Auteur : Bourdaloue, Louis Titre : Sermons pour tous les jours du Carême Titre d'ensemble : Oeuvres complètes par le P. L. Bourdaloue ; 2 Publication : Numérisation BnF de l'édition de Paris : INALF, 1961- (Frantext ; Q978). Reprod. de l'éd. de Paris : Bloud et Gay, 1922 Note : Document numérisé en mode texte. Texte daté de 1692, d'après Frantext. Le document original contient 360 pages. Domaine : Religions chrétiennes Identifiant : N087697. Numérisé en mode texte Ce document est libre de droits. Ce document est extrait de la base de données textuelles Frantext réalisée par l'Institut National de la Langue Française (INaLF) SERMONS POUR TOUS LES JOURS DU CAREME, par le P. L. Bourdaloue POUR LE JOUR DES CENDRES de l'esprit de la pénitence dans la pensée de la mort. ce furent les paroles dont Dieu se servit au commencement du monde pour punir le premier homme après sa désobéissance ; mais ce sont les mêmes paroles que l'église adresse aujourd'hui à chacun de nous en particulier par la bouche de ses ministres dans la cérémonie des cendres. Ce furent des paroles de malédiction dans le sens que Dieu les prononça ; mais ce sont des paroles de bénédiction dans l'intention et la fin pour laquelle l'église nous les fait entendre. Ce furent des paroles terribles et foudroyantes pour ces premiers pécheurs, puisqu'elles signifièrent l'arrêt de leur condamnation ; mais ce sont des paroles douces pour les pénitents, puisqu'elles leur en- seignent les voies de leur conversion et de leur justification ; Dieu, comme dit Saint Ambroise, prenant plaisir à exprimer par sa parole dont la signification est infinie, et à opérer par elle dont la vertu est toute puissante, des effets entièrement opposés, c'est-à-dire se servant des mêmes termes pour confondre et condamner les pécheurs à la mort, pour instruire et conduire les pénitents à la vie. Je ne sais, chrétiens, si vous avez jamais fait réflexion à une chose remarquable qui est rapportée dans le livre de l'exode et qui vient très bien à mon sujet. Quand Dieu voulut autrefois punir l'égypte, il commanda à Moïse de prendre une poignée de cendres et de la répandre en présence de Pharaon : Spargat Illum etc. L'écriture remarque que ce fut comme un signal dont Dieu se servit pour lui prédire tous les horribles fléaux dont la terre d'égypte fut par après affligée : (...). Dieu fait aujourd'hui le même commandement aux prêtres de l'église qu'il fit pour lors à Moïse et à Aaron. Il veut qu'ils prennent des cendres de dessus les autels et qu'après les avoir sanctifiées ils les répandent sur tous les fidèles : (...). Mais il faut avouer que, dans cette cérémonie, l'intention des uns et des autres est bien différente. Car, au lieu que Moïse et Aaron voulaient faire connaître par là à Pharaon qu'il était abandonné de Dieu et n'en devait attendre que les derniers supplices, les prêtres de l'église, par une conduite tout opposée, ne répandent les cendres sur nos têtes que pour nous faire ressentir les effets de la bonté de Dieu et pour exciter en nous les sentiments d'une véritable pénitence. C'est ce que j'ai dessein de vous faire voir aujourd'hui comme la première vérité que je dois vous prêcher à l'entrée de ce saint temps de carême. Esprit divin, animez mon coeur et purifiez ma langue, afin que je remplisse dignement ce saint emploi ; éloignez de moi tout ce qui est de moi ; ne me donnez point d'autres pensées que celles qui sont capables de convertir les âmes ; donnez-moi des paroles non pas selon la prudence du siècle et pour contenter l'esprit humain, mais selon la prudence du ciel et pour guérir les consciences ; portez mes auditeurs à recevoir avec fruit les lumières qu'il vous plaira de m'inspirer, et parce que je ne dois pas avoir d'autre dessein que celui de leur salut, faites qu'ils ressentent le fruit qu'ils attendent de mon ministère. C'est la grâce que je vous demande par l'entremise de votre épouse, à qui je dis avec l'ange : Ave, Maria. Tertullien parlant du jeûne a dit une parole admirable et qui explique parfaitement bien la nature de la pénitence. Il y en a, dit ce grand personnage, qui poussés d'un désir généreux de réparer tous les désordres de leur vie passée, ne se contentant pas de s'abstenir des choses criminelles, se défendent encore l'usage des créatures de Dieu quoique innocentes en elles-mêmes, comme sont la viande et la chair des animaux, de sorte que, par un secret merveilleux, ils trouvent le moyen d'immoler à Dieu, en châtiment et en punition de leurs corps, l'humilité de leurs âmes et de leurs esprits par le saint exercice de la pénitence : Sunt Quidam etc. Excellente occupation de la pénitence qui, dans la pensée de ce père, offre en même temps un double sacrifice à Dieu, c'est-à-dire le sacrifice de l'esprit par une humilité volontaire de toutes ses puissances et le sacrifice du corps par les rigueurs et par les austérités qu'elle nous impose. C'est à cette pensée, chrétiens, que je veux m'attacher aujourd'hui, et, parce que ces deux sacrifices de la pénitence se doivent faire en nous en détruisant deux obstacles très dangereux qui s'y opposent, dont le premier est l'esprit d'orgueil qui enfle nos esprits, et le deuxième est l'amour déréglé que nous avons pour nos corps et qui nous empêche de les mortifier, car l'esprit d'orgueil ne peut pas s'accommoder avec l'humilité de l'esprit, et l'amour déréglé que nous avons pour nos corps ne peut pas s'accorder avec les rigueurs et les austérités de la pénitence, je prétends de vous montrer aujourd'hui que la chose par laquelle ces deux obstacles peuvent être détruits, c'est particulièrement la pénitence, et pour cela je partage tout ce discours en deux parties. Il faut sacrifier l'orgueil de l'esprit par l'humilité de la pénitence, et c'est cette première considération que les cendres qu'on nous donne nous inspirent, parce qu'elles sont les marques et le symbole de la mort ; voilà ma première partie. Il faut sacrifier à Dieu la délicatesse et la mollesse du corps par les rigueurs et par les austérités de la pénitence qui nous engage à méditer continuellement la nécessité qu'il y a de mourir, et c'est un joug qui nous est imposé par les austérités de la pénitence ; c'est ma seconde partie. Humilions notre esprit sous le joug de la pénitence, mortifions notre chair par l'usage de la pénitence. L'un et l'autre s'effectuera en vous quand vous rentrerez en vous-mêmes par la méditation de la cendre qui est un mystère d'humilité et de mort. Voilà tout le sujet de vos attentions. Première partie. Comme il est de la foi que l'orgueil de l'homme a été la cause, le sujet et la source de son péché, il ne faut pas s'étonner aussi que le même orgueil soit un obstacle essentiel qui s'oppose à la pénitence qui est le remède du péché. Si l'homme était demeuré toujours dans les termes de l'humilité qui lui était comme naturelle, puisque l'humilité n'est autre chose que la nature même de l'homme, l'homme ne se serait jamais élevé contre son dieu. Et si nous faisions une réflexion sérieuse sur nous-mêmes pour rentrer dans notre néant, il ne nous serait pas difficile à même temps de rentrer dans l'ordre de la pénitence et de satisfaire à la justice de Dieu. Mais cet esprit d'abaissement est combattu par l'orgueil de notre esprit, et par cet esprit d'orgueil nous nous révoltons contre Dieu et nous concluons qu'il est juste de ne point faire cette réparation. Quel remède à ce malheur ? Il n'y en a point d'autre que celui que le Saint-Esprit nous présente aujourd'hui, qui est de nous servir de l'humilité de notre esprit, afin de juger de notre vanité même. Comme dit Saint Augustin, il faut faire remonter l'homme jusqu'à sa source afin de l'humilier, et c'est ce que fait la pensée de son néant et de sa mort. Quand un homme du commun ou de la lie du peuple vient à devenir insolent, le moyen le plus propre pour l'abaisser, c'est de lui mettre devant les yeux la qualité ou plutôt la bassesse de son extraction. C'est assez de lui dire : d'où êtes-vous venu ? Il n'en faut pas davantage pour lui inspirer des sentiments de modestie et d'humilité, s'il en est capable. Mais si on ajoute quelque chose, et si, étant élevé à quelque degré de fortune ou d'honneur, on lui dit : prenez garde à ce que vous faites ; considérez la disgrâce qui vous peut arriver en un moment, c'est-à-dire qu'après avoir été quelque chose, bientôt vous ne serez plus rien du tout, ah ! Si on osait lui dire ces paroles, cela ferait sans doute dans son esprit la plus forte de toutes les impressions : il serait doux, il serait traitable, il reconnaîtrait sa bassesse et la petitesse de sa condition. Et pourquoi ? Parce qu'il n'envisagerait rien de plus fort que la certitude de ses chutes et qu'en lui montrant seulement ce qu'il a été, il verrait évidemment ce qu'il doit être. Voilà à peu près ce qui engage l'homme à connaître ce qu'il est. L'homme était dans la grandeur, dit l'écriture, et il s'est méconnu : (...). Cette méconnaissance l'a toujours fait soulever contre Dieu. Mais qu'a