous sommes tentés, me conformant, dis-je, à cette pensée, je veux vous traiter aujourd'hui un point de morale qui est de la dernière importance. En effet, entre tous les moyens que l'évangile nous fournit pour résister à la tentation, je n'en trouve point de plus admirable et qui fasse paraître davantage la sagesse de Dieu et sa toutepuissance que celui-ci. Le démon livre trois attaques au sauveur du monde : celle de la présomption, celle de l'ambition et celle de l'intérêt de sa propre vie. Il l'attaque par une pensée de présomption en l'élevant au pinacle du temple, et en lui persuadant de se précipiter du haut en bas et faire voir qu'il est Dieu. Il l'attaque par une pensée d'ambition en lui montrant tous les royaumes et en lui disant : je te donnerai tout cela si tu m'adores. Enfin, il le tente par l'intérêt de sa propre vie : il y a quarante jours et quarante nuits qu'il n'a mangé prends ces pierres, et si tu es le fils de Dieu, elles se convertiront en pain pour te nourrir. à tout cela, que répond le fils de Dieu ? Il y résiste en plusieurs manières. Mais enfin, ce qui le rend victorieux, c'est ce grand motif de religion : Scriptum Est Enim etc. il est écrit : vous adorerez votre Dieu et vous ne reconnaîtrez que lui. Car, à ces paroles, le démon est obligé de se retirer, et quand on lui propose ce puissant argument, il avoue que tous ses efforts sont inutiles. Voilà, chrétiens, ce que j'entreprends aujourd'hui de vous expliquer, après que j'aurai demandé l'assistance du Saint-Esprit, par l'entremise de Marie : ave Maria, etc. A considérer la religion et la probité selon le monde, on trouvera que ce sont deux choses très opposées, soit qu'on les regarde ou par rapport à leur principe, ou par rapport à leurs objets, ou par rapport à leurs fins : par rapport à leur principe d'un bon naturel, au lieu que la religion est un présent de la grâce ; par rapport à leur objet : car la probité selon le monde est bornée aux devoirs de la société, au lieu que la religion regarde le culte de Dieu ; par rapport à leur fin : parce que la probité ne se propose rien que de temporel, et que la religion élève ses espérances et ses prétentions jusques dans le ciel. Quelque opposition cependant qu'il paraisse y avoir entre ces deux choses, je ne laisse pas de dire qu'elles sont très étroitement unies, et que même, pour avoir toute leur perfection, elles dépendent les unes des autres et sont absolument inséparables, pourquoi ? Parce qu'il est impossible qu'un homme qui n'a point de religion ait une véritable probité, et que véritablement il est impossible qu'un homme qui n'a pas une véritable probité ait une véritable religion. Voilà deux propositions qui ont besoin d'un grand éclaircissement. Mais cet éclaircissement est ce qui en fera la preuve. La première vous convaincra de la nécessité de la religion par rapport aux devoirs du monde. La seconde vous montrera la nécessité de la probité par rapport aux obligations de la religion. L'une établira le principe de la religion dans l'esprit de l'homme qui n'en a pas encore l'idée. L'autre réformera les devoirs de la société par rapport à la véritable religion. Et toutes deux, bien conçues, feront ce que nous appelons homme de bien, qui est ce que Dieu attend de nous dans la condition à laquelle il nous a appelés. Voilà tout le partage de ce discours. Première partie. Il est donc vrai, et il faut que les libertins le reconnaissent malgré eux, que sans religion il n'y a point de véritable probité parmi les hommes. Quoique tout homme de bon sens demeure d'accord de cette vérité, voici cependant les raisons sur lesquelles je la fonde. Premièrement, c'est parce qu'il n'y a que la religion qui soit une règle véritable, un principe universel et un fondement inébranlable des devoirs dans lesquels la probité consiste. Secondement, parce que tout autre motif que celui de la religion n'est pas à l'épreuve de certaines tentations délicates auxquelles les devoirs de probité se trouvent à tous moments exposés. Et enfin parce que, quand on n'a point de religion, on se licencie aisément, et on n'a pas de peine à renverser toutes les lois qui rendent une vie exacte et irréprochable. Je dis que la religion est le seul principe sur lequel sont fondés tous les devoirs dans lesquels la véritable probité consiste. C'est la doctrine de Saint Thomas dans sa seconde, question 82. La religion, dit-il, dans la rigueur même de son terme, n'est autre chose qu'un lien qui attache l'homme à Dieu en qualité de premier être. Or, dans Dieu considéré de la sorte, ajoute-t-il, sont réunis tous les devoirs de la société, comme dans leur centre, et toutes les obligations qui engagent les hommes entre eux. Par conséquent, conclut-il, il est impossible d'être à Dieu par un principe de religion, sans être au prochain par l'équité de la bonne foi. Ainsi quand Dieu nous commande aujourd'hui de l'adorer : Dominum etc., bien loin qu'il exclue aucun devoir de la vie civile, il les embrasse tous fortifie un appui et un fondement inébranlable. Car, en vertu de cette loi qui m'attache à Dieu, je rends à un chacun ce qui lui appartient : l'honneur à celui à qui je le dois, le secours à celui qui en a besoin, la justice à tout le monde. Je suis fidèle à mon roi, modeste envers mes égaux, respectueux envers les grands, traitable envers mes inférieurs, charitable envers les pauvres, scrupuleux et exact à conserver les droits et les intérêts d'un chacun. Pourquoi ? Parce que, dans ma religion, je trouve toutes ces obligations d'une manière qui ne se peut rencontrer que dans Dieu ; je les regarde comme autant de dépendances de ce culte suprême, et le respect que je lui dois est la grande règle qui fait que je m'y soumets et me captive à tous ces devoirs. Voilà l'excellente raison de laquelle Tertullien se servait autrefois pour effacer de l'esprit des païens les mauvaises impressions qu'ils avaient conçues contre les chrétiens, en les faisant passer pour des scélérats et des gens de mauvaise foi, à cause du Dieu qu'ils adoraient. Tant s'en faut, leur disait-il, que notre religion préjudicie aux devoirs de la société, que c'est elle, au contraire, qui nous y engage le plus puissamment. C'est par ce principe seul que nous menons une vie exempte de reproches. C'est parce que nous nous attachons au culte du véritable Dieu que nous ne devons pas vous être suspects. C'est par ce motif que nous prions pour vos empereurs, pour les ministres de leur état, pour les grands et les puissants du siècle, pour la paix et la tranquillité des royaumes. Oramus etc. C'est parce que nous sommes chrétiens et religieux observateurs de la loi que nous faisons toutes ces choses. Vous vous plaignez que nous vous trompons mais quand nous sommes-nous assemblés pour conspirer la perte de qui que ce fût ? Nous n'avons blessé, nous n'avons affligé, nous n'avons jamais nui à aucun. In Cujus etc. Notre secte nous rend bienfaisants et libéraux jusques à vos dieux. Lorsque vous nous demandez l'aumône pour eux, nous vous faisons plus de bien que vous ne leur en faites. Quand votre Jupiter nous tendrait la main, quelque abominable qu'il fût, nous ne lui refuserions pas notre secours. Vous avouez vous-mêmes que dans vos armées vous n'avez pas de meilleurs soldats ni plus courageux que les chrétiens. C'est notre religion qui nous fait payer à César le tribut plus exactement que vous ne faites, et, comme nous avons, par la maxime de notre créance, cette grande vérité qu'il ne faut faire tort à personne, nous payons aux empereurs ce qui leur est dû, pendant que vous commettez mille injustices. Non Sufficimus etc. C'est encore par là qu'entre les différentes sectes de la religion chrétienne, le parti des catholiques, qui est celui de la vérité, s'est toujours distingué du parti de l'erreur. Car, pourquoi les hérétiques, dans tous les siècles, ont-ils formé des partis et suscité des séditions contre les puissances légitimes, sinon parce qu'il est impossible d'abandonner la véritable religion sans renoncer à la probité et au respect ? Il faut donc regarder la religion dans le coeur de l'homme comme le premier mobile dans l'univers. Ce premier mobile a une influence si forte qu'il entraîne tout après soi et qu'il se fait suivre des autres cieux ; son mouvement est si universel et si rapide, que si ce premier ciel venait à interrompre son cours, tout l'ordre de la nature serait renversé : les éléments seraient dans le trouble, et tous les êtres dans une générale confusion. Or, c'est ce que la religion fait, non seulement à l'égard du monde chrétien, mais même à l'égard du monde politique et moral. Quand cette religion vient une fois à être ruinée, il ne faut plus chercher d'ordre ni de probité. Car sur quoi serait-elle fondée ? Serait-ce sur le seul principe de la raison ? Ah ! La nature, dans l'état de corruption où le péché l'a laissée, est incapable de faire faire à un homme la moindre démarche pour la vertu la nature aveuglée par les passions n'a que des lumières sombres et défectueuses. Vous avez, messieurs, trop de pénétration pour ne pas voir les désordres qui arriveraient si chacun voulait se conduire par les lumières de la raison, s'il se faisait l'arbitre de ce qui lui appartient, s'il était juge dans sa cause et qu'il se fît le maître de ses intérêts. En sorte que la raison tenant le premier rang, si cette raison se considérait maîtresse absolue sans dépendre de Dieu, combien de faux prétextes ne trouverait-elle pas pour justifier ses déréglements ! à combien de péchés ne donnerait-elle pas le nom de vertu ! C'est pour cela, dit Saint Chrysostome, que dans les choses les plus importantes, dans les traités de paix, dans les investitures des charges, dans la célébration des contrats de mariage, on exige le serment, qui est comme un acte et une protestation de religion. Pourquoi ? Parce que, sans la religion, on ne peut s'assurer de la raison, parce que, sans cette assurance où l'on prend Dieu pour garant de sa parole, les hommes se défieraient les uns des autres, et qu'il y aurait de continuels désordres dans la politique et dans la société s'il n'y avait cette garantie. Car, qu'est-ce que le serment, sinon une espèce de caution que la religion fournit à la raison, et un gage qu'elle lui donne de sa probité future par ce motif supérieur. Or, cela s'est fait chez toutes les nations : il n'y en a point eu de si barbares, point de si peu civilisées, chez qui ces sentiments n'aient été en usage et où, par conséquent, la religion n'ait été tout le fondement de la probité selon le monde. Ajoutez à cela une autre preuve du même Saint Jean Chrysostome. Y en aurait-il aucun, dit-il, qui pourrait jamais vivre en repos, s'il savait que sa vie fût entre les mains d'un homme qui n'eût point de religion ? Du moment qu'il sait qu'il ne reconnaît point de Dieu, il a tous les sujets raisonnables de se défier de lui et de s'estimer malheureux de tomber entre ses mains. Au contraire, il n'a jamais plus de joie que quand il sait que c'est un homme qui vit selon Dieu ; et quand il s'agit de son bien ou de sa vie, s'il avait la liberté de se choisir un juge, il prendrait celui qu'il croirait avoir plus de religion. Marque évidente, dit Saint Chrysostome, que c'est cette religion qui est le fondement de toute la probité selon le monde. Vous me direz : indépendamment de toute religion, il y a des personnes justes et sincères à qui la nature et la raison ont donné tout ce qui est capable de faire un honnête homme. Je sais que c'est un prétexte dont les libertins se servent pour garder une certaine bienséance. Mais c'est un prétexte qui est combattu par l'expérience de tous les siècles. Je vous demande : s'il n'y avait point de religion, où trouverait-on un homme qui se piquât d'un grand zèle de rendre la justice aux autres ? Un avare, un ambitieux, un vindicatif, un homme passionné pour la gloire ou pour l'argent ne pousserait-il pas toutes ses passions jusqu'aux derniers excès, s'il savait qu'il n'y eût point de Dieu ? Oui, s'il était persuadé qu'il n'y en eût point, il se regarderait comme sa dernière fin ; il rapporterait toutes ces choses à lui-même, il serait sa divinité ; il se sacrifierait et l'honneur et les biens et la vie de ses frères. Pourquoi ? Parce qu'il ne verrait rien au-dessus de lui qui fût meilleur que lui, qu'il n'espérerait en l'autre vie aucune récompense de ses vertus, non plus qu'il n'appréhenderait aucun châtiment de ses crimes. Or, le moyen qu'étant prévenu de ces détestables opinions, il vécût en honnête homme ! J'ai dit en, second lieu, que sans le motif de religion, il était impossible de résister à certaines tentations délicates auxquelles notre devoir se trouve fort souvent exposé. J'appelle tentations délicates celles qui, sous une belle apparence, peuvent couvrir un crime inconnu. J'appelle tentations délicates quand il faut résister au torrent du crédit et de la faveur pour rendre bonne justice ; quand on a entre les mains un avantage considérable, et qu'en lui donnant une fausse couleur, on peut se le procurer ; quand, aux dépens d'un misérable, on peut servir un ami quand on est en état de faire du mal sans en recevoir ; quand on peut se rendre coupable et porter le manteau de l'innocence, ravir comme un loup le bien d'autrui et paraître doux comme un agneau ; tomber dans toutes sortes de désordres, sans être blâmé ni repris des hommes. Or, je dis qu'il est impossible de résister à ces sortes de tentations délicates, si on n'y oppose le motif de la religion. De là vient qu'on ne s'étonne plus si un juge se laisse gagner par argent, qu'il vend au poids de l'or ses arrêts, qu'il donne mille faux détours à une affaire, et que, pour obliger un parent ou un ami, il opprime la veuve et l'orphelin. De là vient qu'on ne s'étonne plus que, parmi les femmes mêmes de condition et d'honneur, il y ait des commerces si honteux, qu'elles se prostituent aisément quand elles s'imaginent qu'elles ne seront pas découvertes, et qu'elles se soucient peu de violer la foi qu'elles doivent à Dieu et à leurs maris, pour peu qu'elles gardent quelque belle apparence. Pourquoi cela ? C'est parce qu'à peine y a-t-il de la religion dans le monde. Et si toutes ces gens n'en ont point, comment voulez-vous qu'ils aient une vertu à l'épreuve qui résiste à toutes ces tentations délicates ? Voyez ce qui se passe dans notre évangile. Le démon transporte le fils de Dieu ; il lui montre tous les royaumes de la terre avec ce qu'ils ont en apparence de charmant et de beau ; et il lui assure qu'il lui donnera tous ces grands empires qu'il voit, pourvu qu'il fasse une seule chose, qui est de fléchir les genoux devant lui. Mais que fait le sauveur ? Il s'arme du motif de la religion, et avec cette seule réponse : Dominum Deum etc., il renverse ce tentateur et il résiste à ses attaques. Tout ceci se passe pour notre instruction, dit Saint Jean Chrysostome. L'esprit de Jésus-Christ était immuablement appliqué à Dieu ; il n'était venu sur la terre que pour honorer son père par un culte public et exemplaire. Ainsi, il n'avait que faire pour lui-même de se proposer ce motif qui lui était toujours nécessairement présent. Il le faisait donc pour notre instruction et pour nous dire qu'avec le seul motif de la religion, il n'y a point de tentation que nous ne surmontions, ni d'intérêt auquel nous ne résistions, au lieu que, quand nous l'avons une fois effacé de notre esprit, que nous n'avons plus de respect ni de soumission pour elle, nous renversons aisément toutes les lois qui peuvent rendre une vie exacte et irréprochable. C'est ma troisième raison, qui montre la nécessité de la religion par rapport à la probité selon le monde ; en sorte que quand on n'en a pas, on se licencie sans peine à toutes sortes de désordres : on manque de bonne foi à ses égaux, de modération envers ses inférieurs, de respect même et de fidélité envers ses supérieurs. Ce fut le jugement qu'en porta autrefois le père du grand Constantin. Ce prince était païen ; mais parmi ses officiers il en avait quelques-uns de chrétiens. Un jour, les ayant assemblés, il leur commanda d'adorer ses idoles. Quelques-uns, de crainte de perdre ses bonnes grâces et leurs charges, le firent ment, aimant mieux se voir dépouillés de toutes choses que de la foi. De tous temps, les chrétiens ont été partagés de la sorte : il y en a eu de zélés pour Dieu, mais il y a eu aussi des apostats et des lâches, et Dieu veuille que dans le siècle où nous vivons le nombre des uns ne l'emporte sur celui des autres. Mais voici ce que fit Constantin. Il retint à son service ceux qui, pour n'avoir pas voulu adorer ses idoles, avaient montré qu'ils étaient constants dans leur religion. Mais, pour ceux qui, par intérêt ou par crainte, avaient lâchement trahi leur devoir, il les cassa, protestant qu'il n'avait rien à attendre d'un homme qui n'a point de religion, et qu'après avoir renié son Dieu, il ne peut être fidèle à son prince. Cela devrait vous instruire, messieurs et mesdames, à ne garder auprès de vous que des domestiques craignant Dieu et de chasser tous ces libertins qui n'en connaissent point et qui vivent sans religion. Mais, qui que nous soyons, attachons-nous à ce principe, et puisque la considération de l'honneur est le motif dont nous sommes le plus sensiblement touchés, servons-nous de ce motif ; faisons-nous honneur de notre religion et ne rougissons pas de la professer non seulement par nos paroles, mais par nos actions et d'en faire une profession publique jusqu'à nous priver de ce qu'elle défend, à lui sacrifier tous nos intérêts et retrancher tout ce qui lui est opposé. Tant que l'estime de cette religion subsistera dans notre esprit, nous nous acquitterons inviolablement de notre devoir, au lieu que si elle en est bannie, nous sommes réprouvés dès ce monde, parce que, comme il n'y a point de probité sans religion, il n'y a point de religion sans une véritable probité. C'est mon second point. Seconde partie. Comme il y a une espèce d'hypocrisie dont le propre est de tromper les autres, aussi y en a-t-il une plus subtile et plus délicate qui consiste à se tromper soi-même en matière de religion et quoique la première semble plus criminelle, parce qu'elle abuse des choses les plus saintes pour paraître au dehors ce qu'elle n'est pas au dedans, il faut pourtant reconnaître que la seconde est incomparablement plus dangereuse, parce qu'elle pèche dans les premiers principes de la conduite de l'homme en établissant une fausse idée de la religion. Quoi qu'il en soit, c'est à cette seconde espèce d'hypocrisie que je m'attache, et à laquelle je réduis la plupart des chrétiens, c'est-à-dire tous ceux qui se flattent d'avoir une religion, et qui cependant n'ont ni probité, ni intégrité, ni sincérité selon le monde. Car il y a bien de ces genslà, et le plus grand mal que j'y trouve, c'est qu'ils sont aveugles jusqu'à ce point que de croire qu'en commettant mille injustices et sauvant quelques dehors de religion, ils vivent selon Dieu. Or, c'est cet horrible aveuglement que je veux combattre en montrant que si on n'a qu'une probité extérieure, c'est-à-dire une probité selon la manière que les païens l'ont entendue, qui consiste dans une conduite irréprochable et exempte de blâme aux yeux des hommes, on n'a point de religion. Ce n'en est qu'un fantôme. J'ajoute même qu'à cause des mauvais effets et des conséquences pernicieuses qu'elle entraîne, elle devient le scandale de la religion. Deux vérités terribles pour un chrétien : la première, pour le désabuser de cette erreur qu'il a qu'avec une probité apparente il a une véritable religion et la seconde, pour l'obliger à renoncer à cette fausse probité par les scandales qu'elle entraîne. Oui, c'est un fantôme de religion qu'une religion sans probité. C'est l'écriture qui le déclare en termes exprès : Si Quis Putat etc. Mes frères, dit Saint Jacques, si quelqu'un de vous croit avoir une religion, et que cependant il donne toute sorte de liberté à sa langue, qu'il sache qu'il se trompe et que sa religion est vaine. Il ne dit pas : si quelqu'un de vous sait que sa religion est bonne il se peut faire que, par faiblesse et emportement, un homme qui a véritablement une bonne religion parle mal de son prochain. Mais il dit : si quelqu'un, en donnant à sa langue toute licence, parlant sans aucune modération, injuriant l'un, médisant de l'autre, censurant celui-ci, raillant celui-là, croit que tout cela se peut accorder avec une véritable religion, il se trompe : qu'il sache que sa religion est vaine et chimérique. Quelle conséquence, dit Saint Chrysostome ! N'était-ce pas assez de dire qu'il blesse et déshonore sa religion ? Non, car prenant la chose dans sa source, il conclut : qu'il sache qu'il n'a qu'une vaine apparence de christianisme : Hujus Vana etc. Concevez la force de ces termes. Si une erreur pratique suffit pour anéantir la religion, si une liberté de langue qui n'est pas arrêtée par la modestie et par la vérité est capable de la détruire, que sera-ce de ces libertés d'actions et de paroles accompagnées de scandales ? Que sera-ce de ces jugements téméraires qui font le procès à l'innocent ? Que sera-ce de ces duplicités de coeur, de ces perfidies secrètes, de ces fourberies cachées ? Que sera-ce de ces manières abominables de frustrer des créanciers par des cessions frauduleuses ? Tout cela serait-il capable de s'accorder avec une religion que Saint Jacques croit ne pouvoir pas subsister avec de simples désordres de langue ! Hé quoi ! Sera-t-il dit qu'un païen se fera conscience de tout cela et que dans une fausse secte, il croira ne point avoir de religion s'il n'a de la probité, et qu'un chrétien, pénétré des lumières de la grâce, élevé dans l'école de Jésus-Christ, qui fait profession d'embrasser les maximes de l'évangile, s'aveugle jusqu'à ce point de croire qu'indépendamment de cette probité il peut conserver sa religion. Cependant, voilà le désordre du siècle ; voilà l'erreur universelle des hommes. Pourvu qu'ils gardent quelque belle apparence, qu'ils ne doutent pas des articles de la foi, qu'ils s'attachent extérieurement au culte de Dieu, ils s'imaginent qu'ils sont véritablement chrétiens. Mais, me demandez-vous, pourquoi la religion et la probité ont-elles des subordinations, et des dépendances si étroites ? Je vous réponds, avec Saint Thomas, que c'est par un ordre établi de Dieu et qui ne peut changer ; parce que, comme la grâce suppose la nature et que la raison est entée sur la grâce, ou plutôt, la foi sur la religion, aussi la religion a la probité et la bonne conscience pour fondement. Détruisez la nature, pervertissez la raison : il n'y a plus de foi. De même, ôtez la probité et la conscience, il n'y a plus de religion. Car, comme dit Saint Jérôme, Dieu veut que les hommes lui rendent un culte qui soit digne de lui, ou plutôt qui n'en soit pas indigne ; et rien n'est plus indigne de lui que de se voir adoré par des gens sans bonne foi et sans conscience. L'ordre qu'il établit est qu'il y ait en nous certaines perfections et certaines dispositions naturelles qui servent de fondement à la religion. Voilà une dépendance qui ne peut changer, et à laquelle il faut que la grâce se conforme. Mais nous renversons cet ordre et nous détruisons cette dépendance quand nous nous formons une grande idée de la religion et que nous négligeons les devoirs de la probité. Sur un fondement de paille, nous élevons des pierres précieuses, et nous paraissons devant Dieu semblables à cette statue de Nabuchodonosor, dont la tête était d'or, les bras d'argent, les cuisses d'airain, mais dont les pieds étaient de terre. Nous avons de belles vérités dans l'esprit ; nous concevons des hauts sentiments de notre état ; voilà une tête d'or et des bras d'argent. Mais avec tout cela, nous n'avons pas de honte de commettre des actions sordides et de nous abandonner aux choses les plus infamantes. Ne sont-ce pas là des pieds de terre ? Ou plutôt ne sont-ce pas des chimères de religion ? La chimère, dans la propriété de son terme, est un être imaginaire composé de différentes espèces : un visage d'homme, par exemple, et un corps de bête. Or, voilà, dit Saint Clément Alexandrin, ce que nous sommes. Nous paraissons avoir de l'honneur et de la foi : voilà un visage d'homme. Mais ces contrats usuraires, mais ces commerces infâmes, mais ces libertés scandaleuses, mais ces fraudes et ces infidélités forment de nous le corps d'une bête. Ah ! S'écriait autrefois Saint Bernard, quand je fais réflexion sur ce que je suis, je me sens obligé, à ma confusion, d'avouer que je suis la chimère de mon siècle : Chimaera etc. Or, ce qu'il disait par humilité, combien de chrétiens le doivent dire dans la rigueur de la vérité ! Mais ce qui est de plus funeste, c'est que ces malheureuses chimères de religion ne font jamais ce qu'elles doivent, et qu'elles entreprennent cependant de faire au delà de ce qu'elles peuvent. Elles entreprennent des oeuvres de surérogation et ne s'acquittent jamais de leur devoir. Elles voudraient réformer l'église, et elles se trouvent elles-mêmes dans le désordre. Elles sont sévères à leur prochain, et, en même temps, molles et intéressées pour elles. Ah ! Chimères abominables ! Pour entreprendre toutes ces grandes choses, il faut commencer par les plus petites. Pour élever un si auguste édifice, il faut que la fidélité, la sincérité, l'équité, la modération et toutes les autres vertus servent de fondement. Sans cela, le culte qu'on rend à Dieu n'est qu'un fantôme de religion. Et il devient même, à l'égard du prochain, un scandale de religion ; je finis par cette pensée. J'appelle scandale de religion ce qui est cause qu'on a du mépris pour elle, et qui lui ôte le crédit et la vénération qu'elle mérite. J'appelle scandale de religion ce qui fait que les libertins, après avoir perdu le respect qu'ils lui doivent, s'efforcent de la rendre odieuse. Or, y a-t-il rien de plus capable de faire perdre ce respect qu'on doit à la religion que ce défaut de probité ? Y a-t-il rien qui la rende plus odieuse que de voir, d'un côté, tout le zèle pour le culte de Dieu, et, de l'autre, tous les raffinements de l'injustice et de l'intérêt ? N'est-ce pas ce qui fait que les libertins vomissent tant d'injures contre elle, comme si elle était responsable de tous ces désordres ? Car, font-ils abstraction de ce qu'elle souffre malgré elle d'avec ce qu'elle commande ? Font-ils précision de sa pureté d'avec la mauvaise vie de ses enfants ? Ne confondent-ils pas l'un avec l'autre, et tout l'opprobre ne retombe-t-il pas sur la religion ? Avec quel fruit, étant blâmée de la sorte, peut-elle réprimer l'impiété ? Je sais que leur raison est mauvaise ; je sais, encore un coup, que la religion n'est pas responsable de ces désordres. Mais je sais aussi que, nonobstant toutes ces choses, les libertins ne laissent pas de la diffamer et que ce qui donne occasion aux injustes critiques est la mauvaise vie des chrétiens. Ah ! Rentrons donc dans nous-mêmes. Servons-nous, pour résister aux plus dangereuses tentations, du principal motif que le fils de Dieu a employé pour combattre la sienne. Faisons état de notre religion ; menons une vie conforme à notre créance. Vivons bien avec Dieu en lui rendant l'adoration qu'il mérite. Vivons bien avec nous-mêmes en gardant la paix intérieure d'une bonne conscience. Vivons bien avec nos frères en les aimant et en les édifiant relle, nous passions un jour à l'éternelle, par la possession d'une gloire qui n'aura jamais de fin et que je vous souhaite. Amen. POUR LE LUNDI DE LA PREMIERE SEMAINE DE CAREME du jugement dernier. c'est une réflexion judicieuse de Saint Grégoire De Nazianze que jamais le terme de majesté n'a été attribué à Jésus-Christ dans l'évangile qu'en considération du jugement dernier ; et ce que Saint Jérôme a observé est plus remarquable, savoir que le fils de Dieu étant roi par toutes sortes de titres, néanmoins n'a jamais pris cette qualité qu'en deux occasions : la première en sa passion, lorsqu'il dit à Pilate : Ego Sum etc., je suis le roi dont vous parlez ; et la seconde dans l'évangile où il est parlé du jugement dernier. Pourquoi prend-il cette qualité de roi en sa passion ? C'est parce que, dit Saint Jérôme, Jésus-Christ commence à juger le monde : Nunc etc. Pourquoi se donne-t-il la qualité de roi au jugement dernier ? D'autant qu'il exercera une puissance pleine et absolue que Dieu son père lui a donnée pour juger tous les hommes. En effet, c'est proprement aux rois qu'il appartient de juger et jamais leur royauté n'est plus auguste que quand ils paraissent sur leur lit de justice et qu'ils sont assis sur leur trône pour prendre et recevoir les plaintes de leurs sujets. Mais si c'est le propre des rois de juger leurs peuples, c'est aussi le propre de Jésus-Christ de juger non seulement le commun des hommes, mais encore les rois mêmes ; et comme les rois ne peuvent être jugés que de Dieu, c'est pourquoi il n'appartient qu'à lui seul de les juger. Or, c'est de ce jugement, messieurs, dans lequel tous les peuples et tous les rois du monde seront jugés sans aucune distinction, que je veux aujourd'hui inspirer dans vos coeurs une crainte, laquelle ne sera pas seulement bonne et salutaire, mais une crainte qui, selon Saint Augustin, doit inspirer la charité. L'amour ne fait pas accomplir aux hommes tous leurs devoirs pourquoi il faut que la crainte le fasse. Ils sont insensibles à la miséricorde ; il faut que la crainte de la justice les touche. C'est pour cette considération, chrétiens, que, conformément à l'évangile de ce jour, je vais parler du jugement dernier. Cette matière est si relevée qu'elle surpasse toute l'éloquence humaine. à qui demanderons-nous du secours, qu'à la mère de miséricorde ? Elle n'aura plus de crédit pour lors : Luca Non etc. Prévenons-la par nos prières, afin qu'elle nous favorise de ses grâces, et lui disons : Ave Maria, etc. n'admirez-vous pas, chrétiens, le procédé de Dieu et la conduite dont il se sert pour nous disposer à son redoutable jugement ? Ce renversement général de toute la nature, cette confusion universelle de toutes les créatures et ce bouleversement de la machine du monde, qui est la première scène de cette grande catastrophe, ne vous semble-t-il pas tout à fait surprenant ? Le fils de Dieu doit juger le monde, je ne m'en étonne pas. Mais pourquoi commencer le jugement par les éclipses du soleil et de la lune, par un incendie qui mettra tout en cendres et par la chute des plus beaux astres du firmament ? Ah ! Qu'ont fait ces innocentes créatures pour recevoir les premières décharges de la colère et de la justice de Dieu ? C'est la question que Saint Grégoire De Nysse se fait à lui-même et à laquelle il répond en disant que, quoique ces créatures soient innocentes en elles-mêmes, cependant elles ne laissent pas de passer pour criminelles aux yeux de Dieu, parce qu'elles ont servi d'instrument et de matière au péché. C'est pour cela que la terre, qui a été la demeure des pécheurs sera consommée par le feu, que le soleil qui a éclairé leurs crimes, tombera du firmament, Dieu imitant en cela la justice des hommes, qui non contente de faire subir les derniers supplices aux criminels de lèse-majesté, s'en prend à leurs maisons et les fait raser, comme si elles avaient eu quelque part à l'énormité de leur attentat. Par conséquent, si les maisons mêmes des criminels de lèse-majesté humaine sont rasées pour faire une plus grande satisfaction au souverain, faut-il s'étonner que Dieu consomme, par un embrasement universel, des créatures qui auront servi ou d'instrument ou de matière à l'iniquité des hommes. De plus, si Dieu envoya autrefois un déluge d'eau pour noyer les pécheurs, au temps de Noé, et si au temps de la passion de son fils, il répandit un déluge de sang pour noyer tous les péchés des hommes, n'est-il pas juste qu'après ces deux grands déluges, l'un d'eau et l'autre de sang, il en envoie un troisième, qui sera de feu, pour réduire toutes les créatures en cendres ? Mais prenez garde que si la colère de Dieu doit avoir un effet si terrible sur des choses qui ne sont coupables que parce que des pécheurs s'en sont servi malgré elles, combien cette colère et cette indignation divine sera-t-elle redoutable, et quel étrange effet ne produira-t-elle pas dans les véritables criminels qui, par leur malice, auront abusé de ces créatures ! Ainsi ce qui rendra ce jugement si terrible et si épouvantable, ce ne sera ni l'éclipse du soleil, ni la défaillance de la lune, ni la chute des étoiles, ni le tremblement de la terre, ni l'embrasement universel de tout le monde. Ce ne sera rien de tout cela, dit Saint Bernard, qui rendra ce jour redoutable. Car qu'importe-t-il que la terre brûle par le feu ou qu'elle soit inondée par les eaux ; qu'importe-t-il que les étoiles tombent du ciel ou qu'elles y restent immobiles ? Un soleil éclipsé, des éléments troublés, une terre embrasée ne m'épouvantent point. Mais ce qui me fait frémir d'horreur, mais ce qui jette toutes les puissances de mon âme dans la suspension, c'est quand je viens à considérer que Dieu a établi ce grand jour pour satisfaire sa vengeance et sa colère mon premier point et dans le second, vous verrez que le dessein que Dieu a de se satisfaire est la chose qui doit rendre le jugement plus terrible que toutes les autres considérations imaginables. Vous verrez donc dans ma première partie les raisons que Dieu aura de se satisfaire lui-même par l'exercice de sa justice et de sa vengeance, et dans la seconde, que cette satisfaction due à Dieu est le plus juste sujet de nos terreurs et de nos appréhensions. Commençons. Première partie. Pourquoi pensez-vous que lorsque les prophètes parlent du jour du jugement, ils l'appellent le jour du Seigneur : Veniet etc. ? Est-ce que tous les jours de notre vie ne sont pas à lui ? Oui, sans doute ; mais c'est pour te faire comprendre, pécheur, que pendant cette vie mortelle, tous les temps sont à toi et que tu en disposes comme il te plaît, mais que tu prennes garde que Dieu aura son tour, et que quand les tiens seront passés, le sien commencera pour faire une exacte et sévère discussion de l'emploi que tu auras fait de tous les temps de ta vie. Aussi, remarquez que le fils de Dieu donnant main levée aux juifs et aux bourreaux qui conspiraient sa mort, il leur dit : Haec etc. Comme s'il voulait dire : je vous laisserai faire tout ce que votre cruauté vous suggérera, parce que vous êtes dans un temps où l'on vous laissera agir selon votre liberté ; mais aussi mon jour et mon heure viendront, et alors je ferai ce que ma justice irritée me pourra fournir d'artifice pour vous tourmenter. Tous les jours de cette vie peuvent être appelés les jours de l'homme, parce qu'il fait ce qu'il lui plaît. C'est pour cela que Jérémie disait à Dieu : Diem etc. Comme s'il eût voulu dire : les jours de cette vie sont les jours de l'homme ; mais il y a un jour qui est le jour de Dieu et qui lui appartient, comme l'ayant choisi pour citer les pécheurs aux pieds de son tribunal. En effet, dit Saint Chrysostome, Dieu n'ayant travaillé que pour l'homme dans la création et dans l'incarnation, il fallait qu'il se choisît un jour auquel il travaillât pour soi, c'est-à-dire pour se faire rendre compte des biens qu'il a donnés à l'homme et tirer vengeance des outrages qui auront été commis contre sa majesté. Et quoique, à l'égard des pécheurs, Dieu soit la partie adverse offensée et intéressée, il ne laissera pas cependant de présider à ce fameux jugement. Et en cela, il y a bien de la différence entre la justice de Dieu et celle des hommes. Dans la justice humaine, les juges et les magistrats ne sont pas juges et parties tout ensemble, parce que leur propre intérêt leur ferait trahir ceux de la justice. Aussi voyons-nous que les rois commettent leurs affaires particulières au jugement des parlements et se déportent de l'autorité de juger quand il s'agit de leurs causes. Mais, pour ce qui est de Dieu, il ne peut jamais être préoccupé par aucun sentiment qui lui fasse embrasser ses intérêts plutôt que ceux du criminel au préjudice de l'équité et de la raison. Il lui appartient, non seulement d'être partie, mais encore d'être juge, et, qui plus est, d'être témoin. N'est-ce pas ce que le prophète Jérémie nous fait entendre par ces paroles : Pro Eo Quod etc. à cause que cette âme pécheresse s'est soulevée contre moi, je serai son juge et son témoin ; je ne m'en rapporterai qu'à moi-même parce qu'il n'y aura personne hors de moi qui me puisse faire rendre justice telle que je la mérite mais quoique je sois partie, juge et témoin dans un même jugement, mon procédé ne laissera pas d'être juridique, et le pécheur ne pourra récuser mon jugement, qui sera la dernière décision de ma cause. Sur quoi je vous prie de remarquer avec moi que Dieu se comporte d'une façon bien opposée pendant notre vie à celle dont il nous juge après notre mort. Pendant notre vie, il est si bon qu'il ne veut point nous juger lui-même mais il remet ses intérêts entre les mains des hommes, et quoique les prêtres et les confesseurs soient des hommes et des pécheurs, il ne laisse pas de les faire arbitres des outrages que les pécheurs lui font. Mais au jugement universel, mais à la fin des siècles, mais même au jugement particulier, il changera bien de conduite, et il révoquera toutes les commissions qu'il avait données aux hommes pour se faire rendre justice ; il ne s'en rapportera plus aux jugements ni aux décisions des créatures ; il se fera rendre justice par lui-même, et il tirera la vengeance des offenses de chacun en particulier : Cum Acuero etc. Quand j'aurai aiguisé mon épée, dit Dieu, et que j'aurai pris ma cause en main, alors je me vengerai par moi-même de mes ennemis. Les hommes entre les mains de qui j'avais mis mes intérêts sont trop lâches pour venger ma querelle ; ils laissent émousser la pointe de l'épée de ma justice. Ainsi j'arracherai cette épée de leurs mains ; je l'aiguiserai comme un éclair perçant, je l'affilerai comme une foudre à la violence de laquelle rien ne pourra résister. En la prenant en main pour me satisfaire dans ma colère, je pénétrerai tout, je couperai tout, je briserai tout. En effet, n'est-il pas vrai que les hommes sont trop lâches pour punir les péchés quand il n'y a que Dieu qui est intéressé ? Qu'un roi de la terre ait été offensé et outragé, il n'y a rien qu'on n'emploie pour lui faire satisfaction. Si le criminel s'est enfui, les officiers de justice le cherchent et n'ont point de repos qu'ils ne l'aient trouvé. Et quand ils se sont saisis de sa personne, à combien de tortures ne le réservent-ils point ! Les