fait l'église pour réprimer son orgueil ? Elle a inspiré ces paroles à ses ministres, pour lui dire aujourd'hui : (...) ; souviens-toi, homme, que tu n'es que poussière, comme si elle lui disait : ô homme, pourquoi te piques-tu de grandeur, bien loin de t'abaisser dans l'état du néant et de la mort où Dieu te réduira bientôt ? Voilà les deux termes où il faut que ton orgueil se borne. Raisonne bien sur ces deux principes, et tu verras qu'autant que tu t'es voulu élever, autant tu te voudras ravaler. C'est donc une importante instruction que l'église, cette sainte mère, fait aujourd'hui à tous ses enfants, mais remarquez comment elle la fait et quelles sont les circonstances dont elle se sert. Parce qu'elle ne veut point de ces âmes qui s'exaltent et qui se flattent, elle tâche de rabattre l'orgueil de leurs esprits pour les obliger à faire pénitence. Car en effet, il ne faut se servir que de la cendre et du souvenir de leur néant pour les y engager. Et pourquoi ? Dit Saint Augustin. Parce qu'il n'y a rien de plus favorable et de plus puissant pour les abaisser que le souvenir de leur néant. Saint Grégoire dit que la mort est le mystère de notre nature et de notre substance, ou bien que c'est plutôt le mystère de notre humilité ; il dit que les cendres servent pour confondre tout l'orgueil de l'homme, et il ajoute que c'est une obligation qui nous inspire comme indispensablement des sentiments de néant et de mort, quand même nous ne voudrions pas nous en souvenir et que nous tâcherions tous les jours de l'oublier. Elle nous fait avoir de bas sentiments des grandeurs, des richesses et de cette beauté dont nous nous flattons si souvent et souvent si mal à propos. Ah ! Chrétien, la mort te dit que cette autorité dont tu abuses te sera bientôt enlevée. Car enfin, qu'on considère les épitaphes de ces grands hommes : on n'y voit que des honneurs, que des grandeurs, et tout ce qu'ils ont jamais fait de rare et d'éclatant y est écrit en termes magnifiques ; voilà ce qui est au dehors de leurs tombeaux ; mais que je fouille au dedans, je n'y vois qu'un peu de poudre, un peu de cendres et des ossements à demi pourris qui semblent se ranimer pour nous dire ce qu'ils sont : (...). Ils nous apprennent que, bien loin que tous ces honneurs soient marqués par l'ordre de la providence, ce ne sont que des marques de notre vanité, et que tous ces avantages et toutes ces prérogatives dont nous nous flattons, sont autant de preuves invincibles et des marques convaincantes de notre orgueil qui prétend que nous ne soyons pas comme les autres, et nous séparer du reste des hommes. Erreur dont la mort sait bien nous détromper, et c'est ce que dit Saint Augustin dans le livre de la grâce : regardez dans les sépulcres où il n'y a que de la poudre et de la cendre, et voyez si par des marques différentes et plus glorieuses vous pourrez discerner les princes de leurs vassaux et les rois et les monarques de leurs sujets. Point du tout. Les rois et les sujets, les princes et les vassaux, tous les hommes sont incapables d'aucune distinction après la mort, et c'est ce que dit un philosophe à un empereur. Cet empereur voyant que ce philosophe s'arrêtait à considérer un tas d'ossements, lui dit : qu'est-ce qui te fait tant regarder ces ossements ? -je tâche, répondit ce philosophe, à rencontrer la tête de votre père parmi tous ces ossements, car elle est de ce nombre et je le sais. L'empereur ne put s'empêcher d'approuver ces paroles, sachant bien qu'il ne pouvait y avoir de distinction entre la poudre, la cendre et les ossements des morts. Où sont tant de grands et de riches qui ne parlaient que de bâtir de superbes et magnifiques maisons ? La mort les a réduits en terre et en poudre. Où est ce grand héros qui ne se contentait pas d'un monde tout entier ? La mort a fait de son corps de la cendre et de la poussière : (...). à peine peut-il maintenant remplir une petite urne. La mort nous apprend que la mémoire de ce que nous avons été périra, que nos meilleurs amis seront les premiers à nous oublier, et que tout ce que nous avons fait hors de la vue de Dieu sera pour nous comme de la cendre que le moindre vent emporte. C'est une comparaison qui est tirée du livre de Job. Dieu voit dans l'écriture un roi superbe et glorieux et il lui dit : (...). Tu verras que ta grandeur se dissipera bientôt et que tout ton orgueil sera réduit en poudre. Et enfin tous les avantages dont nous nous piquons, tout cela sera réduit en cendre, à l'inconstance et à la fragilité de la poussière, en sorte que quand vous auriez autant d'avantages comme vous pourriez vous en souhaiter, (...), voilà où se réduiraient tous vos avantages ; c'est que tout ce que vous seriez par votre superbe et par votre orgueil doit être réduit en poudre. Car enfin, ce n'est pas assez de considérer la vie présente à laquelle nous sommes attachés ; il faut considérer ce que nous serons un jour. Et, comme dit Tertullien, qu'est-ce que nous sommes sinon un peu de boue et de fange érigée en titre d'homme ? (...). Ce sont les paroles de Tertullien. Or est-il du propre de l'homme, qui est si peu de chose, de s'élever à quelque chose de si grand ? (...) ? La mort, chrétiens, se moque de tout cela. Mais, comme dit l'apôtre, tout ce que nous voyons dans le monde n'est qu'un néant, et fort peu de gens le conçoivent : (...). Et c'est pour cette raison que l'église joint la cendre à la pensée de la mort, pour nous faire entrer dans la connaissance de notre néant : (...). Mais pourquoi nous mettre cette cendre dessus la tête et au front ? Ah ! Chrétiens, est-il besoin de vous l'expliquer ? L'église vous met la cendre sur la tête, qui est le siège de la raison, pour nous faire voir que la cendre et la mort doit être le sujet de nos méditations continuelles : (...) ; parce qu'elle sait que ce serait peu de chose de nous faire voir que nous sommes mortels, si elle ne faisait servir le souvenir de la mort pour faire entrer dans nos coeurs la grâce et les véritables sentiments de pénitence. Car il est évident que ce qui, de tout temps, a retenu les hommes dans le devoir, ç'a été la pensée de la mort et qu'ils doivent être un jour réduits en cendres. C'est pour cela que dans les funérailles des grands, les cendres ont toujours été considérées comme une chose bien instructive. C'est pour cela que les grecs dans le couronnement de leurs empereurs leur offraient un vase de cendres. C'est pour cela que les empereurs romains faisaient marcher un homme à côté d'eux aux jours de leurs plus grands triomphes, qui leur disait : souvenez-vous que vous êtes mortel. C'est ainsi que le grand prêtre de l'ancienne loi se couvrait de poussière et de cendre avant d'entrer dans le temple pour faire le sacrifice. C'est ainsi que, dans la cérémonie du sacre des souverains pontifes, on leur fait passer des étoupes qui brûlent et qui se réduisent en cendres devant leurs yeux pour leur faire connaître la vanité de la gloire du monde. Et pourquoi cela ? Parce que ces grands hommes, ayant tant d'ascendant sur les autres, ils n'auraient peut-être jamais eu la pensée qu'ils étaient mortels, en telle sorte qu'ils avaient besoin de ce tempérament, sans lequel souvent il leur aurait été impossible de ne pas dégénérer de la bassesse de leur condition. De là vient que les païens mêmes avaient un si grand soin de conserver les cendres de leurs parents, non seulement pour se souvenir d'eux, mais par un certain instinct et une inspiration secrète qui leur venait d'en haut pour les retenir dans le devoir. De là vient que Moïse, avant que de sortir de l'égypte ne voulut pas se charger des richesses de ce peuple, mais seulement des cendres des grands hommes, afin que le peuple de Dieu se souvînt à chaque moment de la mort. De là vient que lorsqu'Aaron brûla le veau d'or et qu'il le réduisit en cendres, il obligea les israélites d'en boire l'eau, afin de leur faire souvenir qu'ils devaient mourir. Ah ! Qu'un coeur orgueilleux a bien de la peine à entendre cette leçon ! Ah ! Que ce souvenir lui est incommode ! Aussi je ne m'étonne pas s'il est si peu capable de conversion. Cela n'empêche pas cependant que l'église ne fasse de son côté ce qu'elle peut pour abattre cette enflure, et c'est aussi pour inspirer cette humilité qu'elle veut que nous rappellions à notre mémoire la cendre et la poussière : (...). Souviens-toi, ô homme, que tu es une double cendre, cendre dans ta création, cendre dans ta mort. L'une de ces cendres te soumet à la puissance de Dieu et l'autre à sa justice l'une te montre que ton origine est le néant, et l'autre te fait voir que ta fin et ton terme est la mort. Que dis-je ? L'église présente encore une troisième cendre au chrétien, qui a une merveilleuse alliance avec ces deux premières, et c'est la cendre de la pénitence. Car quand il reçoit celle que le prêtre lui met sur la tête, il doit se dire à soi-même : Seigneur, j'accomplis aujourd'hui avec liberté ce que je dois souffrir un jour par nécessité. Je reconnais que vous avez droit de me réduire en cendres, et c'est pour cela que je m'y réduis déjà par avance. Faites, Seigneur, que cette cendre me tienne lieu d'une partie de la satisfaction que vous exigez de moi. Commencez aujourd'hui de vous venger de moi par moi-même. Comme je suis un insigne criminel, et que vous avez droit de me réduire en poussière, souffrez que la pénitence que j'embrasse fasse pour vous ces mêmes fonctions, et qu'entrant dans les intérêts de votre justice, je m'afflige, je me brise de douleur, je me mette en cendres, que je m'enfonce dans mon néant, avant que la mort m'y précipite. Voilà les véritables sentiments qu'un pénitent véritablement pénitent doit concevoir dès aujourd'hui, c'est-à-dire que, dès aujourd'hui, il doit se condamner à la mort par la pratique d'une conversion sincère, qui consiste dans l'humilité qui lui est inspirée par la cendre. Car si, dans le trésor de la miséricorde de Dieu, il y a quelque moyen efficace de confondre et d'abattre l'homme orgueilleux, c'est la considération de la cendre et de la mort. C'est pour cette raison que le grand Saint Ambroise, pour humilier l'orgueil de l'empereur Théodose et l'obliger à faire pénitence, lui dit ces majestueuses paroles : " peut-être, grand empereur, que cette puissance et cette autorité souveraine que vous avez entre vos mains est un nuage qui vous empêche de connaître votre péché ; peut-être cette grande multitude d'officiers qui vous environnent vous font oublier vous-même ; peut-être qu'à force de voir des peuples au-dessous de vos pieds, vous ne vous souvenez plus que vous avez un dieu au-dessus de votre tête. Mais mettez-vous dans la véritable situation où vous devez être ; ne regardez pas ce que vous êtes, mais ce que vous serez ; employez, pour corriger la tumeur de votre esprit, la fragilité de la poussière, et si vous le faites, il n'y a rien que je ne me promette de la grandeur de votre courage. Avouez donc, grand empereur, que vous commandez à des hommes de même nature et de même condition que vous, et puisque vous avez le même dieu qu'eux, pensez à l'apaiser avec eux par la pénitence, puisque, aussi bien qu'eux, vous l'avez irrité par vos péchés. " chrétiens, tout empereur que fût Théodose, il pleura son péché, et touché de ces paroles, il fit une pénitence publique d'un crime qu'il avait commis publiquement. (...). Voilà comme un grand empereur a été converti, et si on proposait souvent ces vérités aux grands de la terre, je suis sûr qu'ils se convertiraient. Mais qu'est-ce qui les entretient dans le vice ? C'est qu'au lieu de leur parler de leur bassesse et de leur néant, on ne les flatte que de leur ambition et de leur grandeur tenir de la certitude de leur mort, on ne les entretient que d'une immortalité chimérique qu'au lieu de leur dire qu'ils sont des hommes, on voudrait leur persuader qu'ils sont des dieux. Mais que dis-je ? Il ne s'agit pas aujourd'hui de la conversion des rois et des empereurs, il s'agit de la vôtre, mes frères, qui est quelquefois plus difficile que celle des têtes couronnées. Car l'orgueil est-il moins dans les petits que dans les grands ? Au contraire, n'y est-il pas plus enraciné et plus odieux, puisqu'il est vrai qu'il n'y a rien que Dieu haïsse davantage qu'un pauvre superbe ? (...). Combien voit-on de canailles plus superbes que des rois et, si je l'ose dire, plus indisposés à se convertir. Combien de petites femmes plus ambitieuses que des reines, et à qui je persuaderais plus difficilement la nécessité de la pénitence ! Ce n'est pas que l'on ne sache qu'on est mortel, mais c'est qu'on n'y fait nulle réflexion. Ce n'est pas que cette femme ne se présente tous les ans à nos autels pour y recevoir de la cendre, mais c'est qu'elle s'y présente par coutume, sans componction de coeur, sans humilité, pleine d'elle-même et vide de Dieu. C'est pour cela qu'au lieu d'y venir avec un habit qui marque sa modestie, elle y vient avec un appareil fastueux, et Jésus-Christ ne voulant pas qu'en cet état elle reçoive le fruit de la cendre, il la renvoie avec autant de poudre qu'elle en avait, c'est-à-dire avec la poudre de son orgueil et de sa vanité. N'est-ce pas ce que nous voyons en nous-mêmes, n'est-ce pas ce que nous expérimentons en nos personnes ? En sorte que, par le plus funeste de tous les malheurs, il arrive que quoique toutes ces choses soient des marques de notre faiblesse, cette cendre ne nous est que fatale, parce qu'elle ne tend qu'à augmenter notre orgueil. Tandis qu'une femme, par exemple, est entêtée de complaisance d'elle-même, du luxe de ses habits, elle est incapable de s'appliquer aux exercices de la pénitence et des autres vertus chrétiennes. Humilions-nous donc sous la main toute-puissante de Dieu, et si nous ne le voulons pas faire en considération de la grandeur de Dieu et de notre néant, faisons-le pour la crainte que nous devons avoir de sa justice. Et, pour achever ce discours, bannissons non seulement l'orgueil de notre esprit par l'humilité de la pénitence, mais sacrifions encore nos corps par les rigueurs et les austérités de cette même pénitence que la cendre et le souvenir de la mort nous inspire. C'est le sujet de mon second point. Seconde partie. C'est une illusion que l'esprit du monde a de tout temps tâché d'établir, de croire que la pénitence soit une vertu purement spirituelle, qui se contente d'abattre et d'humilier le coeur, sans porter ses coups jusque sur le corps. Pour moi, sans m'arrêter à réfuter les raisons qui appuient cette fausse maxime, je dis que si cela était, il faudrait retrancher de l'écriture ce qu'en ont dit Saint Pierre et Saint Paul qui se sont toujours fortement opposés à la mollesse et à l'amour-propre ; il faudrait reprocher à l'apôtre qu'il a tort de dire que notre corps doit être une hostie vivante, et d'ajouter, quand il parle du crucifiement de la chair avec ses vices et ses concupiscences : (...). Et quand il commande aux fidèles de porter la mortification de Jésus-Christ, non pas dans leur esprit, mais dans leur corps : (...), afin que le péché ne règne pas dans le corps mortel : (...), et quand il dit de lui-même qu'il châtiait son corps et qu'il le réduisait dans la servitude : (...), il faudrait, dis-je, accuser Saint Paul de ne savoir ce qu'il disait, ou d'une grande simplicité, s'il suffisait de porter la pénitence dans son âme et dans son coeur. Je sais, chrétiens, que l'hérésie a dit qu'il fallait entendre ces paroles de l'apôtre en ce sens, je sais, qu'ayant laissé la pénitence dans la seule pensée, elle a trouvé le moyen d'en adoucir la rigueur et d'ôter la mortification du corps, et je ne m'étonne pas qu'elle ait traité le jeûne de superstition, comme s'en sont déclarés hautement les deux derniers hérésiarques, Luther et Calvin. Mais, messieurs, ce sont les ennemis jurés de l'église de Dieu et de son évangile qui parlent de la sorte. Non, non, chrétiens, il n'y a point de véritable pénitence sans la mortification du corps, et tandis que nous ne mortifierons pas nos corps, jamais nous ne changerons de coeur et nous ne nous convertirons. Ah ! Depuis que Jésus-Christ a institué la mortification et qu'il a bien voulu la commencer sur sa chair virginale, il faut que nous la portions sur nos corps, qui ne sont que des corps de péché et d'impureté ; il faut que nous achevions ainsi ce qui manquait à la passion de Jésus-Christ, ou pour mieux parler, ce que Dieu a voulu que nous prissions part à sa passion et cela ne pouvait se faire que par la mortification de nos corps. Ah ! Comme ils ont servi d'instruments au péché, il faut les faire servir d'instruments à la pénitence, et cela d'autant plus que Saint Paul n'appelle plus notre corps simplement un corps, mais qu'il l'appelle un corps de péché : (...). Il faut donc que la pénitence soit dans notre corps et pourquoi ? Il faut que ses actes soient dans notre corps et quiconque retranche son corps de la pénitence, il fait un monstre : il n'est pas pénitent, et il se trompe. Or, les hérétiques s'opposent à cela, et pourquoi ? Parce que cette pénitence, établie de la sorte, s'oppose à l'amour que nous avons pour notre corps ; elle nous prive de toutes les choses qu'il nous faut pour nous conserver notre vie animale, elle nous prive même des choses nécessaires à l'entretien du corps, au lieu que l'amour déréglé que nous avons pour notre corps ne cherche que la mollesse et la délicatesse pour ce corps. Car voilà les démarches de l'amour déréglé que nous avons pour notre corps. Du nécessaire, il passe au commode, du commode au superflu, du superflu il passe à l'agréable, de l'agréable il va au criminel. Voilà ce que l'expérience nous apprend tous les jours. Mais que fait la pénitence ? Elle condamne le superflu, elle retranche l'agréable, elle refuse le commode, elle ôte l'innocent et ce qui paraît même le plus nécessaire ; et pourquoi ? Parce qu'il n'y a rien qui soit plus contraire à la véritable pénitence que tout cela. La pénitence retranche toutes les petites délicatesses. Et pourquoi ? Parce que il n'y