supplices ordinaires sont trop doux pour ce misérable : il faut en inventer de nouveaux, et il n'y a pas un sujet dans le royaume qui ne voulût contribuer à augmenter la rigueur de son supplice. Mais quand un pécheur n'est criminel que de lèse-majesté divine, quand il n'y a que Dieu d'intéressé dans sa faute, qu'y a-t-il de plus lâche que les hommes pour lui faire rendre justice ? Et ainsi, c'est avec grande raison qu'après la mort des pécheurs, il se verra obligé de prendre sa cause en main et de venger sa querelle par les plus rudes et les plus épouvantables châtiments qu'il pourra inventer. Je ne m'étonne pas si le prophète-roi lui disait, dans l'emportement de son zèle : Exurge, etc. Seigneur, soyez vous-même le juge de votre cause. Car, en vérité, les hommes sur lesquels vous vous déchargez de vos intérêts vous traitent trop mal. Quand il s'agit de se venger eux-mêmes, de se faire rendre justice, ils ne sont que trop sévères. Mais quand il n'y a que vous d'intéressé dans le crime, il n'y a rien de plus indifférent et de plus languissant qu'eux. Et, pour ne rien dissimuler en ce rencontre, je vous dirai en passant que je ne m'étonne pas que le prophète entra dans ce sentiment, sachant bien par sa propre expérience combien l'homme est zélé de se venger de ceux qui l'ont offensé, et au contraire combien il est malade et languissant quand il s'agit de satisfaire à Dieu pour ses propres péchés. Lorsque Nathan eut représenté à David l'injustice de celui qui avait épargné ses propres brebis pour ravir celle de son voisin qui n'avait que celle-là, aussitôt il le condamna à mort, parce que d'abord il ne pensait pas que ce fût de lui dont il s'agissait. Mais quand Nathan lui eut dit : sire, c'est de vous que je parle ; vous savez ce que vous avez fait à l'endroit de la femme du pauvre Urie : Tu Es Ille etc. ; alors il ne prononça plus d'arrêt de mort sur lui, et il eut recours à la miséricorde et se contenta de dire : Peccavi ; j'ai péché. Tant il est vrai que les hommes n'ont que de la langueur et de l'indifférence pour venger ici-bas les intérêts de Dieu propre cause pour se rendre justice à soi-même. Mais quand Dieu ne le ferait pas pour cette raison, il y en a encore deux autres qui ne sont que trop considérables pour l'y obliger. La première est (ceci est fort remarquable) que personne ne peut être juge dans la cause de Dieu, que Dieu même. Et la raison théologique de ceci est que le premier et le souverain de tous les êtres, ne pouvant avoir de supérieur au-dessus de soi, il ne peut, par conséquent, reconnaître d'autre juge que lui-même dans sa propre cause. Ajoutez à cela (et c'est ma seconde raison) que, pour pouvoir être juge dans la cause de Dieu, il faudrait estimer l'énormité du péché et la grièveté du crime, d'un côté, et, de l'autre, connaître la grandeur, l'excellence et la dignité de la personne offensée. Or, il n'y a point d'esprit créé, pour éclairé qu'il puisse être, qui soit capable de connaître aucune de ces choses. Donc, il ne faut pas s'étonner si, par le défaut de ces deux connaissances, il est impossible à l'homme et à tout être créé d'être juge dans la cause de Dieu. Et c'est de là qu'est venue l'erreur d'Origène, qui ne pouvait s'imaginer que Dieu, qui est si bon, se pût résoudre à tourmenter les pécheurs par des supplices éternels ni à l'éternité des peines de l'enfer. Il ne connaissait pas, quelque savant et éclairé qu'il fût, l'incompréhensible grandeur de Dieu, ni l'énormité d'un péché qui contracte une espèce d'infinité par le rapport qu'il a avec une majesté infinie qu'il offense. Ainsi, il pécha contre le premier principe, et, ne considérant pas qu'un Dieu infiniment grand doit se venger en Dieu, par des peines, sinon infinies dans leur rigueur, du moins dans leur durée, il ôta l'éternité à celles de l'enfer. Que faut-il donc conclure de tout cela, sinon la proposition que j'ai avancée et qui a fait la matière de tout ce premier point, qui est que, n'y ayant qu'un Dieu seul qui puisse se connaître et qui puisse approfondir la malice du péché, il n'y a aussi que lui qui soit capable de se venger comme il faut ? Mais en tirant cette conclusion, qui est-ce qui se voudra tellement aveugler soi-même que de se flatter qu'un Dieu infiniment bon ne pourra pas se résoudre à punir un péché d'un moment par des peines éternelles, et qu'il est trop miséricordieux envers sa créature pour éplucher de si près la qualité des offenses qu'elle aura commises contre lui ? Gardez-vous bien, chrétiens, de donner le moindre accès à ces pensées dans votre esprit. Il faut être impie et libertin pour se flatter de pareils sentiments, qui ne sont pas moins injurieux à Dieu que le péché même, que dis-je ? Qui lui sont même plus injurieux autres péchés l'offensent, celui-là l'aigrit et l'irrite contre l'impie. Si vous ne m'en croyez pas, écoutez ce qu'en dit le prophète royal : ExaCerbavit etc. et un peu plus bas, dans le même psaume neuvième : Propter etc. Libertin, tu offenses Dieu par tes injustices l'offenses par tes jurements et par tes excès. Mais quand tu t'imagines que Dieu est trop bon pour faire une discussion exacte de tes crimes et pour en tirer une vengeance proportionnée à leur énormité, tu l'irrites et tu l'aigris. Car pour vouloir trop donner à sa miséricorde, tu outrages sa justice, tu outrages sa sainteté, tu outrages sa sagesse, dont, pour parler le langage de Tertullien, il ne peut être le prévaricateur : Perspicaciae etc. Ce qui me fait ressouvenir de la pensée de Saint Augustin qui vient merveilleusement à mon sujet. Ce grand homme, parlant aux impies qui présument de la miséricorde divine et qui ne se mettent point en peine de sa justice : vous vous trompez, leur dit-il, quand vous vous flattez de l'impunité de vos débauches. Non seulement sa justice en fera une discussion exacte, mais elle en tirera une rigoureuse vengeance : Non Tantum etc. Ce qui vous trompe, c'est que vous ne considérez la divinité qu'à demi. Vous vous flattez de ces titres amoureux que Dieu porte de père, de défenseur et de bienfaiteur. Vous ne considérez pas que ce même Dieu est appelé ailleurs dans les mêmes écritures : un dieu terrible, un dieu jaloux et un dieu de vengeance. Sepone Ergo etc. Et ainsi faut-il avoir moins de créance à l'écriture, quand elle l'appelle un dieu jaloux, un dieu terrible et un dieu de vengeance, que quand elle l'appelle un Dieu père, un Dieu bienfaisant, un Dieu de miséricorde et de consolation ? Non, pécheur, il ne faut pas que tu t'imagines qu'un Dieu qui s'est tant de fois intéressé pour toi pendant ta vie et qui a obligé tes ennemis à te faire satisfaction des injures qu'ils t'ont faites, néglige lui-même ses propres intérêts après ta mort, et qu'il ait moins de zèle pour se rendre justice à lui-même qu'il n'en a eu pour toi lorsque tu as été offensé : Quod Tuum etc. ? Sachez, mon ami, que la justice est aussi essentielle à Dieu que sa bonté, et même que sa justice est si nécessaire à sa bonté que sans elle, elle cesserait d'être bonté, et dégénérerait en lâcheté honteuse qui donnerait cours à tous les désordres imaginables : Justitia etc. C'est Tertullien qui me fournit cette belle idée et qui en suite appelle la justice la plénitude de la divinité, qui donne la dernière perfection à l'être divin, en telle sorte que Dieu ne serait qu'un fantôme de divinité sans cet attribut si nécessaire : Justitia etc. Considérer Dieu du côté de sa miséricorde seulement et non pas du côté de sa justice, c'est partager l'être divin, et le partager, c'est le détruire. Sois donc persuadé pour une bonne fois, libertin qui m'écoutes, que Dieu fera une exacte recherche de tous tes péchés et de tes moindres fautes dans son jugement, afin de se satisfaire lui-même dans sa vengeance, et surtout, ressouvienstoi que ce dessein que Dieu a de se satisfaire lui-même est le motif qui te doit rendre ce jugement très terrible et très redoutable. C'est ce que je me suis engagé de montrer dans la seconde partie de ce discours. Car, qu'est-ce qu'un Dieu juge et vengeur ? C'est un Dieu offensé, un Dieu abaissé, outragé et méprisé qui se veut satisfaire, qui se veut relever, et qui se veut procurer la réparation de l'honneur qui lui a été ravi. C'est un Dieu poussé à l'excès et dans la plus grande indignation contre les criminels, en sorte que sa plus grande satisfaction au dehors de lui-même est de contenter sa colère et de satisfaire sa justice dans la réprobation des ennemis de sa gloire. Tout ceci est fondé sur l'écriture. Mais, parce que je serais trop long de rapporter en détail tous les passages, je me contenterai d'en dire quelque chose. C'était une vérité qui faisait dire à David, dans l'appréhension de ce jugement redoutable : Non Intres etc. Quoi ! Sera-t-il dit qu'un Dieu d'une puissance infinie entre en jugement et en discussion avec une chétive créature, sujette à l'inconstance, comme une pauvre feuille exposée à toutes sortes de vents ? Mais, bien loin que la considération de la bassesse de la créature l'empêche de poursuivre son péché, c'est cette même considération qui l'irritera davantage, quand il opposera sa grandeur infinie et son incompréhensible majesté à la bassesse et au néant d'une créature qui, n'étant rien auprès de lui, a eu néanmoins assez d'impudence et de témérité pour l'offenser et se soulever contre lui. Le péché est un néant, dit Saint Ambroise, mais c'est un néant rebelle et armé contre Dieu, et, comme il n'y a rien qui soit directement opposé à Dieu que le péché, il se sentira obligé de le punir et d'en tirer vengeance par le même principe qu'il s'aime soi-même ; et comme l'amour que Dieu se porte n'est pas libre, mais nécessaire, aussi la haine et la vengeance qu'il exercera à l'égard du péché ne lui sera pas libre, mais autant nécessaire que l'amour qu'il se porte à lui-même. Mais quoi, dit Saint Chrysostome, Dieu est la bonté même : Cujus Natura etc. Peut-il exercer un jugement sans aucun mélange de miséricorde ? Non Potest etc., répond Saint Chrysostome, Quia De Suo etc. Il ne peut pas de son fonds qui n'est que bonté ; mais il le peut et il y est obligé par le sujet que le pécheur lui en donne. Ce qui fait dire à Isaïe que l'exercice de la justice vindicative est une action étrangère à Dieu : Opus Alienum etc. Aussi voyons-nous qu'il commanda au prophète Osée d'épouser une femme adultère, pour produire avec elle un enfant dont le nom serait : Absque etc., sans miséricorde car, comme il ne peut de lui-même produire un enfant sans miséricorde, il est contraint de se servir de l'homme pour l'enfanter. Voca etc. Pendant que le pécheur vit encore sur la terre, quelque grande que soit la justice de Dieu, elle ne peut exercer ses vengeances sans quelque mélange et tempérament de miséricorde : Continebit etc. Cet attribut qui lui est si naturel et qui est un des principaux apanages de l'être divin ne le peut quitter, mais se mêle dans tous ses ouvrages. Cette miséricorde le suit et marche devant lui, et empêche qu'il n'exerce sa justice toute pure, jusque-là même que ses punitions et ses vengeances pendant cette vie sont des espèces de miséricorde, parce qu'elle ne punit les pécheurs en cette vie que pour les faire rentrer en eux-mêmes, pour les avertir de l'état malheureux où ils sont et pour leur donner sujet de prévenir par la pénitence les châtiments éternels. Et cela est si vrai que la marque la plus infaillible de la réprobation d'un pécheur est quand il ne le châtie pas en cette vie et qu'il le laisse endormir dans l'état funeste de son péché. Ce qui a fait dire à Tertullien une parole qu'on ne peut assez admirer : ô Beatum etc. ! Dieu, en cette vie, châtie un pécheur, comme un bon père fait à son enfant pour le corriger. Mais après la mort, il exercera un jugement sans miséricorde ; il châtiera en juge et en ennemi. Plaga etc. En un mot, il punira pour punir et il exercera sa justice toute pure avec une interdiction totale de sa miséricorde. Il n'y aura plus de grâce, plus de pénitence, plus de sacrements. Tempus etc. Ce règne de la miséricorde sera passé avec le temps ; et tel que le pécheur aura été trouvé à la mort, il y restera pendant toute une éternité. Eh bien ! Pécheur, connais-tu maintenant ce que c'est que d'avoir un Dieu pour ennemi, pour juge, pour vengeur ? Un Dieu, dont le ressentiment pour les moindres péchés va jusqu'à la délicatesse un Dieu qui se tient obligé, par la nécessité inévitable de sa justice et de sa sainteté, de punir le péché partout où il le trouve, aussi bien dans la personne des plus grands monarques que dans celle de leurs plus petits sujets ; un Dieu qui, pour une légère complaisance, telle que prit David en comptant le nombre de ses soldats, n'est pas assez vengé par la mort de soixante-dix mille israélites ? La seule chose qui est capable de me consoler, parmi tous ces objets de terreur, c'est que Dieu, en se satisfaisant par l'exercice de sa justice, se relèvera avec avantage des mépris qu'on a faits de lui et fera connaître à toute la terre ce qu'il est. Cognoscetur etc. C'étaient aussi les justes souhaits des prophètes que Dieu se satisfît lui-même en tirant vengeance de ses ennemis. Videam etc., dit Jérémie. Et le prophète-roi n'avait-il pas les mêmes sentiments quand il disait à Dieu : Quanta etc. Seigneur, vous avez vu les libertins vous outrager jusqu'aux pieds de vos autels ; leur malice les a portés jusqu'à triompher de leur impiété : Et Gloriati etc. Mais aussi votre colère n'écrasera-t-elle pas ces vers de terre qui ont fait les fiers et les insolents, et ne se satisfera-t-elle pas dans la rigueur de leurs supplices ? Oui, sans doute, l'exemple des pharaons, des Balthasars, des Hérodes, des Antiochus et des Nabuchodonosors ne nous convainc-t-il pas assez ? Il traita un de ces rois comme un serpent et un dragon qu'il écrasa de son pied : Draco etc. Il traita l'autre comme un renard : ce fut Hérode qui mourut désespéré et rongé de vermine. Il traita Nabuchodonosor comme un boeuf, en le réduisant à brouter l'herbe sept ans dans les forêts : Foenum etc. C'est ainsi qu'il traitera tous les superbes, et si les châtiments qu'il leur fera sentir ne sont pas visibles et exemplaires en cette vie, il ne les épargnera pas plus pour cela en l'autre. Il les rendra sensibles à toutes sortes de maux hors celui de l'anéantissement, afin que les restes d'un être malheureux servent de foyer éternel à leur supplice. Et parce qu'il y a eu des libertins qui ont nié qu'il y eût un Dieu, quoique la connaissance de Dieu soit le premier apanage de l'âme raisonnable, Dieu établira en eux cette connaissance, non par des lumières naturelles, mais par l'exercice de ses vengeances. Malheureux que tu es, dira Dieu au fond du coeur de cet athée, le ciel et la terre ne t'ont pas convaincu de mon être, mais je te ferai ressentir qui je suis : sinon ton Dieu pour te faire du bien, au moins ton juge pour te punir. Ma puissance, ma sagesse, ma bonté, ma miséricorde ne m'ont pas fait connaître à toi pendant ta vie, mais je ferai en sorte que, dans toute l'éternité, tu me connaîtras par le moyen de ma justice. Et Scietis etc. Le jugement et les vengeances que j'exercerai sur toi pendant toute l'éternité te feront connaître, à ton malheur, qui je suis : Occidam etc. Je te ferai des plaies qui ne te feront pas mourir, mais qui te feront ressentir la force de mon bras, par les impressions d'une douleur que tu pourras bien sentir, mais que tu ne pourras jamais exprimer. Et, parce que tu as fait trophée de tes iniquités, je ferai trophée de mes vengeances et me réjouirai de te voir accablé de tourments, en te faisant éprouver les rudes effets, non seulement de ma justice, non seulement de ma colère, mais encore de ma fureur. Peut-être que ces mots de fureur et de colère vous scandalisent et vous font passer Dieu pour cruel. Mais je n'exagère point ; je ne dis rien qui ne soit fondé sur la parole de Dieu. Indignatio etc., dit-il chez Isaïe. Dans l'exercice de mes vengeances, mon indignation viendra à mon secours ; et comme si je n'étais pas assez fort pour tourmenter dignement les damnés, j'appellerai à mon aide tout ce qu'il y a de colère dans mon coeur. J'animerai mon zèle et ma fureur servira d'aliments au feu de ma justice pour la pousser à la dernière violence : Ignis etc. ; jusques-là que cette fureur sera si terrible que l'enfer, avec toutes ses flammes, ne sera rien, au sentiment d'un malheureux damné, à l'égard des impressions que cette fureur de Dieu fera sur son esprit. Aussi voyons-nous que Job, parlant en la personne des réprouvés, demandait l'enfer même comme un asile et un lieu de refuge pour se soustraire à la vue de cette fureur de Dieu. Quis Mihi etc. Mon Dieu, n'est-ce pas assez de votre puissance ? N'est-ce pas assez de votre justice ? N'est-ce pas même trop de votre colère pour punir des chétives créatures ? Faut-il que vous passiez jusqu'à la fureur ? Hélas ! Si la fureur d'un homme est si terrible, que sera-ce de celle d'un Dieu ? Quand un homme en fureur châtie jusqu'à l'excès, il n'écoute aucune raison ; il est inflexible à toutes les prières qu'on lui peut faire il est incapable de pitié ; il fait tout servir à son emportement et se sert de tout ce qu'il rencontre pour tourmenter le malheureux objet de sa haine. Ah ! Si la fureur d'un homme le pousse à ces étranges extrémités, que sera-ce de celle d'un Dieu ? Mais encore, mon Dieu, si la fureur des hommes est de peu de durée, hé ! Combien durera la vôtre ? - elle n'aura point d'autres bornes que l'éternité. - mais, mon Dieu, laisserez-vous faire à cette fureur tout ce qu'elle voudra ? -oui, je la satisferai, je la contenterai et lui accorderai tout. C'est ainsi qu'il s'est expliqué lui-même, chrétiens : Complebo etc. Pendant cette vie, comme la justice est resserrée et réprimée par la miséricorde, comme j'ai déjà dit, il ne la contente qu'à demi, et quoiqu'il envoie des grands châtiments, comme les pestes, les guerres, la famine et les désolations des provinces, il n'appelle cela que les gouttes de sa fureur : Stillabo etc. Mais après la mort, quand il aura une fois prononcé l'arrêt de la condamnation éternelle d'un malheureux réprouvé, alors il laissera inonder tous les torrents de sa fureur sur lui. Omnis Furor etc. Que sera-ce donc de cette inondation totale de la fureur de Dieu, si les pestes, les désolations, les guerres et les fléaux les plus terribles de cette vie ne sont que des gouttes de cette fureur ? Si Tanta etc. ? Pécheur, je te laisse tout cela à examiner, et à conclure avec quel juste sujet tu dois appréhender les jugements de Dieu, non pas d'une crainte naturelle (car il n'y a rien de plus facile) mais d'une crainte surnaturelle qui te fasse produire une véritable conversion et des fruits dignes de pénitence. Aussi David ne disait pas à Dieu : Confige etc. Mon Dieu, ce n'est pas ma crainte que je vous demande, mais c'est la vôtre. La mienne ne me ferait que troubler, mais la vôtre me convertira ; la mienne ne me fait que désespérer, mais la vôtre me corrigera. A Timore etc., dit Isaïe. Craignez donc le jugement tous tant que vous êtes, soit justes, soit pécheurs, soit pénitents. Car si les plus grands saints l'ont redouté, que ne devons-nous pas faire ? Saint Paul était un vase d'élection avait été ravi jusqu'au troisième ciel, et cependant la crainte qu'il avait des jugements de Dieu l'obligeait de châtier et de maltraiter son corps, de peur d'être lui-même réprouvé en travaillant au salut des autres. Si les Jérôme et les Hilarion, ces prodiges de sainteté, ont tant appréhendé le jugement, que ne devez-vous pas faire ? S'ils le craignaient dans les horreurs d'une solitude affreuse et dans un trou de terre, que ne ferez-vous point parmi le grand monde et dans des maisons commodes, riches et délicieuses. S'ils l'ont tant appréhendé dans les exercices d'une pénitence assommante et sanglante, que ne ferez-vous pas, vous qui ne voulez rien souffrir et qui voulez avoir toutes vos commodités ? S'ils l'ont tant appréhendé, eux qui avaient toujours vécu dans l'innocence, que ne devez-vous point faire, vous qui avez commis une infinité de péchés ? Mais, que dis-je ? Ce n'est pas tant le jugement que je veux que vous craignez que le péché qui est la seule cause qui le doit rendre terrible. Ou, pour mieux dire, craignez le jugement pour éviter le péché, et fuyez le péché pour ne pas appréhender le jugement. En un mot, faites en sorte que la crainte de l'un et de l'autre vous serve comme d'un frein pour réprimer vos convoitises, pour étouffer vos passions et modérer les fausses joies du monde. Time, etc. Quand quelque tentation impure vous attaque, interrogez-vous vous-mêmes et dites : que voudrais-je avoir fait quand je serai devant le tribunal de Dieu pour être jugé ? Serais-je bien aise d'y avoir consenti, ou d'y avoir résisté ? Quand vous vous trouverez sollicités à retenir le bien d'autrui, dites : mon Dieu, serais-je bien aise, à l'article de la mort, de paraître devant vous sans avoir fait restitution ? Ou, si on vous dit qu'il ne faut pas être si craintif ni si inquiet, craignez de perdre la crainte qui est le fondement du salut, dit TerTullien. Les prospérités du monde la dissipent leur libertinage l'arrache, le péché l'étouffe. Craignez donc de perdre cette crainte si salutaire. Car, comme elle est le commencement du salut, sa perte est le commencement de la réprobation. Car quel plus puissant motif de conversion peut-on avoir que la crainte d'un Dieu si terrible, si juste, si sévère, si exact ? Cujus Judicium etc. Ah ! Puisque le jugement de Dieu porte une conséquence d'une éternité de récompenses ou de supplices, ne faut-il pas avoir une crainte proportionnée à l'infinité de ces peines, et une diligence à faire du bien qui ait du rapport à cette récompense. Je vous la souhaite. Amen. POUR LE MARDI DE LA PREMIERE SEMAINE DE CAREME ce que doit être un chrétien. voici, messieurs, de toutes les émotions populaires, celle qui me paraît la plus juste, et de toutes les demandes celle qui me paraît la plus raisonnable. On voit un homme extraordinaire dont les paroles sont autant d'oracles et les actions autant de prodiges, dont les prophètes ont, trois mille ans auparavant, prédit la grandeur, qui, à sa venue, s'est fait allumer une étoile dans le ciel, qui a troublé Hérode et toute sa cour, attiré des rois à son berceau, confondu le prince des ténèbres dans le désert, enseigné les docteurs dans le temple, instruit les peuples dans les villes et les bourgades et qui, partout où il a passé, a fait généralement du bien à tout le monde. Cela étant, n'est-il pas raisonnable de s'émouvoir, de se laisser aller à l'admiration, et de passer de l'admiration jusques à la curiosité, pour s'instruire de ce qu'il est : Commota etc. ? Les aveugles éclairés pouvaient répondre, dit Saint Chrysostome : c'est un homme qui nous a rendu la vue ; les malades guéris pouvaient dire : c'est un homme qui nous a rétablis dans notre première santé ; les paralytiques qu'il avait soulagés pouvaient assurer : c'est un homme qui nous a donné la liberté du mouvement ; et les morts ressuscités pouvaient prendre les suaires et les langes dont ils étaient enveloppés pour publier plus hautement et avec plus d'énergie : c'est un homme qui nous a tirés du sein de la mort. Mais le même Saint Chrysostome m'apprend que, quelque raisonnable que soit cette émotion et cette demande, elle ne doit pas être cependant le sujet des discours des prédicateurs : premièrement, parce que, à l'égard de Jésus-Christ, c'est une question qui ne peut jamais être bien éclaircie, et qu'après avoir bien étudié tout ce qu'on peut dire d'avantageux de lui pour le bien définir, on lui fait souvent plus de tort en ne disant pas assez, qu'on ne lui rend de gloire en voulant en dire quelque chose. En second lieu, parce que, comme disent Saint Jérôme et Saint Augustin, maniant ce passage de notre évangile, Jésus-Christ et le chrétien ont tant de rapport ensemble que pour bien répondre et savoir exactement ce que c'est ou l'un ou l'autre, on doit les confondre ensemble, c'est-à-dire juger de ce que Jésus-Christ est non pas substantiellement et en lui-même, mais par une relation d'influence par laquelle il agit dans un chrétien, comme un chef dans son membre ; et réciproquement, définir le chrétien, non pas absolument, quant à son être et à sa substance, mais relativement, et par un rapport de dépendance et de conformité de ses pensées et de ses actions avec celles de Jésus-Christ. Sur ce principe qui sert de base à cette grande vérité que je vous proposai dimanche dernier sur l'union qu'il y a de la probité et de la religion dans un homme, sur ce principe, dis-je, au lieu de s'informer aujourd'hui avec les juifs de ce que Jésus-Christ est, il faut demander, en parlant du chrétien : Quis Est etc. ? Quel est cet homme ? Et dire qu'il est un second Jésus-Christ, qui doit avoir une sainteté et une perfection conforme et dépendante de la sienne. Ce sera, mes chers auditeurs, par cette voie que je satisferai votre curiosité, et que je vous montrerai en même temps ce que vous êtes, ou plutôt ce que vous n'êtes pas. Mais pour cet effet j'ai besoin de l'assistance du Saint-Esprit que je demande par l'entremise de la Sainte Vierge. Ave Maria, etc. Saint Jérôme, parlant d'un chrétien, disait une belle parole et que je trouve tout à fait considérable, savoir que de paraître chrétien ce n'était pas quelque chose de fort grand, mais que d'être chrétien, c'était la chose du monde la plus excellente. Esse Christianum etc. En effet, la profession d'un chrétien étant une profession d'humilité et d'anéantissement, il ne paraît jamais au dehors grand comme il l'est au dedans. L'extérieur dément l'intérieur, et toute sa gloire ne consiste qu'à faire en secret des actions dignes et conformes à l'excellence de son état. Or, je trouve que cette excellence de son état est de regarder Jésus-Christ comme son modèle, non pas selon tous ses attributs, mais selon ce double témoignage qu'il rend aujourd'hui de soi-même dans mon évangile : Ego Non etc. je suis séparé du monde : voilà le premier. Ego De etc. ; je suis du ciel et attaché immuablement à Dieu : voilà le second. Et ce sont en même temps les deux caractères qui font toute la perfection, l'excellence, la différence et l'obligation d'un chrétien. Qu'est-ce donc que le chrétien ? C'est un homme qui, par sa profession et son état, est séparé du monde ; voilà sa première qualité. C'est un homme qui, par une infinité de titres inséparables de sa condition, est consacré à Dieu voilà la seconde. Or, ces deux qualités ne justifient-elles pas ce que dit Saint Jérôme, que c'est dans le fonds quelque chose de grand que d'être chrétien, quoique selon l'apparence ce soit très peu de chose ? Esse etc. Car il n'y a rien de plus grand, dit le prophèteroi, que ce qui est caché dans l'homme. Omnis etc. Il n'y a rien de plus grand que ce qui est dans lui élevé au-dessus du monde. Par conséquent, le christianisme cachant le chrétien, le séparant du monde et le mettant au-dessus du monde, j'ai droit de conclure qu'il n'y a rien de plus grand que lui. C'est sur ces deux choses qu'il faut que j'établisse tout mon discours, en vous montrant dans la première partie, combien le chrétien doit être séparé du monde, et dans la seconde combien il doit être consacré à Dieu. Ces deux caractères feront tout le partage de ce discours et le sujet de vos attentions. Première partie. Pour bien concevoir la première proposition que j'ai avancée et l'établir sur les principes les plus solides de la théologie, je trouve deux choses dans le chrétien qui l'obligent à se séparer du monde : la grâce de sa vocation, du côté de Dieu, et la correspondance à cette grâce de son propre côté. Qu'est-ce que la grâce de la vocation au christianisme ? Le grand Saint Augustin nous dit que c'est une grâce de discernement et de séparation : Qui Autem etc. Voulez-vous savoir, dit ce docteur, qui sont les élus ? Ce sont ceux que Dieu a tirés et séparés du monde en vue de leur vocation. C'est donc dans cette séparation que consiste le caractère de cette grâce. D'où vient que quand Saint Paul voulait exprimer la grâce de sa vocation à la foi, il ne se servait point d'autre terme que de celui-ci : Qui Me etc. Aussi quand le SaintEsprit répand sur les premiers disciples la grâce de l'apostolat, qui est comme la suite de leur vocation au christianisme, il le fait en les séparant et les discernant du monde : Segregate etc. comme si cette séparation eût été un sacrement qui les eût constitués apôtres. Et sans chercher de preuves plus loin, ne voyons-nous pas que lorsque le sauveur a appelé quelqu'un à la profession évangélique, il dit qu'il est venu séparer le fils de son père et la fille de sa mère ? Veni etc., faisant consister en même temps la grâce de la vocation dans cette séparation. J'ose même dire que la grâce éminente de Jésus-Christ n'a consisté qu'en ce point, puisque Saint Paul ne l'exprime qu'en un seul mot : Segregatus etc. D'où je conclus que la sainteté de Jésus-Christ étant le modèle de la nôtre, sa séparation en est aussi l'exemplaire, et que le propre effet de la grâce et de la vocation au christianisme ne se trouve que dans cet éloignement. De cette première vérité j'en tire une seconde, et j'entre dans la plus belle matière que la théologie me puisse fournir. La grâce du christianisme est nécessairement une grâce de séparation du côté de Dieu. Par conséquent, la correspondance à cette grâce du côté de l'homme doit être de même une grâce de séparation. Pourquoi cela ? Parce que la correspondance à la grâce doit être proportionnée à la grâce même. Car comme il y a pluralité de grâces il y a aussi pluralité de correspondances ; et ce n'est pas une véritable correspondance, si elle ne regarde toutes sortes de grâces. Quand Dieu me donne une grâce, il faut que j'y corresponde. Par exemple, si Dieu me donne la grâce de combattre un péché, je ne puis y correspondre si ce n'est en le combattant ; et, au contraire, s'il me donne une grâce pour le fuir, je n'y corresponds jamais qu'en le fuyant. Pourquoi cela ? Parce que la grâce ne suit pas ma correspondance, mais c'est ma correspondance qui suit la grâce. S'il est donc vrai que la grâce du christianisme est une grâce de séparation, quoi que je fasse, je ne serai jamais véritable chrétien, si je ne corresponds à cette grâce par ma séparation. Voilà en abrégé la substance de toute la morale chrétienne. Car de là s'en suivent deux ou trois conséquences que chacun de nous doit s'attribuer comme étant faites pour lui-même. La première, c'est qu'il suffit d'être chrétien pour être obligé par profession et par état de vivre dans une séparation générale du luxe, des intrigues et de certains divertissements du monde, parce que la grâce du christianisme le sépare de tout cela, et qu'au moment qu'il est initié à cette grâce, il est obligé de s'en séparer, à moins qu'il ne renonce à tout ce que l'église a fait en son nom et à ce qu'il a ratifié mille fois après son baptême. En effet, quand les pères voulaient détourner les premiers chrétiens des spectacles et des comédies, ils ne leur apportaient point d'autre raison, sinon qu'ils étaient chrétiens, et, par conséquent, séparés du monde : A Theatro etc. Vous êtes chrétiens, dit Tertullien, par conséquent, vous êtes séparés du théâtre qui est le consistoire de l'impudicité. Or, c'est à vous à examiner si la vue du théâtre n'est pas encore plus dangereuse aujourd'hui qu'elle n'était en ce temps-là. De même quand cet africain veut recommander la modestie des habits aux dames, il leur dit : vous êtes chrétiennes et, par conséquent, séparées de toutes les choses que l'habit peut avoir de mondain ; vous n'êtes plus de ces assemblées superbes ; vous n'êtes plus de ces danses, de ces appareils et de ces cercles d'impureté : Ubi etc. Voilà comme Tertullien tire de la simple qualité de chrétien la séparation du luxe et de la vanité du monde. Et si les premiers chrétiens en étaient convaincus, pourquoi ne le sommes-nous pas à présent, puisque c'est à nous, aussi bien qu'à eux que Jésus-Christ a dit que nous ne sommes plus du monde : Vos De Mundo etc. ? La seconde conséquence que je tire est que, plus un homme s'exerce dans le monde à se séparer du monde, plus il est chrétien ; et qu'au contraire, plus il cherche de commerce, d'intrigues et d'habitudes dans le monde, moins il est chrétien. Et cela est si vrai que, quand la grâce du christianisme a travaillé sur un homme, ç'a été pour en faire un homme séparé. Elle a travaillé sur un Arsenius dans la cour d'un empereur, et elle en a fait un religieux sur une Paule et une Mélanie ; et elle les a séparées du monde. Jamais tant de divisés ni tant de séparés que dans les premiers siècles. Pourquoi ? Parce qu'il n'y a jamais eu de plus parfaits chrétiens. Et pourquoi est-ce que les religions ont été considérées comme une sainteté substituée, dit Saint Bernard, sinon à cause de cette séparation ? C'est un petit christianisme, dit Pierre De Blois, qui, dans le débris universel du monde, s'est sauvé du naufrage, et que Dieu conserve encore comme l'ornement de l'église. Par conséquent, à proportion qu'on se sépare du monde ou que l'on s'y engage, on est plus ou moins chrétien. C'est pourquoi Salvian, parlant des divertissements de son siècle, qui ne sont que trop ordinaires au nôtre, ne faisait pas difficulté de dire qu'il y avait en eux une espèce d'apostasie de la foi : In Spectaculis etc., parce que la foi étant une séparation habituelle de tous ces divertissements, c'était dans son sentiment une espèce d'apostasie d'y être attaché. Troisième conséquence : de là je conclus qu'il est impossible à une âme chrétienne de se convertir et de faire un véritable retour vers Dieu à moins qu'elle ne se résolve de faire un certain divorce avec le monde qu'elle n'a pas encore fait et qu'il y a contradiction à vouloir être autant du monde qu'auparavant, et cependant vouloir être converti. Quel moyen de concilier ces deux choses ? Quand le christianisme vous a revêtus de l'esprit de Dieu, il vous a dépouillés de celui du monde. Il faut que vous vous attachiez à l'excellence du christianisme ou que vous l'abandonniez. Et c'est ici où je ne puis m'empêcher de faire éclater mon zèle sur le malheur de ces âmes dont le monde est plein, qui proposent tous les jours de se convertir et qui ne se convertissent jamais. Dieu les presse ; la grâce agit en elles elles reviennent, et vous diriez qu'elles sont toutes changées. Mais quand l'on vient à les obliger à se séparer du monde, cette séparation leur paraît pire que la mort. Voilà pourquoi elles sont ingénieuses à opposer les engagements qu'elles ont au monde ; voilà pourquoi elles sont éloquentes à en faire l'apologie. Hé quoi ! Disent-elles, n'y a-t-il pas moyen de se sauver dans le monde comme dans la religion ? Voilà comme elles parlent. Mais on leur dit qu'il n'est pas question du monde en général, mais du monde en particulier où elles sont engagées, de ce monde qui les pervertit et qui les pervertira toujours. On cherche cependant la compagnie de cet homme, parce qu'il passe pour honnête et agréable on ne peut cependant éviter mille petits scandales, parce que c'est dans le monde où les maximes de Jésus-Christ ne sont pas reçues. Voilà le monde dont je parle. Mais, dit-on, quel moyen de vivre sans voir le monde ! Que dira-t-on de moi si je me déclare contre lui, et si je ne fais pas comme les autres ? Et moi je vous dis que si vous aviez un peu de foi, vous rougiriez de me faire de semblables objections. Non, non, mon Dieu : il n'en va pas de même. C'est de ma séparation d'avec le monde que dépend ma conversion, et je raisonne en infidèle quand je raisonne autrement. Que la séparation du monde soit difficile ou qu'elle ne le soit pas, qu'elle me cause du chagrin ou qu'elle ne m'en cause pas, que le monde m'appelle ou qu'il ne m'appelle pas, puisque vous le voulez, mon Dieu, je dois le vouloir. Ce qui est fâcheux aux mondains me doit être agréable. Je dois être détaché du monde pour l'attachement excessif que j'y ai eu. Hé ! Combien d'ennuis le monde ne m'at-il pas causés ! Mais, y a-t-il de l'ennui, ô mon Dieu, à en faire autant pour vous que j'en ai fait pour le monde ? Et que m'importe d'avoir ou l'estime ou le mépris du monde, dont je dois être séparé ? Si je cherche des occupations dans le monde, ah ! Mon dieu ! Je n'en aurai que trop : mais le bon gouvernement de ma famille, mais la sainte éducation de mes enfants, mais la charité que je dois aux pauvres, tout cela est bien plus solide que les choses du monde. Voilà en quoi consiste la morale que je vous explique. Je ne vous parle pas d'une morale chimérique ; je parle d'une morale qui ne saurait être trop goûtée par les mondains ; mais aussi tout mon dessein est de vous porter à Dieu. Comme il y a des fausses et des véritables séparations du monde, je suppose que la vôtre soit véritable. Je dis donc qu'il y a deux sortes de séparations du monde : l'une, extérieure et corporelle ; l'autre, intérieure et spirituelle. Je dis que pour être chrétien, ces deux séparations doivent être embrassées. Je dis que la séparation du corps n'est qu'un fantôme si celle de l'esprit ne la suit, et que la séparation de l'esprit ne peut se soutenir si elle n'est gardée par celle du corps. Il faut être séparés du monde à l'intérieur, et pour lors vous pouvez en être séparés dans toutes conditions. Mais si vous y êtes attachés à l'extérieur, c'est le coeur qui doit vous en détacher. Car, vous autres, chrétiens qui m'écoutez, vous qui êtes dans les plus grands embarras du siècle, vous pouvez avoir cette séparation de coeur que les plus religieux ont. Pourquoi cela ? Parce que votre séparation dépend de votre fonds. Saint Louis, au milieu de sa cour, n'a-t-il pas été plus détaché des choses du monde que jamais homme ne le fut ? Vous le pouvez être aussi bien que lui, et dès là que vous le pouvez, je dis que vous le devez faire, et que vous le devez être bien plus que lui, et ce détachement ne lui a peut-être jamais été si nécessaire qu'à vous. Mais ce n'est pas encore assez. Il faut, outre cette séparation de l'esprit, avoir encore celle du corps ; parce que, comme dit Saint Grégoire De Nazianze, telle est la facilité de l'amour-propre que les plus saints ne laissent pas de se souiller tous les jours : Etiam etc. Il faut donc faire comme le patriarche Job qui dit ce que les grands hommes font, qui se bâtissent des solitudes dans leur cour pour y être, parmi tout le monde, comme s'ils y étaient seuls : Qui Aedificant etc. Vous devez avoir un certain temps pour vous retirer du monde, pour considérer le passé, pour