a rien qui nous éloigne plus de Dieu que cela. Et ensuite, elle nous détache entièrement du corps. Et pourquoi ? Parce que c'est une chose fort naturelle au corps de prendre toutes ses commodités. C'est un grand point de morale qui a été connu aux saints et aux hommes de Dieu. Car les saints ne le connaissent-ils pas comme on le connaît fort bien à présent ? N'est-ce pas le sujet de la perte et de la damnation de notre siècle ? Car on peut dire qu'il y a des gens tout pleins de l'esprit du monde, et qui n'ont point d'autre but que celui d'accommoder les vérités de la religion avec la délicatesse de la vie, et il arrivera souvent que ceux qui prêchent la pénitence le plus fort et le plus haut sont ceux qui ne veulent pas que la moindre chose leur manque, et qui seraient fâchés que toutes choses ne réussissent pas à leur souhait, quoique même tout cela aille directement contre l'intérêt et contre la gloire de Dieu. Cependant la pénitence ne consiste en rien plus qu'à se détacher de son corps, car elle ne nous porte à rien moins, pour la bien pratiquer, qu'au crucifiement de notre chair : (...). Or, le moyen de n'avoir point d'amour pour son corps et de lui en tant témoigner ! Chrétiens, souvenez-vous toujours de votre cendre et de votre mort. Entrons dans le souvenir de notre poussière mains des prêtres, et jamais la mollesse ne nous emportera à ces désirs infâmes, et le souvenir de la mort effacera en nous toutes ces délicatesses du corps. Et comment cela ? En nous faisant voir notre aveuglement. Car enfin, quel aveuglement plus grand et plus prodigieux que d'idolâtrer un corps qui n'est qu'ordure et que corruption, un corps qui sera dans le tombeau la chose la plus abjecte et la plus horrible de toute la nature, un corps dont les plus vils de tous les animaux feront un jour leur proie et leur pâture ! Car voilà à quoi se réduit ce beau teint de visage délicat et en bon point, et cette beauté qui fait tant d'impudiques dans le monde. Voilà ce qu'il en sera de cet amour infâme qui renverse tous les jours tant de cervelles et qui nous attache à un corps qui sera un jour un cadavre puant, infect et que vous ne pourrez plus supporter. Quel aveuglement de s'abandonner de la sorte ! Et vous, mesdames, à qui je parle, vous qui avez de la piété, n'êtes-vous pas touchées de compassion de si grands malheurs ? Car enfin, n'y en a-t-il pas qui n'ont pour autre but de tous leurs emplois que de nourrir et de parer leurs corps, pour en faire une idole pour le faire adorer, et qui, par cet artifice criminel, immolent tous les jours une infinité de victimes à l'enfer et au démon ? Ah ! Mesdames, puisque vous êtes plus éclairées et plus sensibles que les autres, n'êtes-vous pas obligées de vous humilier, de vous mortifier et de vous faire une heureuse nécessité de la vertu de la pénitence chrétienne ? Et vous, mon cher auditeur à qui je parle, ne devez-vous pas être charitablement surpris de la mauvaise conduite de votre prochain, qui se promet tout, qui ne se refuse rien, et qui s'engage insensiblement dans l'esclavage et dans la servitude de la chair ? Car enfin, voilà ce qu'on appelle l'amour sensuel. Mais quelle injustice d'avoir tant de respect pour son corps et de l'aimer plus que Dieu, ou, tout au moins, d'en faire son propre dieu, comme parle l'apôtre : (...) ! Quelle injustice à une âme de se mettre elle-même dans un état malheureux de s'empêcher de faire son salut, et de ne le vouloir pas faire pour idolâtrer son corps ! Quelle injustice pour ce corps de l'engager dans des peines qui ne finiront jamais et d'acheter pour un plaisir d'un moment des supplices éternels ! Ah ! Si le corps mort pouvait parler, que ne dirait-il pas à son âme ? Ne lui dirait-il pas qu'elle est la cause de toutes ses peines, et ne lui reprocherait-il pas toutes ses bassesses et toutes ses lâchetés ? Mais si cette âme pouvait revenir dans ce corps, en le voyant si puant, si infect et si corrompu, que ne lui dirait-elle pas ? Quels reproches ne se feraient-ils pas l'un à l'autre ? âme lâche et indigne, dirait ce corps, fallait-il que par tes bassesses et tes complaisances, tu servisses à me rendre heureux pour un moment, pour me plonger dans un abîme de malheurs éternels ? Pourquoi, lâche et infâme, me traitais-tu de la sorte ? Pourquoi me traitais-tu avec une douceur si impitoyable ? Que ne me mortifiais-tu ? Que ne me corrigeais-tu ? Que ne me rappelais-tu de mon abandonnement par une bonne et salutaire pénitence ? Hé quoi ! étais-tu donc destinée pour me perdre, et était-ce pour cela que Dieu m'avait mis entre tes mains ? - ah ! Corps malheureux et infortuné, dirait cette âme, c'est toi qui m'a fait trébucher par tes négligences, tes lâchetés et tes bassesses ! C'est toi qui m'as perdue par tes sollicitations et tes importunités ! Je ne te connaissais pas pour lors, fourbe et imposteur que tu es ! Ah ! Si je t'avais vu sous la forme à laquelle tu es à présent réduit, je n'aurais eu garde d'avoir tant d'indulgence et tant de condescendance pour toi ; je ne t'aurais regardé que comme mon ennemi mortel, et tout au plus comme un moyen que Dieu m'avait mis entre les mains pour aller à lui et pour faire mon salut. Voilà en effet les sentiments que les âmes saintes et généreuses conçoivent dès cette vie contre leurs corps ; voilà les ardeurs dont elles sont pénétrées, voilà ce qui a fait les grandes conversions dans le christianisme. Un François De Borgia n'en veut pas davantage pour se convertir ; il ne faut que découvrir le visage de l'impératrice Marie, ce visage qu'il avait vu si beau pendant sa vie, pour achever sa conversion. Il ne peut voir cette beauté défigurée sans concevoir des sentiments d'horreur et de mortification contre son corps, et c'est assez que l'image de la mort frappe ses yeux pour donner l'entrée à la pénitence dans son coeur. Voilà ce qu'ont fait ceux qui se sont convertis : car enfin, disaient-ils, pourquoi traiter si mollement un corps qui est déjà condamné à la mort ? Quand un criminel est condamné à mort et quand on lui a prononcé sa sentence, on ne s'amuse pas à le bien traiter. S'il reste encore quelque temps entre la prononciation de la sentence et l'exécution, on se contente de lui donner le nécessaire, afin qu'il ne succombe pas à la faiblesse et que d'ailleurs il ait du temps pour penser à la mort. Or, qu'est-ce que notre corps ? C'est un criminel dont l'arrêt de mort est prononcé, et qui est condamné par la bouche de la justice divine. L'arrêt est prononcé ; l'exécution est sursise, il est vrai, mais elle se fera dans quelque temps. Il ne s'agit donc pas de le traiter si bien ni de le nourrir si délicatement ; il suffit de lui donner le nécessaire en attendant l'exécution de l'arrêt, pour le conserver seulement et pour lui donner le temps de penser à sa mort. Voilà comme le chrétien doit raisonner et c'est le souvenir de la mort qui lui doit fournir ce raisonnement. Mais le même souvenir de la mort fera bien un plus grand effet sur lui quand il viendra à considérer les cendres que l'église lui représente aujourd'hui. Les cendres de l'ancienne loi n'étaient qu'une pure cérémonie vides et inutiles ; mais s'il considère les paroles dont le ministre de l'église se sert en lui donnant la cendre, s'il entend dire que le jeûne du carême doit être accompagné de cendres et de cilice, s'il entend que Tertullien appelle les pénitents : (...), des gens qui doivent être couverts de cendres et de cilices, ah ! Quel effet la cendre et la pensée de la mort ne fera-t-elle point sur lui ! Car enfin, les chrétiens de la primitive église n'étaient pas si coupables et si grands pécheurs que nous ; et cependant il semble que Tertullien n'ait parlé de cilices que pour eux. Ah ! N'est-il pas bien étrange que la pénitence qui a été si essentielle et si réelle en eux, ne soit plus en nous qu'une ombre et qu'une figure, et n'est-il pas bien indigne du nom de chrétien, qu'en recevant la cendre comme nous venons de la recevoir de la main des prêtres, que nous cherchions encore les plaisirs et les délices de la vie. Car enfin, quoique nous ne soyons plus dans les premiers temps où l'on faisait acheter la grâce de la pénitence par les larmes, par les prières et par les gémissements, elle ne doit pas être pour cela moindre de nos jours. Si l'église est plus indulgente qu'elle n'était pour lors, elle n'a pourtant rien retranché du droit divin en faveur de la pénitence. Il ne faut donc rien retrancher de sa sévérité, et puisqu'il y va même de notre intérêt que Dieu soit satisfait en cette vie plutôt qu'en l'autre, il faut nous imposer nous-mêmes des pénitences, outre celles que l'église nous impose, et par de petites mortifications volontaires, prendre à tâche d'épuiser dans ce monde toutes les peines qui pourraient nous être réservées en l'autre vie. Ah ! Mon dieu, que votre miséricorde est grande de nous en quitter pour si peu de chose, et quasi pour rien, de daigner prendre une partie pour le tout et de retrancher, pour une petite pénitence, les peines