prévenir le futur et pour mettre ordre au présent, parce que c'est en cela que vous pouvez être jugés dignes du nom de chrétien. Autrement vous ne pouvez pas être séparés du monde. Mais, dans cette retraite, que ferez-vous ? Vous traiterez familièrement avec Dieu ; vous disposerez de toutes choses selon sa volonté. Ce doivent être là vos heures de divertissement, mesdames. Sans cela, on peut dire que toutes les autres sont perdues. Mais ce qui est étrange, c'est qu'il n'y a dans la retraite que ceux qui n'en ont pas besoin. Elle n'est pas pour ce religieux ni pour ce prêtre est pour cet homme d'affaires, qui ne débrouillera jamais sa conscience sans cela. Elle est pour cet homme de cour et de palais. Elle est pour cette dame abîmée dans le désordre ; sans cela elle ne s'en retirera jamais. Aux uns la retraite n'est que de conseil, mais aux autres, elle peut être de précepte, parce que, dans l'ordre de la providence, la seule retraite peut conduire cet homme à son salut, qui est son unique nécessaire. Chrétiens, vous concevez bien ces vérités, et, puisque le caractère de la grâce du christianisme est de nous séparer du monde, séparons-nous en, chrétiens, c'est-à-dire tandis que nous avons le pouvoir de nous en séparer par notre choix, et ne pas attendre que nous en soyons séparés par force. Car, de deux choses l'une : il faut que nous en soyons séparés ou par vertu ou par nécessité. Or, ne vaut-il pas mieux nous en séparer par notre choix que d'attendre que nous en soyons séparés par la violence de la mort ? Séparons-nous donc du monde pour Dieu. Car quelle obligation Dieu peut-il nous avoir, si nous ne nous attachons à lui, que quand tout le monde nous rebutera ? Autrefois Saint Augustin disait à un religieux que, dans le jugement dernier, il n'y aurait rien de formidable pour lui, parce qu'il s'était déjà séparé du monde : Securus etc. Séparons-nous donc du monde, afin que le fils de Dieu ne nous sépare pas un jour du nombre de ses élus. Car, comme il y a une séparation de grâce et de miséricorde qui fait les chrétiens, il y a aussi une séparation de justice et de rigueur qui fait les réprouvés. Et c'est la plus grande peine que le prophète souhaite aux pécheurs quand il dit à Dieu : Domine, etc. Le chaldéen porte : A Justis. Seigneur, séparez les pécheurs des justes. Et surtout, n'appréhendez pas que cette séparation du monde vous soit fâcheuse. Et quand d'ailleurs elle vous le serait, ne seriez-vous pas trop heureux de vous détacher du monde pour vous attacher à Dieu ? En effet, il n'y en a point de plus heureux que ceux qui sont séparés du monde. C'est ce que nous disons tous les jours. Séparons-nous en donc généreusement et n'attendons pas plus longtemps qu'aujourd'hui. Voilà la première idée et le caractère d'un chrétien. Mais il n'en faut pas demeurer là. Il faut entrer dans un esprit de consécration que je tâcherai de vous expliquer dans le second point de ce discours. Seconde partie. Il est de la sainteté de Dieu d'être servi par des saints et par des gens qui aient un caractère de consécration. Et néanmoins, quoique tous les hommes qui sont dans le monde relèvent essentiellement du domaine de Dieu, cependant ils ne sont pas tous consacrés à son culte, et cette consécration n'est que l'effet de la grâce du christianisme. Pour bien concevoir cette vérité, remarquez, je vous prie, trois choses : la première, que c'est au baptême que nous recevons cette consécration la seconde, que c'est l'obligation indispensable que nous avons qui est fondée sur cette consécration ; et la troisième, que c'est l'énormité, ou plutôt la tache du péché qui se répand sur cette consécration. Si je pouvais vous faire bien entendre ces trois choses, il n'y aurait rien que je ne pusse espérer de vous. Qu'est-ce que le baptême ? Saint Cyprien dit que c'est une consécration qui a toutes les belles qualités qui la peuvent rendre précieuse et agréable devant Dieu c'est une consécration royale et sacerdotale c'est une consécration déifique, s'il faut ainsi parler, ou plutôt c'est une consécration déifiante et divinisante. Pourquoi cela ? Parce que le baptême nous consacre comme des rois et comme des prêtres. Il nous consacre comme des temples de Dieu, comme ses enfants, comme ses membres, comme des hosties vivantes et raisonnables, et tout cela dans le sens naturel et dans les propres termes de l'écriture. Je vous demande, messieurs, s'il se peut rien concevoir de plus grand. Je dis premièrement que le baptême nous consacre en qualité de rois et de prêtres. C'est pour cela que l'apôtre Saint Pierre, dans sa première épître canonique, apostrophant les chrétiens, il leur donne tout à la fois ces deux belles qualités : Regale etc. C'est pour cette raison que Saint Jean, dans son apocalypse, remercie Jésus-Christ de nous avoir fait des rois et des prêtres à son père : Fecit etc. Et quand il parle en ces termes, il est certain qu'il parle au nom de tous les fidèles. Or, il est constant que par le baptême nous sommes sacrés rois. Pourquoi cela ? Parce que nous ne sommes baptisés que pour prendre possession du royaume du ciel. Nous recevons une couronne de justice de sainteté et d'innocence, et à même temps que la grâce baptismale est donnée à une âme : Ego etc., Dieu lui prépare un royaume. C'est pour cette raison que le baptême, dans les principes de la théologie, est une fonction royale et sacerdotale tout ensemble ; non seulement parce que le baptême nous engage à offrir à Dieu un sacrifice intérieur et parfait de notre esprit par la foi, de notre coeur par la charité et de notre corps par la patience, mais parce que, en qualité de chrétiens, nous avons droit sur le grand sacrifice de la religion, c'est-à-dire que nous avons droit d'offrir le corps et le sang de Jésus-Christ avec les prêtres vous offrez le sacrifice avec le prêtre et Saint Léon pape veut que tous les chrétiens s'appliquent à consacrer : Existimate etc. Or, nous n'avons ces grands avantages qu'en qualité de chrétiens. C'est donc cette qualité de chrétiens qui a pouvoir de répandre en vos personnes une partie du sacerdoce du fils de Dieu. J'ai ajouté que, par le baptême, vous êtes consacrés en qualité de temples de Dieu. C'est la pensée de Saint Paul. Mes frères, dit cet apôtre, vous n'êtes pas de ces temples matériels et qui sont bâtis par les mains des hommes. Vous êtes les temples du Dieu vivant, et il vous a bâtis de ses propres mains en vous-mêmes le caractère que l'esprit de Dieu y a imprimé. Or, prenez garde que cette qualité de temple de Dieu ne vous appartient qu'en suite de la grâce du baptême. écoutez le sentiment de Saint Paul là-dessus. Nous ne sommes les temples de Dieu que parce que nous sommes capables de recevoir Jésus-Christ en nous et qu'il fait de nos poitrines autant de temples dans lesquels il veut bien résider. Et en quelle vertu sommes-nous capables de recevoir Jésus-Christ en nous, si ce n'est par la grâce du baptême ? Car si j'avais toutes les grâces des anges et que je n'eusse pas celle du baptême, ces autres grâces toutes ensembles ne me rendraient pas capable de loger Jésus-Christ en moi. Pourquoi cela ? Parce que tous les autres sacrements supposent le baptême, de sorte que c'est le baptême qui fait la première dédicace de ce temple de Dieu. Mais qu'est-ce que tout cela en comparaison du titre glorieux d'enfants de Dieu et de membres de Dieu ? Qualités admirables qui demanderaient des discours entiers pour relever leur mérite. Voilà ce que vous êtes, hommes chrétiens, voilà ce qui fait votre gloire. Et cependant, permet-tez-moi de vous dire que c'est cela même de quoi vous vous glorifiez le moins. Si vous possédez quelque qualité, si vous tenez quelque rang dans le monde au-dessus des autres, vous le faites bien valoir. Si même la fortune toute seule vous a élevé au-dessus d'eux et que vous les surpassiez de quelque manière que ce soit, cela vous élève jusqu'à l'orgueil. Mais, pour la qualité d'enfants et de membres de Dieu, vous n'en faites point d'état. Je ne dis pas que vous commettez une grande injustice en méprisant un état que Dieu même considère. Je ne vous parle pas ici de la différence des titres profanes du monde et des qualités glorieuses et saintes du christianisme. Je ne vous dis pas que le temps effacera les uns et qu'il n'effacera jamais les autres. Je ne vous dis pas même que ce qui paraît un grand bien pour les gens du monde est un grand mal pour les enfants de Dieu. Car enfin, messieurs, tout change, tout passe : toutes ces charges, ces honneurs, toutes ces dignités que vous possédez dans le monde, tout cela ne paraîtra pas devant Dieu. Vous n'aurez plus rien de tout cela, et il n'y aura que la seule qualité de chrétien qui durera autant que Dieu même. Mais ce qui m'afflige, messieurs, c'est que vous vous oubliez de votre obligation à la sainteté, qui est indispensablement attachée à votre caractère, à votre qualité de chrétien et à votre consécration. Car, mes frères, si vous êtes consacrés à Dieu, ce n'est pas à condition que vous soyez sans vie. Dieu ne prétend pas que vous soyez sans action et sans mouvement. Il veut que cet esprit de consécration produise continuellement en vous des actions de vertu et de sainteté. Et voilà le grand fonds de morale dont Saint Paul se servait pour animer les fidèles à la pratique des bonnes oeuvres. Il ne les qualifiait jamais que du titre de saints, et quand il écrivait à quelque église, sa lettre portait pour inscription : aux saints qui sont dans l'église d'éphèse, aux saints qui sont dans l'église de Corinthe. Pourquoi cela ? Parce qu'il était persuadé qu'ils ne pouvaient pas être l'un sans l'autre et que toute la gloire d'un chrétien est d'être saint. Il ne se servait jamais d'autre argument que de celui-là : ne savez-vous pas, mes frères, que vous êtes les temples de Dieu ? Or, dans les temples qui sont consacrés à Dieu, il ne doit y avoir que de la vertu et de la sainteté ; on ne doit s'occuper que des louanges de Dieu. Sur quoi Zénon De Vérone a une fort belle pensée. Si vous étiez, dit ce père, élevés jusqu'à la hauteur du paradis où sont les saints, vous n'auriez que faire de travailler à votre salut. Mais il faut que vous sachiez que vous êtes des temples, mais des temples vivants et qui doivent toujours croître. Il faut que vous sachiez que Dieu demande de nous que nous croissions toujours en celui en qui nous sommes établis et édifiés, comme parle Saint Paul : In Quo Omnis etc. Remarquez qu'il ne dit pas celui sur lequel nous sommes bâtis, mais celui sur lequel nous nous édifions. Or, il est impossible, dit Zénon De Vérone, que notre édifice croisse toujours si ce n'est par l'augmentation des vertus et de la sainteté. Voilà pourquoi le grand apôtre disait autrefois : Exhibete etc. Faites de vos corps des hosties vivantes et qui soient agréables à Dieu. Pourquoi cela ? Parce que vous êtes participants du sacerdoce de Jésus-Christ, vous êtes les prêtres du Dieu vivant. Or, l'office du prêtre, c'est d'offrir à Dieu son corps en sacrifice, devant lui présenter une autre victime. Voulez-vous donc être des hosties agréables à Dieu, faites, comme dit l'apôtre, une consécration de votre corps. Et c'est de là que je tire une troisième raison qui vous engage à la sainteté et qui est de la dernière conséquence à quiconque le voudra bien prendre. C'est que le péché a fait contracter une tache à tout le monde de sacrilège qui lui est attaché, qui lui est propre et qui le rend abominable devant Dieu. Car qu'est-ce que le sacrilège dans la théologie des pères ? C'est l'abus, c'est la profanation d'une chose qui est consacrée à Dieu. Et, par conséquent, tout ce qui est en moi étant consacré à Dieu, tous les péchés que je fais sont autant d'abus et, par conséquent, des sacrilèges. Mais, de quelle nature est ce sacrilège ? Ce n'est pas seulement la profanation d'une chose consacrée à Dieu, mais d'une chose incorporée et unie à Dieu même, telle qu'est l'âme du chrétien, puisqu'il est vrai qu'en conséquence de son baptême il est incorporé à Jésus-Christ. Ah ! Mes frères, dit Saint Paul en suite de cette vérité, serait-il bien possible que j'en vinsse à cette extrémité ? Quoi ! Que j'arrachasse à Jésus-Christ ses membres pour en faire les membres d'une prostituée ! Quoi ! Je ferais passer le coeur pur et chaste de Jésus-Christ dans un coeur sale et profane ! Tollens Ergo etc. ! Voilà ce que nous faisons, mes frères, quand nous nous abandonnons au péché. Ce ne sont pas ici des exagérations ni des hyperboles de Saint Paul ; mais expressions qui ont paru si fortes à quelque docteur, qu'il a bien osé dire que Jésus-Christ péchait autant de fois qu'il y avait de chrétiens qui péchaient sur la terre. Je sais bien que cette pensée a été condamnée ; je sais même qu'on l'a qualifiée d'hérésie. Mais elle ne laisse pas d'être appuyée sur une vérité épouvantable, qui est que, autant de fois que nous péchons, nous faisons pécher les membres de Jésus-Christ : Tollens, etc. C'est pour cela que Tertullien concluait que les péchés des hommes, depuis l'incarnation du verbe, étaient d'une nature plus énorme qu'auparavant et qu'il ne fallait plus les regarder comme de simples crimes, mais comme de grands sacrilèges. Luserit etc. Ah ! Que la chair se soit abusée, qu'elle soit même tombée dans le crime avant d'être recherchée de son Dieu : Nondum etc. En ce temps-là, elle n'avait pas encore été perfectionnée. Elle n'était encore ni le membre ni la chair d'un Dieu : Nondum etc. Mais depuis que Dieu l'a revêtue du don de salut, depuis qu'il l'a enrichie de sa grâce et de sa sainteté en s'unissant à elle ; depuis, en un mot, que le verbe l' a sanctifiée par son incarnation, ah ! Le péché n' est plus ce qu' il était : Excedit etc. Voilà ce qui doit vous donner l'horreur du péché ; et s'il y avait quelqu'un en cette compagnie qui vécût dans le libertinage : ah ! Mon frère, lui dirais-je : voilà ce qui fait ton abomination devant Dieu. Si tu avais bu dans une coupe consacrée aux choses saintes, tu aurais commis un sacrilège qui te ferait horreur. Et moi je te dis que tu profanes tous les jours une âme qui est consacrée à Dieu, mais par une consécration toute divine ; et cependant tu n'as pas horreur de ton sacrilège. Que fit autrefois ce prince infortuné de BabyLone ? Il se fit apporter les vases du temple de Jérusalem ; il les fit servir à sa table. Et toi, tu as fait servir ton âme et ton corps à tes vices et à tes brutalités : Servire etc. Chrétiens, encore un coup, entrons dans ces sentiments. Puisque nous sommes des temples consacrés à Dieu, respectons-nous nous-mêmes, et en cette qualité, ne nous oublions jamais de nous. Et si nous n'avons point de respect pour nous, au moins ayons-en pour Jésus-Christ qui nous est uni corporés en lui par la grâce, nous lui soyons un jour incorporés par la gloire. Amen. POUR LE MERCREDI DE LA PREMIERE SEMAINE DE CAREME de l'impureté. c'est une doctrine fondée dans toute l'écriture qu'il y a plusieurs sortes de démons, et Saint Grégoire pape remarque que la différence qui se trouve entre eux vient des différentes espèces de péchés auxquels ces esprits de ténèbres engagent et sollicitent l'homme. Car il y a, dit Saint Grégoire, un démon d'orgueil, il y a un démon d'avarice, il y a un démon de colère et de vengeance et chacun d'eux a sa malice particulière. Celui dont il est aujourd'hui parlé dans l'évangile est un démon impur : Cum Immundus etc. Et le fils de Dieu qui nous en donne l'idée nous le représente premièrement comme un démon malheureux qui est sans cesse dans le trouble, qui souffle de continuelles inquiétudes et qui, dans ses désordres, n'a point de repos ; il est même incapable d'en avoir : Quaerens Requiem etc. secondement, comme un esprit opiniâtre et obstiné à retourner de nouveau dans une âme dont il a été chassé, quoique il la trouve ornée de la grâce et nettoyée par la pénitence : Revertar etc. enfin, il nous le représente comme un esprit de légion, c'est à dire qui ne marche jamais seul, mais en compagnie d'une infinité d'autres démons plus méchants que lui, quoique ce soit lui qui leur donne l'entrée : Tunc Vadit etc. Peinture admirable de ce démon d'impureté que le fils de Dieu nous expose aujourd'hui : Immundus etc. Il est important, chrétienne compagnie, que je vous en parle une fois pendant ce carême ; mais il est encore plus important que vous en conceviez de l'horreur ; parce que si ce démon était banni du monde, le monde serait un véritable paradis, au lieu que quand il y règne, il n'est qu'une image de l'enfer. C'est de quoi il faut que je tâche de vous convaincre aujourd'hui. Mais pour cela j'ai besoin de toutes les lumières et de toutes les grâces du ciel, ayant des vérités à traiter capables de convertir un démon, et dont, si vous êtes assez malheureux de n'en pas profiter, j'aurai peine à ne pas tirer un présage de votre impénitence et un caractère de votre réprobation, puisque, à l'exemple des caractères que les sacrements de l'église impriment dans l'ordre du salut en représentant ce qu'ils opèrent et opérant ce qu'ils représentent, je dis, pour vous donner d'abord l'idée de mon dessein, que le péché d'impureté représente l'état de la réprobation et j'ajoute en même temps qu'il opère et produit cet état. Péché d'impureté, signe visible de réprobation, c'est premier point ; péché d'impureté, principe effectif de réprobation, c'est mon second point. Voilà tout le partage de ce discours. Demandons les lumières du Saint-Esprit par l'entremise de la Sainte Vierge. Ave Maria, etc. Première partie. Quatre choses, chrétienne compagnie, spécifiées dans l'écriture sainte, nous expriment l'état où est réduite dans les enfers une âme réprouvée : les ténèbres et l'obscurité au milieu d'un feu dévorant : Mittite etc. ; le désordre et la confusion dans le séjour de toutes les misères : Terra etc. la condamnation à l'esclavage et à la servitude du démon : Et Diabolus etc. enfin, le ver immortel d'une conscience toujours déchirée : Et Vermis etc. Voilà l'idée que le Saint-Esprit nous a donnée de la réprobation. Or, je dis que le péché d'impureté attire après soi ces quatre choses par une suite inévitable ; parce qu'il n'y a point de péché qui jette l'homme dans un si horrible aveuglement d'esprit, ni qui l'engage dans des désordres si funestes, ni qui le captive davantage sous l'empire du démon, ni qui excite dans sa conscience un ver plus insupportable, et tout cela par une vertu qui lui est propre. D'où je conclus que ce péché est un caractère qui représente l'état de la réprobation. Appliquez-vous donc, je vous prie, à l'explication que je vais faire de toutes ces choses. Je dis qu'il n'y a point de péché qui cause à l'homme un aveuglement plus effroyable que celui-là. Pourquoi ? Excellente raison de Saint Chrysostome dans l'homélie 4 sur l'épître aux romains. Parce que ce péché étant un attachement excessif et un assujétissement infâme de l'esprit à la chair, il rend l'homme tout charnel. D'où vient que Saint Paul, parlant d'un impur, ne l'appelle pas homme simplement, mais homme charnel. Or, prétendre qu'un homme charnel puisse avoir des connaissances raisonnables, c'est prétendre que sa chair soit esprit, ce qui est impossible. Et, par conséquent, conclut Saint Chrysostome après Saint Paul, il est impossible qu'il conçoive jamais ce qui est de Dieu : Animalis etc. En