éternelles que vous pouvez justement exiger de nous, pour la punition de nos désordres. Voilà les sentiments que la vue de notre cendre doit opérer en nous gueil de notre esprit, et si nous mortifions la délicatesse de nos corps, le carême ne sera pas pour nous un joug si onéreux et une charge si pesante et si difficile à porter, et beaucoup moins un sujet de scandale et d'abomination, et si nous persévérons avec constance, nous ne serons pas si délicats pour nous figurer l'abstinence de ce temps comme une chose impossible. Quoi qu'il en soit, puisqu'elle nous sera agréable, nous ne philosopherons plus sur notre tempérament et sur la santé, puisqu'il est certain que la véritable philosophie d'un chrétien, c'est de satisfaire à Dieu par les rigueurs et les austérités d'une véritable et sincère pénitence. Nous dirons que la loi de la pénitence serait une loi chimérique, si c'était une loi dont on eût le moyen de se défendre, et que le jeûne ne serait pas un véritable jeûne s'il ne nous incommodait, puisque l'une des intentions de l'église dans son institution, c'est de nous affliger et de nous incommoder. Nous ne chercherons plus de dispenses, étant certain que les dispenses des hommes ne sont rien si elles ne sont appuyées de la dispense de Dieu, non pas même celles qui sont appuyées sur le sentiment d'un médecin ignorant et sur le consentement d'un confesseur trop large, puisque, quand Dieu s'élèvera contre nous au jour du jugement, comme dit Saint Bernard, il ne nous demandera pas compte de notre complexion, mais de notre profession. (...). Ah ! Chrétiens, ne devrions-nous pas mourir de honte, que notre lâcheté n'exige pas plus de nous que ce que l'église nous commande pendant le carême ! Ayons donc honte de n'avoir pas satisfait au précepte de la pénitence ! Ah ! Quelle confusion ne nous sera pas réservée au jour du jugement, puisque nous ne saurions pas même mettre en pratique le précepte du jeûne, et que le jeûne qu'on ordonne ferait souvent le bonheur et les délices d'un misérable ! -mais enfin le plus grand scandale de la religion, c'est, dit-on, qu'elle fait retrancher tant de ragoûts et tant de mets délicieux ! -hé quoi ! Parler de la sorte, n'est-ce pas ne vouloir pas jeûner comme il faut, même ne jeûner pas, puisqu'on ne veut rien diminuer de son embonpoint et qu'on demeure dans un état dans lequel il n'y a point d'âme tant soit peu chrétienne qui ne dise qu'il est impossible d'entrer jamais dans le royaume de Dieu ? Si vous entrez dans les sentiments de la pénitence, assurez-vous, chrétiens, et je vous en assure de la part de Jésus-Christ, que vous aurez part à sa résurrection bienheureuse et à la gloire éternelle que je vous souhaite. Amen. POUR LE JEUDI APRES LES CENDRES de la fréquente communion. voici, messieurs, un combat bien surprenant et bien étrange entre la charité du fils de Dieu et l'humilité du centenier, et je puis dire qu'il n'y en eut jamais ni de plus mystérieux en lui-même, ni de plus important pour notre édification. Le sauveur déclare lui-même qu'il viendra en personne dans la maison du centenier et qu'il guérira son serviteur qui est malade, et le centenier proteste qu'il ne mérite pas cette faveur. C'est un gentil qui n'a ni les connaissances ni les idées que les juifs avaient du messie qu'il est de sa divinité, il se croit indigne de le recevoir chez lui, et il ne veut pas, par humilité, accepter l'honneur de sa présence ; humilité que Jésus-Christ admire, et à laquelle, dit Saint Chrysostome, sa charité ne permet pas de déférer, l'obligeant à aller dans la maison du centenier parce que cet homme s'était confessé indigne de le recevoir. Tâchons, chrétiens, et par l'application du monde la plus juste, tâchons à nous rendre propre le véritable mystère de cet évangile, et montrons que ce qui se passe entre Jésus-Christ et le centenier, en cette occasion, est ce qui se renouvelle tous les jours entre lui et nous dans l'auguste sacrement de l'eucharistie. Ce divin sauveur a établi dans son église un sacrement par lequel il a trouvé le moyen de se communiquer aux hommes, sacrement par lequel il vient en personne pour guérir la faiblesse, les langueurs et les infirmités des hommes, sacrement enfin par lequel il nous dit en termes formels : (...) je viendrai moi-même et je vous guérirai. Mais que faisons-nous ? Par une reconnaissance affectueuse de nos misères, par une humilité profonde et par un aveu sincère de notre indignité, nous lui disons : Seigneur, nous ne sommes pas dignes que vous entriez chez nous lement une parole et nous serons guéris, (...). Car ce sont les paroles que l'église met en la bouche de ses ministres et qu'elle veut que nous répétions avec eux quand nous nous approchons de la table eucharistique et que Dieu est prêt d'entrer, non pas dans nos maisons, mais dans nos consciences ; paroles qui détruisent ce qu'elles signifient, parce que, quand nous les prononçons, elles nous approchent, par un secret merveilleux, du terme de notre félicité, quand nous nous en éloignons par l'humilité de nos esprits ; paroles par lesquelles nous exprimons notre bassesse, sans rebuter la charité de Dieu, bien loin que cet aveu nous éloigne de lui, il nous en approche et nous fait espérer une faveur que nous ne pouvons espérer par nous-mêmes. Mais, qu'arrive-t-il ? Nous affaiblissons souvent le sens de ces paroles, ou plutôt, nous les entendons au delà de ce que Jésus-Christ a prétendu. Jésus-Christ dit, dans le sacrement de l'autel, à un chacun de nous : (...) je viendrai chez vous et je vous guérirai, et nous, au lieu de lui répondre avec des sentiments d'une véritable humilité du centenier, nous alléguons des faux prétextes pour nous dispenser de recevoir cet honneur. Jésus-Christ nous recherche et nous le fuyons ; il veut s'approcher de nous et nous nous en éloignons, et afin de faire paraître quelque bienséance, nous nous retranchons sur notre indignité. Or, comme cette excuse est la cause des plus grands désordres qui arrivent dans l'église de Dieu, c'est elle qu'il faut que j'examine aujourd'hui et que je combatte, après avoir demandé les lumières du ciel par l'intercession de la sainte vierge. Ave, Maria. S'éloigner du sacrement de l'eucharistie, par la considération de son indignité, c'est avoir un sentiment qui dépend de certaines choses qui peuvent avoir des caractères bien différents, et l'on ne peut juger de la nature de cette excuse ni des bonnes ou mauvaises conséquences que l'on en tire, que par la qualité et les dispositions de ceux qui l'allèguent. Car il y a deux sortes de personnes dans le christianisme qui, pour justifier leurs rares communions, peuvent s'excuser sur ce principe : je ne suis pas digne, mon Dieu, que vous entriez chez moi, (...) : les justes et les pécheurs. à l'égard des premiers, il est difficile de décider quelque chose de certain ; il est difficile de savoir jusqu'à quel point ces mouvements intérieurs doivent s'étendre et s'ils sont raisonnables. De savoir, si, à l'égard d'un juste, la privation de l'eucharistie peut lui tenir lieu d'une pénitence ordinaire, si cette pénitence est conforme aux desseins de l'église, si elle s'accorde avec la fin de ce mystère, si elle est reçue par les pères et par les conciles, si sa pratique peut être utile pour la gloire du christianisme, et si Jésus-Christ, en tant qu'il est contenu dans ce sacrement, se trouve obligé par l'éloignement d'un juste, en un mot, si c'est lui faire plus d'honneur de l'admirer que de le manger des raisons particulières m'empêchent d'entrer aujourd'hui, que j'ai trouvé à propos de ne pas traiter et sur lesquelles d'ailleurs il serait difficile de vous dire quelque chose de nouveau. Laissons donc là les justes et parlons des pécheurs qui, à l'exemple de Saint Pierre, disent à Jésus-Christ dans ce sacrement, (...) : Seigneur, retirez-vous de moi, parce que je suis un véritable pécheur. Or, j'en trouve de trois sortes : (je vous prie de vous rendre attentifs, parce que cette distinction de différents pécheurs fera tout le fondement de ce discours). Il y en a, dis-je, de trois sortes. J'appelle les premiers des pécheurs sincères ; j'appelle les seconds des pécheurs aveugles ; j'appelle les troisièmes des pécheurs hypocrites et dissimulés. Les premiers traitent les choses de bonne foi les seconds ne se connaissent pas bien et se trompent ; mais les troisièmes sont malins et trompent les autres. Prenez garde à ceci. Les premiers, quoique pécheurs, ont de la religion et agissent par un esprit de religion ; les seconds, quoiqu'ils aient de la religion, ils s'abusent dans le point principal qui les regarde, et les derniers, faisant semblant d'agir par un esprit de religion, ne font rien moins que cela et séduisent les autres. Ces trois sortes de pécheurs peuvent dire qu'ils ne communient pas parce qu'ils s'en trouvent indignes. Mais, pour vous expliquer mon dessein, cette raison, dans les premiers pécheurs que j'ai appelés pécheurs sincères, est une excuse aveugles, cette excuse est un prétexte, et dans les troisièmes, qui sont les pécheurs hypocrites, ce prétexte est un scandale. Voilà les trois réflexions que j'ai faites sur les trois caractères du pécheur. Mais ce n'est pas tout ; il est de mon devoir de les combattre tous trois et de ne leur laisser aucun retranchement sur leur indignité. à l'égard des pécheurs sincères, c'est une raison qui a besoin d'être éclaircie et c'est à quoi je travaillerai dans la première partie de ce discours. à l'égard des pécheurs aveugles, c'est un prétexte qu'il est important d'ôter, et c'est ce que je tâcherai de faire dans la seconde partie. Enfin à l'égard des pécheurs hypocrites, c'est un scandale qu'il faut combattre, et c'est ce que je ferai dans la troisième. Je ne doute pas que la seule exposition des choses ne vous ait donné une parfaite intelligence de tout mon dessein et que vous ne vous disposiez à entendre avec attention les trois parties qui le composeront. Première partie. Pour vous expliquer d'abord ma pensée, il faut vous faire entendre qui sont ceux dont je prétends parler. Ce sont des pécheurs qui ont de la religion, qui agissent par un esprit de religion, c'est-à-dire avec sincérité, qui reconnaissent les désordres de leur vie, qui en ont horreur et qui s'en accusent, et qui cependant, ne se sentant pas encore dans une disposition parfaite de les quitter, s'éloignent de la communion parce qu'ils s'en croient indignes. J'avoue que ce n'est pas une simple excuse, mais une raison très bien fondée, parce qu'il est certain qu'un pécheur ne peut se présenter à ce sacrement, tant qu'il persévère dans son péché ; mais je dis que cette raison a besoin d'un puissant éclaircissement, qui est que, bien loin de faire servir l'éloignement de l'eucharistie de prétexte pour continuer ses désordres, en disant : je suis toujours vicieux, et par conséquent toujours incapable d'approcher de ce sacrement, bien loin de se servir de cette excuse, il doit tirer une conséquence toute contraire, qui est de faire cesser ces désordres par une nouvelle vie, pour se rendre digne de la participation de ce sacrement, en sorte que ce mystère, dont il se prive parce qu'il est coupable, soit un puissant motif qui l'oblige à quitter son péché, et lui impose la nécessité de se convertir. Voilà le grand principe sur lequel doit rouler tout le raisonnement d'un pécheur, et sans lequel il n'y a dans son esprit qu'une pure illusion. Car la grande maxime qui doit servir de règle à un pécheur à l'égard de la communion est de ne séparer jamais ces deux vérités, l'une, que Jésus-Christ lui commande de manger son corps, l'autre, qu'il lui défend de le manger indignement ; une, qui lui dit que la chair de son Dieu doit être la nourriture de son âme, l'autre, qui lui dit qu'il faut prendre cette nourriture en bon état ; l'une qu'il est impossible de conserver sa vie naturelle sans aliments, l'autre que ces aliments nuisent à un estomac quand il est mal disposé, c'est-à-dire qu'on ne peut pas avoir la vie de la grâce sans la participation de l'eucharistie et que cette eucharistie est extrêmement préjudiciable quand on la reçoit en péché mortel. Si un pécheur s'attache à une de ces vérités sans prendre l'autre, il s'égarera. Au contraire, s'il embrasse toutes les deux, il trouvera un merveilleux éclaircissement à sa raison. Jésus-Christ me défend de manger sa chair quand le péché règne dans moi : il ne faut donc pas que je présume de la manger. Mais il a dit d'ailleurs que si je ne la mange, je n'aurai pas la vie éternelle ; il faut donc que je sorte de l'état où je suis pour me rendre digne, ou plutôt, pour faire que je ne sois pas indigne de la manger. Car je ne puis me dispenser d'obéir à ces deux commandements. Si je communie avec indignité, je deviens coupable de la profanation du corps de Jésus-Christ ; voilà l'intérêt de Jésus-Christ qui me fait retirer. Mais si je ne communie pas, je deviens homicide de moi-même ; voilà mon intérêt qui m'oblige de m'en approcher. Si je ne mange pas la chair de mon Dieu, je ne puis vivre ; si je la mange indignement, je mange mon jugement. Reste donc un seul parti à prendre, qui est de renoncer à mon péché, de corriger mes désordres, pour me mettre en état de manger ce pain de vie. Par là, je satisferai également à Jésus-Christ et à moi-même j'accomplirai tout ce que Jésus-Christ exige de moi qui est que je le mange, et je remplirai tous mes devoirs qui sont de me mettre en état que je le puisse manger. C'est ainsi qu'un pécheur sincère raisonne tirer, au lieu que, s'arrêtant sur son indignité, il demeurera toujours dans son désordre et ne conclura rien pour son salut. Ce principe, que tout pécheur doit s'appliquer à soi-même, est encore celui dont se doivent servir ceux qui entreprennent de travailler à son instruction. Car de lui représenter l'un de ces deux commandements sans lui mettre l'autre devant les yeux, c'est le perdre. Pourquoi ? Parce que l'un sans l'autre est très préjudiciable. Car si vous portez indifféremment toutes sortes de personnes à manger la chair de Jésus-Christ sans leur parler de la nécessité de la bien manger, vous les séduisez. Si, au contraire, vous les détournez de la manger, sans leur parler de l'obligation qu'ils ont de s'en approcher, vous les perdez. Si, en quelque état qu'ils soient, vous leur dites que s'ils ne mangent la chair du fils de l'homme et qu'ils ne boivent son sang, ils n'auront jamais la vie : (...), vous êtes des prévaricateurs de votre ministère. Mais si vous leur représentez sans cesse le danger de communier indignement et, sans leur dire ces premières paroles de Saint Paul qui les obligent de s'éprouver eux-mêmes : (...), vous vous contentez de leur faire entendre les suivantes : (...), vous êtes des cruels, vous leur arrachez la vie de la grâce. Permettez-moi de faire ici une réflexion que vous trouverez assez juste. Toutes les contestations, toutes les mésintelligences, toutes les divisions d'esprit et les partis qui se sont formés dans l'église, ne sont venus que d'avoir séparé ces deux choses qui sont essentiellement inséparables ; les uns, par un zèle indiscret, retirant les pécheurs de la communion et les intimidant par la vue de leurs péchés, et les autres, par une vaine confiance, les flattant et les obligeant de s'en approcher ments : (...), les autres leur répétant et expliquant très mal ces paroles : (...). Que si les uns et les autres étaient convenus ensemble, au lieu de séparer ces deux propositions, s'ils les avaient embrassées, ils auraient fait un admirable tempérament dont toute l'église aurait profité. Mais parce qu'ils ne se sont pas entendus, parce que chacun d'eux a voulu abonder dans son sens, ni les uns ni les autres n'ont rencontré la vérité. Ils se sont tous deux égarés dans le point fondamental de la foi et de la discipline des moeurs. Ceux qui n'ont eu en la bouche que des anathèmes contre l'abus des communions, sans dire un seul mot de leur nécessité, se sont lourdement trompés. Au contraire, ceux qui n'ont eu que des incitations obligeantes pour y pousser les pécheurs, sans se soucier peu de les mettre au hasard de communier indignement, ne se sont pas moins égarés du chemin de la vérité. Que fallait-il donc faire ? Il fallait joindre aux invitations de ceux-ci les menaces de ceux-là. Pécheurs, craignez d'approcher de l'adorable eucharistie si vous êtes en état de péché ; mais, pécheurs, quittez vos péchés pour vous mettre en état d'en approcher. Cette viande sera pour vous une portion qui vous étouffera, si vous la mangez indignement gnez donc de la recevoir en mauvais état. Mais cette viande ne vous nourrira pas et Jésus-Christ ne demeurera pas en vous, si vous ne la prenez faites donc tous vos efforts pour la recevoir dignement. Ah ! L'adorable tempérament ! C'est aussi celui dont les pères de l'église se sont servis. Ces grands hommes, conduits par l'esprit de Dieu, n'ont jamais séparé ces deux choses qu'ils savaient bien ne pouvoir être séparées dans l'esprit du sauveur du monde. Prenez garde, dit Saint Chrysostome dans l'une de ses homélies, de vous approcher indignement du corps adorable de notre Dieu, mais (et voyez ce correctif qu'il ajoute) : je ne dis pas ceci afin que vous ne vous en approchiez pas, mais afin que, par la conversion de vos moeurs, vous fassiez en sorte de ne pas vous rendre indignes d'en approcher. Car, comme en approcher témérairement, c'est exposer son salut et confirmer son crime, aussi n'en pas approcher, c'est s'arracher la vie de la grâce et se mettre en état de mort : (...). Je vois, dit Saint Augustin, que non seulement vous ne communiez pas, mais que vous ne songez presque pas à communier, et moi je vous dis que s'éloigner, en vue de ses péchés, de la communion, c'est confirmer sur soi l'empire de la mort et négliger le remède destiné pour rendre la vie. (...). C'est pourquoi, je vous conjure de quitter vos vices, de renoncer à vos habitudes criminelles, afin de ne vous pas rendre indignes de la communion ecclésiastique. (...). Or, ce que Saint