effet, prenez garde à ce raisonnement de Saint Bernard. Quand un homme se laisse emporter à l'ambition, c'est un homme qui pèche, mais qui pèche en ange, parce que l'ambition est un péché spirituel. Quand il succombe à l'avarice, c'est un homme qui pèche, mais qui pèche en homme, parce que l'avarice est un déréglement de la convoitise qui n'appartient qu'à l'homme. Mais quand il s'abandonne aux désordres de la chair, il pèche, et il pèche en bête parce qu'il suit les mouvements infâmes d'une passion qui lui est commune avec les bêtes. Or, s'il pèche en bête, il n'a plus de lumières dans son entendement ; il est donc réduit à l'état pitoyable de Nabuchodonosor ; il est même réduit à l'état des bêtes, je ne dis pas assez, il est dégradé au-dessous de la condition des bêtes, puisqu'il n'y a point d'autre différence entre lui et elles, sinon qu'il est criminel dans ses emportements sordides, ce que les bêtes ne peuvent être : Homo, etc. Vérité que l'expérience ne justifie que trop, et dont vous tomberez d'accord avec moi si vous remarquez qu'il perd la connaissance de trois choses (c'est ici où l'application de vos esprits m'est nécessaire) : il perd la connaissance de Dieu ; il perd la connaissance de soi-même ; il perd la connaissance de son propre péché. Peut-on se figurer un plus déplorable aveuglement ? Il perd la connaissance de ce qu'il est ; parce que, comme dit Saint Augustin, dans cet état, il cesse d'être ce qu'il était. Et moi je dis, en renversant la proposition, il commence à être ce qu'il n'était pas, et ces deux pensées reviennent à la même, parce qu'elles montrent toutes deux qu'il perd, par le péché de la chair, la connaissance de soi-même. En voulez-vous un des plus illustres, mais en même temps un des plus funestes exemples qu'il y ait dans l'écriture ? Par où commença la débauche de ces vieillards qui attentèrent sur la chasteté de la chaste Suzanne ? L'écriture nous le dit : Everterunt etc. Ils perdirent leur bon sens et détournèrent leurs yeux pour ne pas voir le ciel. Car, avec quel front auraient-ils pu voir le ciel, des magistrats, des juges, et des hommes vénérables dans la synagogue par leur vieillesse ? Ah ! Ils n'auraient jamais pu le faire, et la seule vue de ces qualités dont leurs personnes étaient revêtues leur en aurait ôté la pensée. Il fallait donc qu'ils oubliassent ce qu'ils étaient. Et parce que la conscience ne peut être ni séduite ni corrompue que l'entendement ne soit obscurci, il fallait que, afin que cette conscience ne les contrôlât pas, ils perdissent tout le bon sens et effaçassent la connaissance de ce qu'ils étaient : Everterunt, etc. Saint Clément Alexandrin fait une judicieuse remarque sur ce que les anciens poètes, qui étaient les théologiens des gentils, représentaient leurs dieux métamorphosés en des bêtes brutes. Ils avaient raison, dit-il, d'en user de la sorte, et la providence voulait faire connaître par là que, des dieux étant devenus impudiques et adultères, ils méritaient d'être dégradés non seulement de la noblesse de l'être divin, mais encore de la condition humaine, et de se voir réduits au rang des bêtes. En effet, ne faut-il pas que l'impudique se soit abruti pour ne pas faire de difficulté de hasarder sa vie, de risquer sa fortune, de profaner son état et de prostituer sa réputation pour satisfaire sa brutalité. C'est cependant ce que nous voyons tous les jours. Un père s'oublie du rang qu'il tient dans sa famille et scandalise ses enfants dont il procure la ruine, non seulement pour le spirituel, mais encore pour le temporel. Un juge rend mal la justice et trahit sa conscience pour avoir de quoi entretenir son déréglement. Une femme s'oublie de son mari dont elle profane la couche. Un mari s'oublie de sa femme, et viole la fidélité qu'il lui a promise. Est-ce là se connaître ? Ce n'est pas néanmoins là où je m'arrête. Je dis que ce péché fait perdre à l'homme la connaissance de l'action même qu'il commet. Et je vous prie de donner ici audience à Saint Jean Chrysostome qui va vous apprendre par ma bouche une chose qui tient du prodige. N'est-il pas vrai, dit cet oracle de la Grèce que c'est par l'expérience que nous arrivons à la connaissance des choses et que nous ne les connaissons qu'à mesure que nous les avons expérimentées ? Oui, sans doute. Mais croiriez-vous qu'il en va tout au contraire en matière d'impureté et que c'est l'expérience même que l'on en a qui la fait méconnaître. Une âme pure et innocente n'a que des sentiments d'horreur pour un péché si honteux en fuit les moindres approches, comme elle ferait des monstres, et elle les regarde comme des écueils capables de lui ravir sa virginité. Mais laisse-t-elle glisser quelque petit sentiment d'orgueil dans son coeur les paroles équivoques : c'en est fait mière aversion se dissipe peu à peu ; et elle n'a pas sitôt consenti à la passion d'un libertin, que, de l'acte, elle passe à l'habitude et de l'habitude au scandale et du scandale à la dernière impudence. Chose épouvantable, messieurs ! Dans le siècle où nous sommes, on traite ce péché de galanterie et de belle humeur : on en tire même avantage et on s'en glorifie quelquefois au mépris de Dieu et de la religion. Hé quoi ! Traiter de galanterie un crime qui fait rougir la nature ! Que dirait-on d'un païen qui aurait ces détestables sentiments ? Mais que dirait-on d'un chrétien qui considère une fornication et un adultère comme une belle action, comme l'effet d'une grande adresse, qu'il met au nombre de ses plus heureuses conquêtes ? N'est-ce pas là faire le dernier outrage à Dieu et à la religion ? Enfin, ce péché ravit à l'homme la connaissance de Dieu. C'est la remarque qu'a faite le savant Pic De Mirande, quand il a dit qu'il n'y avait jamais eu d'athée qui n'eût été auparavant impudique, en telle sorte que ce n'est pas l'athéisme qui conduit à l'impudicité, mais que c'est l'impudicité qui entraîne à l'athéisme. Et de vrai, ne voyons-nous pas que c'est l'ordinaire des impudiques de révoquer en doute les maximes fondamentales de la religion ? Et comme la première est celle de l'existence de Dieu, c'est à celle-là particulièrement qu'ils s'attachent pour la détruire. Que si vous me demandez la raison essentielle d'un procédé si damnable, je vous répondrai que ces gens-là, ne pouvant accorder leur libertinage avec la créance d'un Dieu, ils aiment mieux nier son existence que d'admettre une divinité assez éclairée pour connaître leurs désordres, et assez juste pour les punir, et voilà proprement ce qui a fait que Salomon, qui savait toutes choses, perdit la connaissance de Dieu en sacrifiant aux idoles de ses femmes. Il consentit à adorer des idoles de pierre et de bois, parce qu'auparavant il avait adoré des idoles de chair, et il mérita de perdre les plus belles lumières et les plus pures connaissances qu'il avait reçues du ciel, parce qu'il s'était rendu l'esclave et l'idolâtre des créatures. Ce qui me fait ressouvenir d'un beau trait de Saint Augustin qui, recherchant particulièrement en quoi consistait l'aveuglement des païens à l'égard de leurs dieux, dit que c'est en ce qu'ayant eux-mêmes fait leurs dieux, ils les firent tels qu'ils voulurent, et ce, en consultant leurs dérèglements et leurs plus infâmes passions. Car, de peur que les dieux n'exigeassent d'eux trop de retenue et de modestie, de peur qu'ils ne fussent des censeurs trop incommodes et des juges trop sévères de leurs crimes, ils s'avisèrent de faire des dieux corrompus et vicieux, afin que faisant des crimes, ils crussent les honorer en les imitant, et que les péchés mêmes passassent, selon la forte expression de Saint Cyprien, pour des actes de religion : Fiebant etc. Et ils portèrent leur aveuglement jusques à un tel excès, dit Saint Augustin, qu'ils firent passer pour mère des dieux la plus détestable des créatures qu'ils purent trouver, une déesse Cérès que le plus méchant homme eût eu à opprobre d'avoir pour mère : Talis etc. C'est dans cette même vue qu'ils adorèrent comme le plus grand de tous les dieux un Jupiter adultère, afin qu'ils eussent la liberté de s'abandonner aux vices les plus infâmes, non seulement sans honte, mais encore avec gloire, s'estimant bien plus obligés à faire ce que leurs dieux faisaient qu'à éviter ce que Caton défendait et ce que Platon enseignait : Ut Cum etc. Mais, sache, libertin, que ce n'est pas toi qui fais ton Dieu, mais que c'est ton Dieu qui t'a fait, que, quoique tu le détruises dans ton coeur, il n'en est pas moins véritable ni puissant, et qu'au reste il aime mieux être méconnu de toi que de passer dans ton esprit pour le fauteur et le protecteur de tes débauches. Voilà, messieurs, les trois sortes d'aveuglements que le péché d'impureté produit dans un esprit voilà les ténèbres qui lui donnent le premier trait de ressemblance avec l'enfer. Mais que dis-je ? Les ténèbres de l'enfer ne sont pas si épaisses que celles de ce crime rieures, mais celles-ci sont intérieures et pénètrent jusqu'au plus profond de l'âme. Le démon, dit Saint Bernard, n'a que des ténèbres au dehors, et il est tout rempli de lumières au dedans ; il n'a pas perdu dans son supplice ces belles et ces vives connaissances qu'il avait dans sa gloire, et on peut dire qu'il n'a jamais mieux connu la sainteté, la justice et l'éternité de Dieu que dans ces lieux affreux de son tourment. L'impudique, au contraire, est tout investi de lumières au dehors, et tout rempli de ténèbres au dedans. Il a l'écriture, l'évangile, les commandements de Dieu, les prédications, l'exemple des gens de bien, la punition même, quelquefois visible, des compagnons de ses débauches. Toutes ces choses sont autant de lumières qui l'investissent au dehors. Et au dedans ce n'est qu'un aveuglement horrible et des ténèbres plus épaisses et plus noires que ne sont celles de l'enfer. N'est-ce pas là le dernier de tous les malheurs ? J'ajoute, en second lieu, qu'un impudique tombe dans une confusion et un désordre plus épouvantable que n'est celui des démons. Et en voici la raison qui est de Saint Augustin. Quoique l'enfer soit un désordre et une confusion à l'égard des réprouvés, cependant, dit ce père, à l'égard de Dieu qui fait tout servir aux intentions de sa justice et de sa sagesse, l'enfer est un ordre, puisque c'est là où, dans l'exercice de ses vengeances, il réduit tout selon l'ordre des châtiments qu'il doit à chaque réprouvé à proportion de ses crimes lieu que le péché charnel est un pur désordre sans aucun mélange de rectitude. C'est un pur désordre par rapport à toutes les lois divines et humaines, éternelles et temporelles, naturelles et surnaturelles, qui le condamnent. L'esprit, qui doit gouverner le corps, en est l'esclave, et, selon l'ingénieuse remarque de Saint Chrysostome, il y a cette différence entre l'impureté et les autres péchés que, dans ceux-ci l'esprit se surmonte et se dompte lui-même, et que dans ceux-là, il se laisse surmonter par la chair, qui ne doit être que son esclave : In Aliis etc. Jusques-là, dit ce père, que cette passion porte l'homme à des désordres indignes des animaux les plus lascifs et lui font inventer des turpitudes qui sont inconnues aux bêtes les plus immondes. Car, comme l'homme peut s'élever au-dessus des anges par la chasteté et la pureté virginale qu'il conserve dans un corps de terre et de fange, il peut aussi, par son impudicité, se ravaler au-dessous des bêtes et se prostituer à des infamies dont l'usage leur est inconnu. Ce maudit péché a tellement désolé la face du christianisme qu'il n'y a presque plus d'innocence au monde. S'il y en a plusieurs qui ne se veulent pas laisser aller à tout le mal qu'on pourrait commettre dans une matière si féconde en péchés, du moins ils le veulent savoir, ils en veulent entendre parler. S'il y a un méchant livre, ils le veulent voir ; s'il y a une comédie dangereuse, ils y veulent assister. Comme s'ils étaient assurés pour lors que Dieu leur donnera une grâce extraordinaire pour les préserver du péché ! Mais l'idée que Tertullien nous donne de cet infâme péché est belle. Il dit que tous les autres vices et passions sont aux gages de l'impudicité pour lui rendre service chacun selon sa condition, et qu'elle s'en sert comme d'un train pompeux, pour l'accompagner dans son trophée : Pompam etc. Elle se sert de la jalousie pour préparer du poison à ses rivaux ; elle se sert de la calomnie pour noircir leur réputation corrompre les lois faner les choses les plus saintes pour trouver des trahisons inventer des vengeances et de la rage, pour les exécuter sans pitié : Pompam, etc. C'est ce péché qui a troublé les états, désolé les provinces, ruiné les familles, et qui a fait naître tant de schismes et toutes les hérésies qui ont partagé l'église. En effet, les carpocratiens, les gnostiques, et les erreurs des nicolaïtes n'ont-elles pas trouvé leurs principes dans l'impureté ? Et nos hérétiques nouveaux peuvent-ils nier que ce péché n'ait eu la meilleure part dans leur apostasie ? Passons néanmoins toutes ces choses pour venir au troisième trait de ressemblance que ce maudit péché a avec l'état de la réprobation, qui consiste en ce qu'il n'y a point de péché qui rende l'homme plus esclave du démon que l'impureté. On peut dire que dans les autres le diable se comporte en fourbe, mais que dans celui-ci il agit en tyran et que la chair, qui est d'intelligence avec lui, gourmande l'impudique d'autant plus tyranniquement qu'il lui a été indulgent. Dans les autres, le démon est un usurpateur inquiet qui appréhende sans cesse d'être chassé ; mais dans celui-ci, c'est un possesseur paisible qui ne croit pas qu'on le détruise : In Pace etc. Pourquoi pensez-vous que le démon ait excité des persécutions si sanglantes dans le berceau de l'église naissante ? C'est que les chrétiens étaient purs et chastes ; et comme il ne pouvait pas les perdre par la voie de la volupté, il tâchait de les débaucher par l'horreur des supplices. Mais comme ce stratagème ne lui réussit pas, il changea de batterie, et, ne pouvant pas perdre les hommes par la cruauté, il tâcha de les vaincre par la volupté. Et ce dernier dessein eut pour lui un meilleur succès que le premier, dit Saint Léon. Car les supplices consacraient les corps des chrétiens, au lieu que l'impudicité les lui assujétissait ; et les tourments rendaient les martyrs victorieux de l'enfer, au lieu que l'impureté les rendait ses esclaves. En effet, demandez à Saint Augustin ce qui le tenait captif avant sa conversion, et il vous répondra que c'était sa propre volonté liée et enchaînée à des plaisirs infâmes. Suspirabam etc. Hé quoi, Augustin, se disait-il à lui-même. Sera-t-il donc vrai que tu seras toujours l'esclave de la plus basse partie de toi-même ; serat-il donc vrai que tu te trouveras sans cesse gourmandé par des passions qui sont plus propres à une bête que non pas à un homme doué de tant de belles connaissances et cultivé par tant de belles-lettres ? Hé quoi ! Ne secoueras-tu jamais le joug de la chair qui te tyrannise ? Encore s'il était en ton pouvoir de te mettre en liberté de temps en temps et de n'être impudique que quand tu le veux, ton esclavage serait plus supportable. Mais qu'un homme créé libre se laisse si honteusement maîtriser par la chair et par les passions brutales, qu'il n'ait ni trève ni liberté, c'est un état misérable sur lequel il faudrait verser un torrent de larmes. Et c'est de là que prend naissance ce ver de conscience, qui est le quatrième trait de ressemblance que le péché charnel a avec les réprouvés dans l'enfer. Parce que Dieu, par un juste jugement, se sert de ce ver rongeur pour punir la chair même : Vindicta etc. C'est un arrêt de la justice vindicative de Dieu qu'un pécheur sera puni par les mêmes choses par lesquelles il aura péché : Per Quae etc. L'impudique a péché par sa chair, il faut donc que ce soit cette même chair qui fasse naître ce ver et qui devienne le principe de son supplice. Et de vrai, à peine l'homme a-t-il commis ce péché honteux, que ce ver commence à lui reprocher son infidélité, et changer ce moment de plaisir criminel en un calice de douleurs et d'amertumes. Ah ! Funeste moment ! Fallait-il fouler aux pieds cette belle fleur de la pureté dont la flétrissure est irréparable ! Fallait-il que tu m'enlevasses mon innocence ? Gustans etc. ! Fallait-il, pour un plaisir d'un moment, attirer sur ma tête la colère d'un Dieu, et m'assujétir à une éternité de flammes ! Hélas ! Peut-être que Dieu aura assez de bonté pour me donner la grâce de la miséricorde. Mais, si j'ai une fois perdu ma virginité, Dieu, tout Dieu qu'il est ne me la pourra jamais rendre. Pleurez, mes yeux, pleurez sur cette perte ; elle est trop grande pour ne pas vous obliger à répandre des torrents de larmes. C'est dans cette pensée salutaire, messieurs, que je vous laisse, pendant que je vous dirai un mot de mon dernier point, où j'ai promis de vous montrer que le péché d'impureté est, non seulement le signe de la réprobation, mais la véritable cause qui la produit. Attention, je vous prie, pour cette seconde partie. Seconde partie. Produire et être le principe de la réprobation dans une âme n'est autre chose que la conduire à l'impénitence finale, qui est le sceau de la dernière disposition à la damnation. Les réprouvés ne sont réprouvés que parce qu'ils sont exclus de la pénitence un regret sincère de leurs péchés, ils ne seraient pas réprouvés. Mais, parce qu'ils sont dans l'état d'une impénitence formée, ils sont damnés sans ressource et dans une impuissance absolue de se convertir à Dieu par un véritable changement de coeur. Or, s'il y a jamais péché qui engage l'homme dans l'impénitence, c'est celui contre qui je déclame, qui est ordinairement la cause directe et le principe immédiat de la réprobation : non, comme Tertullien l'a cru dans son livre De Pudicitia, qui se persuadait que tout péché charnel était irrémissible. L'erreur de cet africain était appuyée sur deux chefs : le premier, c'est qu'il prétendait que l'impénitence lui était absolument attachée ; le second, c'est qu'il mettait en fait que quelque effort que fît un impudique, il ne devait jamais espérer aucun retour à la grâce, parce que Dieu n'avait établi aucun remède pour l'expiation de ce péché. L'église a justement condamné cette erreur, et pour m'attacher à ses décisions, je me contente de dire deux choses : la première que l'impénitence attachée à ce péché n'est que morale, c'est-à-dire que la conversion à la pénitence en est difficile, que, moralement parlant, elle est impossible, mais non pas physiquement ; la seconde, que si un impudique meurt dans l'impénitence, cela ne vient pas du côté de Dieu qui lui présente des remèdes pour s'en tirer, mais du côté de l'impudique même qui, pour l'ordinaire, ne veut pas se faire la violence nécessaire pour secouer le joug de cette passion tyrannique. Permettez-moi cependant de vous faire remarquer ici deux choses qui vous serviront d'une merveilleuse instruction et qui, à même temps, vous donneront beaucoup d'édification : la première, quel était le principe de l'erreur de Tertullien ; la seconde, en quoi elle consistait. Le principe de son erreur n'était autre chose que l'horreur extrême qu'il avait pour l'impureté, contre laquelle il avait lu que Dieu avait fulminé tant d'anathèmes dans les deux testaments. Et voici comme il