Augustin disait en général de tous les temps, il se doit dire avec plus de vérité de ceux où le commandement de l'église impose une obligation indispensable de communier, par exemple, à Pâques, qui ne peut être célébrée que par la manducation de l'agneau de la loi nouvelle. Car si on se contente de menacer les pécheurs, de les effrayer et de leur dire : gardez-vous bien de faire une communion sacrilège, assurément on les séduit. Que faut-il donc leur dire ? La même chose que le sauveur envoya dire par ses disciples : Magister Dicit etc. C'est à vous, pécheurs, à qui cette leçon s'adresse, à vous à qui cette commission s'adresse, c'est cette commission dont Jésus-Christ nous charge pour vous avertir. (...), le maître du ciel et de la terre vous dit, hé quoi ? Que son temps est proche, qu'il veut faire la pâque chez vous. Ne nous dites point que vous n'y êtes pas disposés. C'est pour vous arracher cette excuse que nous vous en avertissons dès aujourd'hui. Car il faut être ou un sacrilège ou un excommunié. Si par le défaut de cette préparation vous n'êtes pas en état, que vous ne vouliez pas recevoir le corps de votre Dieu au temps de pâques, il faut ou être retranché du corps de l'église ou tomber dans un sacrilège ; il faut ou communier indignement ou être scandaleux en ne communiant pas du tout. Je ne veux pas vous porter à la participation de ce saint et terrible mystère tant que vous serez en péché mortel. Je ne prétends pas non plus excuser votre scandale, vous en éloignant dans ce temps où le commandement presse. Mais je dis que, pour cela, il faut rompre les liens qui vous retiennent ; je dis que pour cela il faut, avant la communion pascale, sortir de la servitude du péché et employer tout le temps du carême pour changer de vie, punir les désordres passés et vous rendre dignes de recevoir le corps de votre sauveur. En effet, que prétend Jésus-Christ et quel est le dessein de son église, en faisant des lois qui excommunient ceux qui ne célèbrent pas la pâque ? Son dessein est de montrer l'ancienne institution de l'usage de cette viande en ce temps, et de forcer les pécheurs d'entrer dans la salle des noces pour la manger, (...), se promettant que ses enfants ne seront pas assez malheureux de s'en approcher sans y avoir apporté les dispositions requises et que, convaincus de la nécessité de manger la chair de son époux et effrayés de l'horreur de la manger indignement, ils emploieront toute la quarantaine à faire épreuve d'eux-mêmes, à punir par le jeûne, par les prières et par l'abstinence, leurs désordres passés, et par l'innocence recouvrée, ôter les obstacles qui les empêcheraient de communier. Vous me direz que communier indignement, c'est commettre un épouvantable sacrilège. Je vous l'avoue, mais je vous réponds, avec Gerson, ce savant chancelier de l'université de Paris, que quoique Jésus-Christ eût prévu que plusieurs mangeraient sa chair et boiraient son sang indignement, cette raison ne l'a pas empêché de faire un commandement général à tous les fidèles de le manger et que, par ce motif, l'église ne s'est pas dispensée d'ordonner universellement à ses enfants de recevoir le corps de leur Dieu, du moins une fois l'an, qui est au temps de pâques. Il ne faut pas communier indignement, cela est vrai. Mais pour cela aussi, il n'est pas moins vrai qu'il faut communier du moins en un certain temps de l'année et se disposer à bien communier. Séparer ces deux choses, c'est causer de furieux désordres dans le christianisme. Faire entendre à un pécheur que quand il est en péché, il ne doit pas s'approcher de Jésus-Christ et se contenter, pourvu qu'il s'en éloigne en cet état, et n'y trouver rien à redire, c'est le plus épouvantable de tous les abus, et donner occasion à une âme de persévérer dans le crime. De là vient aussi que, dans certaines conditions du monde, on est quelquefois plusieurs années sans s'approcher de la communion. Et ce qui est étonnant, c'est que dans le temps où on ne parle que de réforme, la discipline ancienne de l'église, qui est de procéder par censures contre ceux qui ne communient point à pâques, est presque abandonnée, et à peine en parle-t-on, bien loin de s'en scandaliser. Pourquoi ? Parce qu'on se contente de dire qu'un pécheur ne doit pas communier tandis qu'il est en péché mortel, sans ajouter l'autre commandement, qui est qu'il faut qu'il communie du moins une fois l'an, et qu'il doit se disposer à bien communier. Voilà l'éclaircissement que j'avais à vous donner sur cette matière, supposé que les pécheurs fussent sincères aveugles et qu'ils se trompent, ce n'est plus une raison qu'il faut éclaircir, c'est un prétexte qu'il faut ôter, et c'est à quoi je vais travailler dans mon second point. Seconde partie. Il n'y a rien de plus subtil dans son aveuglement que le pécheur, il n'y a rien de plus artificieux que lui pour déguiser les choses, leur donner une fausse couleur et se tromper soi-même. Il y réussit si bien, qu'enfin son aveuglement se porte jusqu'au point de se persuader qu'en s'éloignant de Dieu, il le cherche et le poursuit. Voilà le caractère des âmes mondaines qui, quoiqu'elles aient de la religion, et qu'elles croient agir par un esprit de religion, elles agissent par un esprit contraire, quand elles se servent de leur indignité pour excuse, et qu'elles se retirent de la participation du sacrement, parce qu'elles s'en estiment indignes. Et moi, je prétends que c'est un prétexte qu'il est de la dernière importance d'ôter, et c'est ce que je fais, premièrement par des démonstrations évidentes, et secondement par les reproches que les pères de l'église font à ces aveugles. C'est un prétexte ridicule de croire que l'éloignement de la communion soit un effet d'une humilité respectueuse cère et qu'il vînt d'une véritable humilité, à force de faire impression sur une âme, il l'engagerait à se mettre dans un état de ne se pas rendre indigne de communier ; en sorte que si elle n'embrassait pas d'abord toute la perfection, elle y arriverait insensiblement et par des degrés. Or, c'est ce qui ne se voit pas. Aucune de ces âmes ne corrige ses moeurs et ne songe pas même à les corriger, étant toujours sujettes aux mêmes vices, toujours engagées dans les mêmes habitudes, toujours adonnées aux vanités et aux plaisirs. Que feraient-elles si elles étaient véritablement humbles et sincères ? Elles se priveraient de ces divertissements ordinaires, elles retrancheraient ce luxe, et, par un sacrifice volontaire de leur volupté et de leur engagement, d'indignes qu'elles sont de communier, elles tâcheraient de s'en rendre dignes. Et elles ne font rien de tout cela, elles avouent même qu'elles n'y pensent pas. Ce n'est donc pas ce motif qui les empêche de s'approcher du saint sacrement de l'autel. Il y en a un autre bien plus fin. Et quel est-il ? C'est leur passion. Elles aiment le monde plus que Jésus-Christ ; et, pour n'être pas obligées de quitter le monde, elles opposent leur indignité. Pleines qu'elles sont du monde et d'elles-mêmes, elles se servent de ce voile pour couvrir leur amour-propre, et ne travaillent qu'à se tromper elles-mêmes par ce prétexte imaginaire. N'est-ce pas ce que le sauveur nous a voulu faire entendre dans cette mystérieuse parabole de l'évangile, où ceux qui furent invités au banquet de ce père de famille n'y vinrent pas, parce que les uns s'excusèrent sur le mariage qu'ils allaient contracter, les autres sur leurs occupations à cultiver la terre, et tous se retranchant sur l'amour ou de leur intérêt ou de leurs plaisirs ou de leurs personnes. Voilà, dit Saint Chrysostome, la figure de la plupart des chrétiens. Jésus-Christ les invite à son banquet, il les presse d'y venir ; mais qu'allèguent-ils ? Leur indignité, disons mieux, leur amour-propre et leur aveuglement est si grand qu'il les porte même à croire qu'en s'abstenant de participer aux saints mystères, ils honorent et rendent service à Jésus-Christ. Or, je dis qu'il est important d'ôter ce prétexte. Comment ? Non pas en obligeant ces âmes à communier tandis qu'elles demeureront dans une vie mondaine (je sais ce que la sainteté de ce sacrement requiert, et malheur à moi, encore une fois, malheur à moi, si jamais je touche aux dispositions qu'il faut apporter pour s'approcher du saint des saints) ; mais je dis qu'il est important de leur ôter ce prétexte en les détrompant de l'erreur où elles sont, en dissipant leur aveuglement, en combattant leur lâcheté, en leur montrant l'outrage qu'elles font à Jésus-Christ, en leur faisant toucher au doigt le tort qu'elles se font à elles-mêmes, justement comme faisaient les pères à l'égard de certains fidèles, qui, sous ombre de religion, négligeaient de s'incorporer à Jésus-Christ par le baptême, et ne voulaient pas recevoir ce sacrement qu'à l'extrémité de la vie. Car ce n'est pas sur ce seul point de l'eucharistie qu'on est tombé dans l'erreur. Je trouve que, vers le quatrième siècle, il se glissa un abus dangereux : une infinité de personnes, particulièrement des