raisonnait. Nous lisons dans l'évangile qu'il y a des péchés pour lesquels il n'y a point de pardon à prétendre en cette vie et en l'autre. Or, s'il y a aucun péché qui mérite cette exclusion de pardon, c'est sans doute celui qui est le plus sale de tous, je veux dire l'impureté. Son principe était bon, mais sa conclusion était mauvaise. C'est pourquoi il se plaignit ouvertement du pape Zéphirin de ce qu'il recevait à la communion de l'église des fornicateurs, et s'en scandalisa si fort qu'il déclama hautement contre ce procédé. Audio etc. ? J'entends que le souverain pontife, l'évêque des évêques (ainsi appelle-t-il celui de Rome) a fait un décret capable de choquer tous les vrais enfants de l'église et de les porter à la rébellion contre la sainteté de son siège : c'est qu'il reçoit les fornicateurs à la communion après avoir satisfait à la pénitence qu'on leur a imposée. Voilà une ordonnance qui lui parut insupportable, et qui fut cause qu'il aima mieux se retirer de l'église qu'il estimait être tombée en corruption que d'y persévérer en admettant les impudiques à la réconciliation et au pardon. Il se moque, en effet, de toutes les excuses que les impudiques ont accoutumé d'apporter du côté de l'infirmité de leur chair. Car, qu'on ne me dise pas, disait-il, que la chair est fragile ! Au contraire, elle n'a que trop de force, puisqu'elle est capable de subjuguer l'esprit et de l'accabler sous son poids : Nulla Tam etc. Et en suite de cela, il reproche au pape de ce qu'il excluait plutôt de la communion des fidèles ceux qui reniaient la foi et la profession du christianisme dans les tourments que ceux qui la reniaient dans les délices et par les péchés de la chair. Quoi ! Disait-il, vous ne pardonnez pas à une chair déchirée de coups de fouet et de peignes de fer et vous pardonnez à une chair flattée, idolâtrée ! Sachez que celui qui a renié la foi dans les tourments est bien plus excusable que celui qui l'a reniée dans les délices. Celui-ci l'a fait sans y être forcé ; mais celui-là y a été en quelque sorte violenté par la rigueur de son supplice et l'appréhension de la mort. Lequel est-ce des deux qui a le plus péché et qui doit être estimé le plus criminel ou celui qui a renié en pleurant ou celui qui l'a renié en se divertissant ? Voilà les raisons sur lesquelles il s'appuyait pour montrer que ce péché était irrémissible. Mais il en ajoutait encore une incomparablement plus forte, à savoir que la chair de l'homme ayant été adoptée, anoblie et sanctifiée par l'incarnation, le péché qui l'a déshonorée n'est pas un simple péché, mais un effroyable sacrilège. Car enfin, que la chair de l'homme se soit licenciée, qu'elle se soit divertie, qu'elle se soit perdue avant la venue de Jésus-Christ : elle n'était pas consacrée par l'union de l'homme-Dieu : Luserit Ante etc. Mais après que le verbe a contracté alliance avec elle, après qu'il s'est fait chair, qu'elle s'abandonne aux voluptés et aux derniers désordres, c'est le plus énorme de tous les crimes. Que le péché d'impureté ait été pardonnable dans la loi ancienne : les hommes n'avaient pas encore l'honneur d'être les membres de Jésus-Christ. Mais depuis que cette chair a été anoblie par cette auguste union, depuis qu'elle est devenue le sujet des plus excellentes opérations de la grâce, ce péché me paraît irrémissible. C'est ainsi, chrétiens, que Tertullien concluait, et voilà sur quoi il se croyait bien fondé de dire que dans les trésors de l'église il n'y avait point de remède pour un impudique. Et moi, je dis qu'il y a du remède, mais que l'homme s'en éloigne et ne se dispose presque jamais à le recevoir. Je dis que Dieu ne l'exclut pas de sa miséricorde, mais qu'il s'en exclut lui-même. Je dis que la porte de la pénitence lui est ouverte, mais que, par la force de son habitude, il refuse d'y entrer. Et voilà la seconde vérité à laquelle je m'attache et qui me paraît si évidente qu'il ne faut qu'ouvrir les saintes écritures pour en être convaincu. Car qu'y a-t-il de plus formel que cet endroit de l'apôtre où il dit que ceux qui s'abandonnent à l'impureté s'abandonnent au désespoir, que l'un et l'autre se trouvent joints ensemble, que tous deux se servent de moyens pour se soutenir ? Qui Desperantes etc. L'impureté est le commencement et la fin du désespoir ; parce que quand on se désespère, on s'y abandonne, et quand on y est abandonné, ce désespoir se confirme. Quel moyen, dit-on, que je puisse rompre mes chaînes ? Quelle apparence que je quitte mon péché ? Or, ce qui fait tomber l'homme dans le dernier excès, ce qui le désespère, n'est-ce pas ce qui fait sa réprobation ? Réprobation qui vient non pas de ce que Dieu l'exclut de sa miséricorde, ou que l'église refuse le remède de la pénitence à ce pécheur ; mais parce que ce malheureux le néglige et ne se met jamais en état de se convertir. Car, je vous le demande, combien voit-on dans le monde d'impudiques qui se convertissent ? Je dis impudiques par état, combien en voit-on ? Vous qui avez l'usage du monde, en connaissez-vous un dans qui la grâce ait opéré ce merveilleux changement ? Je vois, disait Saint Chrysostome, des âmes pures qui se pervertissent ; je vois dans le christianisme des sociétés d'hommes qui vivent comme des anges ; je vois dans le monde des dames pleines d'honneur qui vivent dans un saint et heureux mariage ; j'y vois des veuves d'une réputation et d'une vie irréprochable. Mais d'y rencontrer des chrétiens chastes après avoir vécu dans le désordre couvrent la grâce de la pudeur, après l'avoir perdue par l'impudence du péché, c'est ce que je recherche, mais toutes mes recherches sont inutiles ; et, pour un million qui, d'une vie chrétienne et régulière sont tombés dans la corruption, à peine y en a-t-il un qui, de ce péché, ait passé dans la voie du salut et dans les remèdes de la pénitence. Je sais que l'un et l'autre est possible, que l'écriture et l'histoire ecclésiastique nous en fournissent des exemples : une Madeleine convertie, un Augustin sanctifié et choisi pour être le vaisseau de la miséricorde divine. Mais, hélas ! Ce petit nombre est plus capable de nous donner de la terreur que de l'espérance ; et si l'église célèbre la fête de leur conversion, ce n'est que parce qu'un impudique converti est un miracle dans l'ordre de la grâce. Mais on voit tous les jours ces sortes de gens se présenter avec douleur au tribunal de la pénitence ! Avec douleur, reprend le chancelier Gerson ! Rien moins que cela ; ils y viennent sans contrition pour le passé, et sans résolution d'amendement pour l'avenir. Ils y viennent pour confirmer et mettre le sceau à leur réprobation, et avec des circonstances qui font connaître que leur dessein n'est pas de quitter le mal, mais de le fomenter. Car, pourquoi ces craintes d'être connus ? Pourquoi ces vains ménagements ? Pourquoi ces changements de confesseurs ? Pourquoi ce choix des moins éclairés ? Le grand secret serait de se mettre sous la conduite d'un homme de Dieu ; et c'est à quoi ils songent le moins. Ainsi ils ne rompent jamais véritablement avec le péché. S'ils paraissent quelquefois le détester, ce n'est que par une certaine bienséance humaine ou quelque fâcheux rebut qu'ils se défont d'une intrigue pour en renouer une autre. Ils changent de sujet, et jamais de coeur et le péché vit toujours, subsiste et se fortifie dans leur âme. Quand feront-ils donc une solide pénitence ? dans cette vie ? -ils ne s'y disposent pas. dans l'autre ? -elle leur sera inutile. Les voilà donc réduits à cette impénitence dont je parle, et, par conséquent, dans l'état d'une réprobation volontaire. Or, qui a produit cet état ? L'impureté. - mais, me dit-on, si cela est de la sorte, il s'ensuit donc que le monde est plein de réprouvés, puisque ce péché règne dans toutes les conditions ! -en doutez-vous, chrétiens ? Et quoique nous n'ayons qu'à adorer le mystère de la prédestination sans oser d'y pouvoir rien comprendre, j'ai pourtant de grands, mais de tristes préjugés de cette vérité, fondés sur deux paroles qui sont d'une autorité si vénérable qu'elles doivent suffire pour vous faire trembler. La première est de Saint Paul, qui dit que les fornicateurs, les adultères et les gens adonnés à la mollesse ne seront jamais les héritiers du royaume des cieux : Neque Fornicarii, etc. La seconde est de Jésus-Christ même, que, pour ce qui regarde le royaume de Dieu, il y en a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus : Multi etc. Mais comparons ces deux grandes paroles. Quelque indépendantes qu'elles paraissent, j'y découvre un enchaînement admirable. Car quand je vois, d'un côté, la parole qui me dit que les impudiques n'entreront jamais dans le royaume des cieux, et que, de l'autre, j'entends la vérité éternelle qui proteste qu'il y en a incomparablement plus d'appelés que d'élus. Je conclus que je n'ai plus que faire de chercher le mystère de la prédestination et de la réprobation des hommes que selon le partage de la chasteté et de l'impureté qui sont dans le monde. Car, s'il y avait beaucoup d'âmes chastes dans le monde ou que beaucoup d'impudiques se convertissent, ou s'il y avait un grand nombre d'élus et un petit nombre de réprouvés, ce mystère me paraîtrait inconcevable, voyant tant de gens adonnés à ce péché. Mais examinant les choses comme elles se passent dans le monde, et comparant ce que dit Jésus-Christ avec ce que dit Saint Paul, je conclus aisément qu'il n'y en a guère de sauvés, ou plutôt encore moins que l'on ne pense. C'est à vous, chrétiens, à vous consulter làdessus et à voir de quel nombre vous êtes ; et si, par malheur, vous vous trouvez engagé dans ce péché, bien loin de vous désespérer pour cela, excitez, au contraire, votre espérance. Mais afin que cette espérance ne dégénère pas en présomption ou qu'elle ne vous fasse négliger les marchez avec tremblement quement à Dieu ; séparez-vous de la créature qui vous perd ; fuyez les moindres occasions qui pourront vous porter au mal, et espérez en la miséricorde de Dieu qu'après vous avoir donné en ce monde les grâces de componction et de pénitence, il ne vous refusera pas sa gloire en l'autre. Amen. POUR LE JEUDI DE LA PREMIERE SEMAI de la prière. jamais, dit Saint Jean Chrysostome, il n'y aurait eu de commerce entre Dieu et l'homme si la parole ne les liait et si la créature, du fonds de sa misère, n'élevait les vapeurs de son oraison pour en faire descendre les miséricordes du créateur. C'est aussi cet admirable secret que la chananéenne emploie dans ses besoins les plus pressants, et que, sachant qu'elle ne peut rien obtenir de Jésus-Christ que par la voie de la prière, elle se sert de cet innocent stratagème pour lui faire une espèce de violence et l'obliger à lui accorder la guérison de sa fille. C'est en cela, dit le même Saint Chrysostome, que la parole de l'homme semble être plus puissante que celle de Dieu, puisque si Dieu est obéi, c'est par un néant qui lui est essentiellement soumis, et que si l'homme est écouté, c'est par un maître indépendant et qui donne des lois à toutes les créatures. En voulez-vous une plus belle preuve que celle que mon évangile me fournit ? Une femme idolâtre s'adresse à Jésus-Christ et quoiqu'elle soit rebutée dans sa demande, elle l'importune tellement qu'à la fin il cède à la force de son oraison, et lui octroie le soulagement de sa fille que le démon possédait depuis longtemps. Mais hélas ! Au lieu que cet exemple devrait animer nos espérances, il sert d'occasion à nos murmures, puisque nous nous plaignons tous les jours que nous ne sommes point écoutés dans nos demandes et qu'il semble que Dieu n'ait point des yeux pour voir nos misères ni de coeur pour en être touché. Lorsque j'ai voulu chercher la raison pourquoi la chananéenne avait été exaucée et que souvent nous ne le sommes pas, j'ai trouvé que c'est d'autant que les circonstances que cette femme a données à son oraison sont bien différentes de celles que nous donnons aux nôtres. Premièrement, elle ne demande à Jésus-Christ que des choses légitimes : rien n'est plus juste que la délivrance d'une fille possédée du démon. Secondement, elle ne lui demande cette chose juste que de la manière qu'il a fallu. Ah ! Si nous donnions ces deux qualités à nos prières, elles seraient sans doute exaucées. En sorte que si souvent Dieu les rejette, j'en trouve la cause dans deux circonstances directement opposées à celles de la chananéenne, et qui vont faire tout le partage de ce discours. Premièrement, si Dieu ne nous accorde pas ce que nous lui demandons, c'est parce que nous ne lui demandons pas ce qu'il faut lui demander. Secondement, s'il nous refuse ce que nous avons droit de lui demander, c'est que nous ne lui demandons pas comme il faut. C'est à ces deux qualités que je m'arrête et que je tâcherai de vous expliquer, après que je me serai adressé à Marie et que je lui aurai dit : ave Maria, etc. Première partie. Il y a de quoi s'étonner, messieurs, que le sauveur du monde, s'étant rendu garant de nos prières, il y en ait cependant si peu d'exaucées. Mais assurément il faudra revenir de notre étonnement si nous considérons les choses que l'on demande, puisqu'il se trouve que toutes nos prières ne tendent qu'à des choses mauvaises et pernicieuses à notre salut. Nous demandons des grâces naturelles, des biens, de la beauté, de la force. Tout cela n'a point de rapport au salut. Ainsi le sauveur n'est point garant de nos prières. Ne pensez pas que, pour être chrétiens et avoir la foi, nous soyons exempts des désordres des païens. Vous remarquerez qu'autrefois, à Rome, on voyait des idolâtres qui allaient au temple se recommander à leurs dieux et les prier avec des marques d'une véritable piété. Mais que leur demandaient-ils ? Ils demandaient, dit le poète, des choses qu'un homme d'honneur rougirait de demander. Si je pouvais, disait l'un, me défaire de ce vieillard dont le bien ferait ma fortune. Si je pouvais, disait l'autre, avoir l'héritage de ce pupille pour augmenter le mien je serais heureux ! Si les dieux m'étaient assez favorables pour gagner le coeur de cette créature, ah ! Que je serais content. Et pour ces sortes de demandes, ils offraient de l'encens à leurs dieux. Cela vous fait horreur, chrétiens, et je vois que vous avez aussitôt des paroles en bouche pour les condamner. Mais, tout beau ! Arrêtez votre zèle, à moins que vous ne vouliez vous condamner vous-mêmes. Ah ! Vous êtes autant et plus coupables qu'eux ! C'étaient des idolâtres qui adoraient des dieux corrompus, à qui ils demandaient l'effet de leurs désirs déréglés. Ils s'adressaient à Mercure, afin qu'il approuvât leurs fourberies, et à Jupiter, de peur qu'il ne condamnât leur adultère. Et ainsi, ils ne demandaient que ce qui était conforme à leurs inclinations et ce qui flattait leurs passions. Mais vous, chrétiens, qui servez un Dieu véritable et qui est entièrement opposé au péché, comment osez-vous lui demander des choses criminelles ? Comment osez-vous lui faire des demandes qui ne tendent qu'à satisfaire vos passions ? C'est une des plus grandes impiétés et qui, cependant, arrive tous les jours. La plus grande partie des prières sont comme ces fausses dévotions des gentils. Vous voyez des pères et des mères qui bornent tous leurs voeux à demander la subsistance de leur famille, qui font faire des prières pour l'établissement de leurs enfants, et les nourrissent dans les maximes du monde, sans se mettre en peine de les élever dans l'esprit de l'évangile. Que demande à Dieu cette femme ? La santé pour continuer ses plaisirs ; la beauté, pour plaire au monde. Vous la voyez faire mettre en prières toutes les maisons religieuses pour le gain de ce procès qui n'est qu'une pure chicane, de peur d'être humiliée et de souffrir quelque mortification. Ah ! Messieurs, sont-ce là des prières à faire à Dieu ? La véritable prière regarde les choses convenables et décentes. Oratio etc. Vous demandez à Dieu des choses pour contenter cette avarice et ce luxe sont indignes de Dieu ; il y a une espèce de sacrilège, parce que vous voulez rendre Dieu complice de vos désordres par ces sortes de prières : Servire etc. Rendre Dieu complice de nos crimes, c'est lui faire le plus grand de tous les outrages. Hé ! Quand vous demandez à Dieu qu'il fasse votre volonté, n'est-ce pas lui demander qu'il contribue à vos injustices et à vos plaisirs et qu'il soit aussi injuste comme vous ? Si vous voulez faire des prières qui soient bien reçues, imitez, dit Saint Augustin, le prophète-roi. Faites qu'elles ne tendent qu'à glorifier le Seigneur et non pas à vous glorifier vous-mêmes. Prenez garde de ne pas prier Dieu comme une personne semblable à vous : Noli Putare etc. comme une personne sujette à l'infirmité et au mensonge. Ah ! Le sauveur du monde n'autorise pas la demande d'un homme quand elle est directement opposée à la pureté de la foi. Bien loin de là ; il en empêche l'effet, parce qu'il doit s'opposer à tout ce qui est contraire à la gloire de son père et à notre salut. La prière des gens du monde est non seulement contraire à la gloire de Dieu et empêche la communication de ses grâces, mais encore elle s'efforce de faire Jésus-Christ médiateur de son injustice. Vous savez qu'il est médiateur de la grâce que Dieu nous communique et que nous ne recevons que par lui. Mais quand nous le prions par un effet de notre amour-propre, nous le voulons faire médiateur de notre iniquité : Mediatorem etc., dit Saint Augustin. Nous le prions d'empêcher les maladies, les pertes et les afflictions, afin de continuer une vie molle et délicate. Ah ! Voilà la première source de l'inefficacité de la prière. Elle n'est point exaucée parce que nous ne demandons point des choses justes. Mais en voici une autre raison, savoir que quoique nous demandions des choses bonnes et qui viennent de Dieu, cependant, parce que nous les demandons pour des fins mauvaises, nous ne sommes point écoutés. Car, pour l'ordinaire, nous demandons à Dieu des biens temporels, c'est-à-dire des choses qui se rapportent aux biens de cette vie sans penser à ceux de l'âme ni aux nécessités de la conscience. Il est vrai que vous demandez des biens qui viennent de Dieu ; mais ce sont des biens qui sont sujets à plusieurs usages et qui, pouvant être convertis au mal comme au bien, on peut les rapporter à une autre fin qu'à celle du salut. Vous demandez la santé, le crédit, la réputation, le bon succès. Qu'est-ce qu'un païen peut demander davantage ? Les gentils et les idolâtres bornent là l'effet de leurs prières, dit le fils de Dieu : Haec Omnia etc. Mais pour la probité de la conscience et la pureté du coeur, personne n'y pense ; peu de gens font des prières à Dieu pour cela. Où trouve-t-on des personnes qui prient pour l'humilité, pour la charité et pour les autres vertus chrétiennes ? Qui est celui qui fait dire une messe pour être délivré des vices de l'âme, comme il fait pour être exempt des maladies du corps ? Qui est-ce qui fait une aumône pour obtenir le don de la chasteté, comme il fait pour réussir dans les affaires du monde ? Y a-t-il apparence d'une calamité publique, jamais on ne voit tant de dévotions ; mais s'agit-il des corruptions des moeurs, personne ne s'en met en peine, personne n'a recours à Dieu. Vous étonnez-vous après cela, chrétiens, si vos prières ne sont non plus exaucées que celles de ce misérable Antiochus ? Orabat etc. L'écriture dit qu'il priait ; mais, hélas ! Quelle prière ! Pensez-vous qu'il demande un esprit de douceur et d'humilité ? Point du tout. Pensez-vous qu'il demande un esprit de religion pour réparer ses profanations ? Rien moins que tout cela. Que demande-t-il donc ? La santé, la continuation de la vie, et c'est pourquoi il ne fut point exaucé. Voilà le malheur de la plupart des gens du monde. Ce sont des Antiochus qui demandent des grâces temporelles et non pas des grâces de salut. Sur quoi je vous prie d'écouter deux réflexions considérables : la première, c'est que le fils de Dieu n'a point prétendu de faire valoir nos prières quand elles n'ont pour objet que des biens temporels demandez quelque chose en mon nom à mon père, il vous l'accordera. Prenez garde à ce mot, messieurs : Si Quid, c'est-à-dire qu'il faut que ce soit quelque chose digne de la grandeur de Dieu : les biens du monde sont devant lui comme des choses de néant, et les lui demander, c'est ne rien avancer, dit Saint Augustin. Ces biens temporels ne sont pas compris dans la promesse que Dieu nous a faite, parce qu'ils ne sont pas dans l'ordre que Dieu nous a prescrit et ne se rapportent pas à la gloire de Dieu ni au salut. Si vous voulez une plus grande preuve de cette vérité, il ne faut que voir ce que le fils de Dieu dit à ses apôtres : mes amis, mes disciples, Usque Modo etc. Jusqu'à présent vous n'avez rien demandé en mon nom. Voilà qui est étonnant, dit Saint Augustin, voilà un étrange reproche. Ce n'est pas, si nous parcourons l'évangile, que nous ne trouvions que les apôtres ont fait une infinité de demandes. Saint Pierre n'a-t-il pas demandé de demeurer sur le Thabor ? La mère des enfants de Zébédée n'a-t-elle pas demandé les principales places pour ses enfants, et ces mêmes enfants ne lui ont-ils pas demandé s'il voulait qu'ils fissent descendre le feu du ciel pour le venger de ses ennemis ? Pourquoi donc est-ce que le fils de Dieu fait ce reproche à ses apôtres et qu'il dit qu'ils ne lui ont encore rien demandé ? C'est que ce qu'ils lui avaient demandé n'était que des biens temporels, qui ne sont, comme nous avons dit, d'aucune considération devant Dieu s'ils ne se rapportent à sa gloire et à notre salut. Demander à demeurer sur le Thabor, c'est une consolation sensible. Demander les premières places dans le royaume de Jésus-Christ sans les avoir méritées, c'est faire injure à sa justice. Demander à faire descendre le feu du ciel, c'est avoir dans le coeur des désirs de vengeance. Que doivent-ils donc demander à Dieu ? Le zèle du salut des âmes, l'amour des souffrances et les autres vertus apostoliques, qui étaient des biens seuls capables de les enrichir. Secondement, quand le fils de Dieu leur dit que ce qu'ils demanderont en son nom, ils l'obtiendront, il suppose qu'ils prieront dans l'ordre qu'il leur a prescrit par Jésus-Christ que les prières des hommes sont réglées et vont jusqu'au trône de Dieu pour obtenir ce qu'elles demandent. Ab Ipso etc. Voulez-vous que vos prières soient exaucées, demandez à Dieu la sanctification de son nom, l'accomplissement de sa volonté et la possession de sa gloire, avant de lui demander votre pain quotidien et les autres nécessités de la vie. Si vous renversez cet ordre, si vous demandez les biens du monde avant ceux du ciel, on n'écoutera point vos prières, parce que la parole de Dieu n'est engagée que pour ceux qui garderont l'ordre qu'il leur a prescrit. Et quel est cet ordre ? Le voici : Quaerite etc. Cherchez le royaume de Dieu et sa justice ; rien ne vous manquera et vos demandes seront exaucées. Le fils de Dieu a dû parler de la sorte pour plusieurs raisons qui regardent la prière. Saint Cyprien dit que notre prière n'a point de force, si elle n'est unie à la prière de Jésus-Christ : car il n'y a proprement que lui qui soit exaucé : Exauditus Est. Quand Dieu nous exauce, c'est pour l'amour de son fils. C'est pourquoi si les anges ne portent de sa part nos prières devant Dieu, elles ne seront jamais écoutées, parce qu'elles ne seront pas dignes de lui être présentées de notre part. Bien davantage, elles seront réprouvées, si nous ne les faisons en vue de notre salut, parce que c'est l'idée de Jésus-Christ quand il prie pour nous : Rogo Te, etc. Mais demandons-nous, messieurs, d'être unis à Dieu par amour et par charité ? Rien moins que cela. Nous demandons d'être délivrés des maladies qui nous affligent ; nous prions pour l'établissement de nos familles. Mais, parce que ces prières sont détachées de celles du sauveur, elles n'ont ni force ni vertu et ne sont point exaucées. Pourquoi est-ce que le fils de Dieu ne prie pas son père pour nous obtenir des bénédictions tem-Christ, priant pour nous, ne prie jamais que par rapport à notre salut. C'est pourquoi, à moins que nos prières n'aient rapport à cette fin, elles seront invalides. Vous avez beau demander des biens temporels, vous ne les obtiendrez jamais, parce que Jésus-Christ ne vous les a pas mérités ; et la raison, dit Saint Augustin, c'est qu'ils ne sont pas l'objet de notre espérance. Ah ! Qu'un véritable chrétien ne se promette donc pas d'être heureux en ce monde, puisque son bonheur regarde l'autre vie. Nemo Sibi. Ne nous étonnons donc pas si Dieu nous laisse dans la pauvreté et dans les afflictions quand nous demandons d'en sortir. Je sais bien que cela a donné sujet aux païens de se railler de nous lorsqu'ils voyaient les chrétiens toujours en prières et cependant misérables. Mais Saint Augustin leur répond que c'est en cela que nous justifions aisément la conduite de la providence, parce qu'elle ne veut point que nous priions pour être à notre aise et avoir des biens en abondance. Ah ! Si un chrétien a pour but cette espérance temporelle dans sa prière, il y va de son intérêt qu'il ne soit pas exaucé, parce que, demandant des biens temporels, il se prive de ceux qui regardent son salut. Voilà donc, chrétiens, à quoi se doivent réduire vos prières : à demander des biens éternels. Tout le reste est inutile et indigne d'un chrétien. Ah ! Si Dieu vous accordait ces demandes temporelles, ce serait une marque de sa colère : il serait comme un père qui, pour contenter la passion d'un enfant, lui donnerait des bagatelles, au lieu de son héritage. Que diriez-vous si vos parents vous traitaient de la sorte ? Vous ne le voudriez pas. Et vous voulez que Dieu vous traite ainsi et qu'ils vous donne des bagatelles et de la fumée pour des bien solides et véritables ! Ah ! Sa bonté ne lui permet pas de vous enrichir de ces vains trésors de la terre pour ne vous pas priver des biens du ciel. Imitons donc le patriarche Abraham dans nos prières. Il ne demandait que Dieu pour récompense ; il ne pensait point à tout le reste. Multi etc. Hé ! Puisque nous espérons tout de Dieu, détachons-nous des choses du monde qui ne peuvent rien pour notre salut. Savez-vous bien, dit Saint Augustin, pourquoi Dieu refuse la prière de ses serviteurs ? C'est qu'ils lui demandent des choses qui leur sont communes avec les païens. Les impies obtiennent de Dieu des biens et des richesses, et moi je ne les obtiens pas. D'où vient cela ? C'est que si je les obtenais, je m'oublierais de Dieu, et au lieu d'être du nombre de ses élus, je serais de celui des réprouvés. Ah ! Je remercie Dieu, disait ce saint prophète, de ne m'avoir point exaucé selon les désirs des hommes. Je compte pour un bienfait de m'avoir refusé ce que je lui demandais ; parce que, dit Saint Augustin, selon les décrets éternels de la providence, nous ne sommes pas exaucés selon nos désirs, si ce n'est qu'ils se rapportent à notre salut. Deus Non Exaudit etc. Voulez-vous savoir la différence qu'il y a entre les bénédictions des saints et celles des impies ? Nous en avons une figure dans Jacob et Esaü. Ce sont deux frères qui reçoivent la bénédiction de leur père ; mais il y a cette différence qu'Esaü ne reçoit qu'une bénédiction temporelle, et Jacob, une spirituelle : les biens de la terre pour Esaü, mais les biens du ciel pour Jacob. Il est vrai, dit Saint Chrysostome, que ces deux frères reçoivent la bénédiction du ciel et de la terre ; mais remarquez bien ce qui est dit dans l'écriture : Det Tibi etc. Voilà pour Jacob. Mon fils, dit ce bon père, je prie Dieu qu'il fasse descendre sur vous les bénédictions du ciel et que vous ayez abondamment des biens temporels. Mais, pauvre Esaü, voici ta bénédiction : De Pinguedine etc. Tu auras la graisse de la terre et ensuite les bénédictions du ciel. Quelle est donc la différence de ces deux bénédictions ? Toutes deux sont des biens du ciel et de la terre et pourtant, Jacob est la figure des prédestinés, et Esaü, des réprouvés. Pesez bien, dit Saint Chrysostome, ces paroles et vous verrez les différentes façons de prier en ces deux sortes de bénédictions. Que demande Isaac pour son fils Jacob ? Premièrement les rosées du ciel ; les bénédictions spirituelles et ensuite les biens de la terre. Voilà des prières conformes à l'ordre que le fils de Dieu nous a prescrit : Quaerite etc. et voilà pourquoi Jacob fut heureux. Mais, pour le pauvre Esaü : De Pinguedine etc. On demande premièrement des grandes richesses, abondance des biens temporels, et ensuite on demande les biens et les faveurs du ciel. Et voilà son malheur, parce qu'il cherchait les biens de la terre avant ceux du ciel. Triste figure d'une vérité effroyable ! Voyons, messieurs, ce qui se passe dans les prières de la plupart des chrétiens. Ils prient tous pour une même fin et des biens de la terre. Mais enfin, quelle est la nature de la prière des gens du monde ? Ils demandent au ciel de grandes richesses, bonne santé, bonne réputation ; enfin, la graisse de la terre, et ensuite ils cherchent les biens du ciel. Ils renversent l'ordre du fils de Dieu, et voilà ce qui en fait autant de réprouvés. Mais les gens de bien demandent à Dieu premièrement les bénédictions spirituelles, les biens de l'éternité, la pratique des vertus. Mais pour les biens du monde, ah ! Mon Dieu, donnez-nous ce qu'il vous plaira. Et voilà ce qui les rend saints. Ah ! Gens du monde, vous ne savez ce que vous demandez quand vous priez pour l'établissement de vos familles. Pourtant, vous demandez des biens, des plaisirs et des honneurs, et pour l'esprit de la religion, Dieu vous en donnera ce qui lui plaira siez pas tout à fait pour impies. Se faut-il étonner, après cela, si la plupart des prières sont tout à fait inutiles, et si, en punition, Dieu ne leur accorde pas les grâces de leur salut ? Quelle indignité de demander la graisse de la terre pour la rosée du ciel ! Quoi ! Préférer les richesses du temps à celles de l'éternité ! Voilà la source de l'inefficacité de nos oraisons. Nous ne sommes point exaucés parce que nous ne demandons pas les choses qu'il faut demander. Nous ne sommes point exaucés parce que nous demandons mal les choses qu'il faut demander. C'est la seconde partie de ce discours, qui demande, pour un quart d'heure, un renouvellement d'attention. Seconde partie. Ce serait une grande erreur de croire que la multitude des conditions requises à la prière en rendît l'exercice comme impossible et que Dieu, quoiqu'il ait le droit de refuser ses grâces quand il veut, ne les accorde pas aussi comme il veut. Non, chrétiens, Dieu ne nous traite pas avec toute la rigueur imaginable. Car, comme il n'a point d'inclination plus forte que celle qui le porte à faire du bien, aussi ne prend-il jamais tant de plaisir que quand il nous en fait, et principalement dans un temps où il se trouve plus offensé. Desiderat etc., dit l'Abbé Rupert. Dieu ne se plaît pas à faire voir sa force contre nous, puisqu'à sa mort il a voulu paraître dans la faiblesse pour l'amour de nous. Noluit etc. Cela posé, je dis que Dieu exige de nous beaucoup de conditions dans la prière, qui, quoiqu'elles paraissent difficiles, ne laissent pas d'être aisées dans la pratique, puisqu'il ne demande pas davantage de nous que ferait un homme à qui on ferait quelque prière. Quelles sont donc les conditions que Dieu demande pour rendre nos prières efficaces ? Il veut que nous priions avec confiance pas juste ? Est-ce une chose difficile de se confier en Dieu ? Si un homme n'avait pas de confiance en vous, lui accorderiez-vous la grâce qu'il vous demande ? Il semble que non qu'il ferait injure à votre sincérité et à votre honneur. Dieu peut-il demander moins que cela ? Mais voici une autre condition. C'est l'humilité. Sans cette vertu, Dieu rejette la prière. Y a-t-il rien de plus juste ? Si quelqu'un demandait une grâce au roi avec un esprit fier, s'il en était refusé diriez-vous que ce roi serait chiche de ses grâces ? Cela ne saurait tomber dans le sens commun. Il y a bien d'autres conditions auxquelles Dieu attache l'efficacité des prières. Mais je m'arrête seulement à celle-ci, qui est l'attention de l'esprit et l'application du coeur. Sans cela, la prière ne peut subsister, non plus que le corps sans l'âme. Qu'est-ce que la prière, demande Saint Bonaventure ? C'est une élévation de notre coeur à Dieu nous avons avec Dieu, dans lequel nous parlons des choses qui regardent notre salut, où nous lui exposons nos nécessités spirituelles et temporelles. Voilà en quoi consiste la prière. Or, je dis qu'elle ne peut subsister sans une grande attention d'esprit et de coeur, et que, quand une personne serait jour et nuit aux pieds des autels, sa prière serait inutile s'il n'a point d'attention, d'où je tire plusieurs conséquences. La première est que, s'il y a de l'attention, l'esprit de la prière y est, selon Saint Bonaventure et tous les théologiens. Mais combien y en a-t-il qui aient de l'attention ? Combien y en a-t-il qui pensent à ce qu'ils disent ? Il y a une infinité de personnes qui ne prient point : parce que leur prière est sans attention et sans réflexion, autant vaudrait-il qu'ils ne priassent point. N'est-il pas vrai que la dévotion n'est qu'une routine de prières vocales, une demande que l'on fait avec un esprit égaré ? On remue les lèvres, mais l'on pense à autre chose. C'est la plainte continuelle que Dieu en fait dans l'écriture sainte : Populus etc. Non, il n'y a aujourd'hui dans les prières que de l'extérieur ; tout ce que l'on y fait n'est qu'hypocrisie. On prie sans savoir ce que l'on demande. Il en est comme des femmes qui ayant l'imagination gâtée, parlent beaucoup et ne disent rien qui vaille. Ah ! Que cela est étrange de voir que la plupart des personnes mêmes qui sont consacrées à Dieu, qui s'occupent à célébrer le service divin, ne prient point du tout à force de prier, parce qu'ils prient par coutume et sans attention. Et ainsi il faut conclure que l'esprit de la prière est rare parmi les chrétiens. La seconde conséquence, c'est que si la prière renferme essentiellement une application d'esprit à Dieu, il y a quantité de chrétiens qui se croient être dans la voie du salut et qui n'y sont pas. Les théologiens disent que la prière est nécessaire au salut, non pas d'une nécessité de précepte, mais d'une nécessité de moyen, qui est plus étroite et dont on ne peut se dispenser. Sans grâce, il n'y a point de salut, et sans prière, il n'y a point de grâce. Ces vérités sont en une infinité d'endroits de l'écriture sainte. Je continue donc et je dis que sans la prière il n'y a point de salut, et que sans attention, il n'y a point de prière. Bien davantage ; si je prie sans attention, je pèche, et si je suis en péché, je ne saurais me sauver, parce que c'est la grâce qui me sauve. Voyez, messieurs, où va la nécessité de la prière. Ah ! Si je n'ai point d'autre moyen dont mon salut dépende que celui de la prière, qu'il est difficile de me sauver, puisque, la plupart du temps, je prie sans attention ! Grand prophète, vous aviez bien compris ces vérités quand vous disiez : soyez béni, mon Dieu, de ne m'avoir pas ôté l'esprit de la prière : Benedictus etc. Où en êtes-vous, chrétiens ? Vous qui n'avez pas l'esprit de la prière, ne vous plaignez pas que c'est Dieu qui vous l'a ôté. C'est vous-mêmes, dit Dieu, qui vous l'avez ôté, faute d'application et d'attention aux prières que vous faites. La troisième conséquence est que, puisque l'attention de l'esprit est une partie essentielle de la prière, il s'ensuit que cette attention qui nous est commandée, est une partie du précepte qui l'ordonne. Cela étant, il ne faut pas se contenter de prier de bouche. Ce serait une offense mortelle de prier de la sorte. Ah ! Qu'il est étrange de voir que la prière qui devrait servir à notre salut, serve à notre réprobation ! Dans le dessein de Dieu, la prière est la source de notre bonheur ; et, dans le mauvais usage que nous en faisons, elle est le principe de notre malheur. Souvenez-vous, mes frères, que l'obligation que nous avons de prier est un acte de religion. Et comme on demande la contrition du coeur dans la pénitence, de même on demande l'attention de l'esprit dans la prière. Soit que cette obligation vienne du précepte de l'église ou du précepte de Dieu, nous sommes toujours obligés d'avoir cette attention d'esprit. L'église nous y oblige lorsqu'elle nous commande de faire des actions extérieures de religion. Il ne faut pas s'arrêter à ces diverses opinions sur la prière, ce ne sont que des subtilités de l'école de dire que l'attention de l'esprit n'est nécessaire que lorsque l'on est obligé de prier. C'est un mépris que l'on fait de Dieu de prier sans attention, de quelque manière que l'on prie. Ah ! Messieurs les ecclésiastiques, quelle excuse pour vous qui êtes obligés de prier ? Pardonnez-moi si je vous dis que vous ne vous acquittez point de votre devoir, si vous priez sans attention, et qu'ainsi vous êtes obligés de restituer les revenus de vos bénéfices. Ce n'est pas là une morale critique Qu'il y en a beaucoup sur qui tombe le malheur que David souhaitait à son ennemi : Oratio etc. ! Oui, dit Saint Jérôme, ces paroles de David feront le procès de quantité de personnes. Leurs prières feront descendre les malédictions du ciel, pour être faites par des esprits égarés. Enfin, je dis, pour dernière conclusion, que ce n'est pas sans grande raison que Dieu ne nous exauce pas, puisque nos prières sont si défectueuses et qu'une partie de l'essentiel y manque, qui est l'attention : bien loin que ce soit une prière, c'est un mépris que nous faisons de Dieu, qui irritera sa justice contre nous plutôt que de l'apaiser. Quoi ! Nous voulons que Dieu écoute nos prières et nous ne l'écoutons pas ! écoutez-moi, mon Dieu, dit le chrétien : Audi etc., lui répond Dieu. Tu demandes d'être écouté et tu ne m'écoutes pas tu me parles sans me regarder ni penser à moi. Inclina etc. Hé, mon Dieu, prêtez l'oreille à ce que je dis ! - hé ! Malheureux, tu n'as aucune application à ce que tu dis ! çà, messieurs, comment voulez-vous que Dieu vous écoute, puisque vous ne l'écoutez pas ? Comment voulez-vous que Dieu vous exauce, puisque vous ne lui demandez rien qui vaille ? Y a-t-il de la raison ? Peut-il vous écouter, en ne lui faisant que des demandes impertinentes ? Voilà ce qui vous rend inexcusables. Réformez donc votre vie et priez, à l'avenir, avec plus d'attention. Puisque la prière est la source des grâces que vous demandez à Dieu, faites en sorte que ces grâces couronnent vos bonnes oeuvres, pour obtenir en suite une couronne de gloire, que je vous souhaite. Amen.