aisés, des riches, et des grands du monde, quoique déjà instruits dans les maximes de la foi, ne recevaient le baptême qu'à la mort ; et la raison qui les obligeait à différer si longtemps le remède de leurs maux était, dit Saint Grégoire De Nazianze, pour mener une vie plus libre et ne se voir pas engagés à embrasser les austérités et pratiquer la morale rigoureuse de l'évangile. Vous dites, leur objectait ce père, et avec lui tous les pères de ce temps, vous dites que vous n'avez pas encore assez de vertu pour être des membres de Jésus-Christ, que vous n'êtes pas assez parfaits pour être les enfants d'un si saint père, que la copie est bien différente de l'original, et que votre vie est peu conforme à celle des chrétiens : mais ne voyez-vous pas que c'est une pure excuse, qui ne vous vient que de votre amour-propre ? Car si c'était le motif de votre indignité qui vous obligeât à différer de recevoir le baptême, ne feriez-vous pas tous vos efforts pour vous en rendre dignes ? Ne renonceriez-vous pas aux pompes du monde ? Ne travailleriez-vous pas à vous détacher insensiblement de ces divertissements et de ces plaisirs pour vous conformer à la vie pénitente et mortifiée de Jésus-Christ ? Vous ne pensez pas à cela : marque donc que ce n'est qu'un prétexte ; mais sachez que ce délai ne vous excuse pas devant Dieu, qu'au contraire il vous condamne, et que peut-être vous ne recevrez pas à la mort un sacrement que vous avez négligé pendant votre vie. C'est ainsi que les pères de l'église détrompaient ces chrétiens aveuglés. Ce devrait être de la sorte que les prédicateurs et les pasteurs se comportassent pour arracher ce faux prétexte, que la plupart apportent pour se dispenser de communier. Ils devraient leur montrer que ce n'est rien moins que le respect qui les éloigne, que c'est une négligence qui va jusqu'au mépris ; ils devraient les convaincre, que bien loin que Dieu se trouve honoré d'eux, il en est très sensiblement outragé, qu'ils ne se retirent des autels que parce qu'ils ne veulent pas renoncer à eux-mêmes, que la sensualité et l'amour du plaisir, qu'il faudrait qu'ils sacrifiassent, sont les véritables obstacles qui les détournent de la communion, que c'est ce qui excite contre eux l'indignation de Dieu. Je ne leur fais, messieurs, ce reproche-là qu'après les pères, que cette privation volontaire attire sur eux toute la colère de Jésus-Christ, qui se voyant choqué de leur mépris couvert de l'apparence d'un faux respect, leur dira comme à ces malheureux de l'évangile, que pas un d'eux n'assistera à son souper, c'est-à-dire ne goûtera les délices de son paradis : (...). Ah ! Combien de fois cette prédiction terrible s'est-elle accomplie à la lettre ! Combien de chrétiens pour avoir lâchement abandonné l'usage de l'eucharistie, en ont été privés à l'heure de la mort ! Saint Ambroise dit que l'éloignement de la communion causé par un attachement aux plaisirs de la terre est un pronostic infaillible de réprobation. C'est ainsi que tous les pères ont parlé avec lui ; ils ont fait de cette matière un des principaux points de leur morale ; ils ont obligé les pécheurs à se retirer du monde, à se séparer des conversations du monde, à rompre peu à peu les commerces et les amitiés criminelles, qu'ils avaient liés avec le monde, pour les rendre dignes de la participation de l'eucharistie. C'est par là qu'ils ont ôté leur prétexte d'indignité, et si nous voulions lire les endroits où ils se sont étendus sur cette morale, avec autant de plaisir que nous lisons ceux où ils se sont emportés sur les communions sacrilèges, nous serions saisis d'une juste crainte, en voyant les menaces et les anathèmes qu'ils ont fulminés contre les communions différées. Voici ce que Saint Chrysostome prêchait au peuple d'Antioche, et que nous lisons dans la plupart de ses homélies : quelle honte, leur disait-il, de voir la froideur que vous avez à recevoir le fils de Dieu ! S'il se fait un spectacle dans votre ville, vous y accourez en foule, toutes les places de l'amphithéâtre sont remplies. Nous avons beau être dans nos églises, Jésus-Christ lui-même a beau vous y attendre personnellement, vous ne vous y trouvez pas. C'est ainsi qu'il leur parlait, tantôt les menaçant, tantôt les invitant, tantôt les intimidant, tantôt les pressant, tantôt les confondant par l'exemple et la ferveur des premiers chrétiens. Mais que faisons-nous ? Nous ne prenons qu'une partie de ces propositions et, aveugles que nous sommes, nous écoutons Saint Chrysostome quand il nous dit que nous n'approchions pas des autels en état de péché, et nous ne voulons pas l'écouter quand il nous menace de la colère de Dieu ou de réprobation, si nous ne nous en approchons pas quand il le faut ! Sur quoi donc justifierons-nous nos délais ? Sera-ce sur nos affaires ? Sera-ce sur nos plaisirs auxquels nous ne voulons pas renoncer ? Jetterons-nous la faute sur notre condition ? Tout cela ne nous servira de rien : nous avons un Dieu qui sait démêler le vrai du faux et distinguer la véritable raison du prétexte. Mais peut-être n'est-ce pas une raison ni un prétexte ; peut-être c'est un abus et un abus qui va jusques au scandale. Il est donc très important de le combattre et c'est ce que je m'en vais faire dans mon dernier point. Troisième partie. Nous voyons tous les jours, par une belle expérience fondée sur la nature même, que tout ce qui est bon n'est pas bon pour toutes sortes de gens et que les choses les plus utiles en elles-mêmes sont ordinairement suspectes quand elles nous sont présentées par nos ennemis. Je ne sais, dans la connaissance et l'usage que vous avez du monde, si vous vous êtes aperçus d'une chose que j'ai toujours remarquée, savoir qu'il s'est formé dans le christianisme des contestations sur le relâchement des moeurs, où certains libertins reconnus pour tels ont pris d'ordinaire le parti de la sévérité, où ils avaient apparemment tant de sévérité qu'ils s'en sont fait une espèce d'honneur, qu'ils ont défendu avec chaleur leur sentiment, et s'en sont servis comme d'un voile pour couvrir leurs libertinages. Je m'explique. Vous voyez souvent que des hommes peu considérables, vains cependant et amateurs d'eux-mêmes, qui, avec deux doigts de cervelle, ont été les premiers à s'intéresser à la réforme des moeurs et à s'emporter contre le relâchement qu'il y avait. Vous voyez souvent des femmes perdues de réputation, en mauvaise odeur parmi les gens de bien, devenir éloquentes sur le chapitre de la corruption de la morale, et renvoyer tous les hommes aux premiers siècles du christianisme et aux anciennes règles de l'église. Ce zèle, me direz-vous, n'est-il pas louable ? Oui, répond Saint Bernard traitant le même sujet, mais autant qu'il est louable dans la bouche d'un véritable chrétien, autant doit-il être suspect en celle d'un libertin, n'y ayant rien de plus pernicieux, ni contre quoi on doive apporter plus de précaution que contre un libertinage déguisé. Or, ce que je viens de remarquer, en général, me paraît plus en particulier en ce qui regarde la communion. On a parlé des abus qu'on y pouvait commettre, de la facilité avec laquelle il y avait danger d'y admettre les âmes mondaines, de la nécessité d'en séparer certaines âmes imparfaites, de la discrétion et de la prudence que les prêtres doivent apporter dans la distribution de ce sacrement. Je loue ce zèle ; je ne doute pas que quantité de personnes pieuses n'aient eu raison d'apporter ces circonspections dans une matière si importante, et que les personnes considérables par leur caractère, leurs dignités et leurs emplois dans l'église n'aient eu en cela des intentions droites. Mais je me suis étonné que certains libertins, sous le masque de piété, aient prétendu être du parti et se soient ingérés dans une cause qui ne les regardait pas, que des hommes qui, de notoriété publique, passent pour avoir peu de foi, engagés dans le crime, aient affecté de témoigner leur zèle, aient parlé avec plus d'animosité qu'aucun autre contre les communions trop fréquentes, et soient entrés dans la dispute comme dans leurs affaires propres. Hé ! Bon dieu, me disais-je à moi-même, d'où leur peut venir ce zèle ? Ils n'ont pour les plus grands désordres que de l'indifférence, et, d'une cause qui ne les regarde pas, ils en font un capital et forment de puissantes cabales. Il faut donc, concluais-je, qu'il y ait quelque chose que je ne connaisse pas et qu'il y ait quelque intérêt caché, quelque amour-propre qui soit la source de tous ces emportements. Je suppose, messieurs, que vous connaissiez ces gens de qui je parle, c'est-à-dire de ces pécheurs hypocrites ; ils voudraient, dans leurs âmes, qu'il n'y eût point de communion, mais parce que renoncer absolument à l'usage des sacrements, c'est se faire déserteur de sa foi, que font-ils ? Ils se porteront pour approbateurs de cette maxime qu'on ne peut avoir assez de sainteté pour approcher de l'eucharistie, qu'il en faut séparer les indignes, afin que l'on croie que s'ils s'en retirent, c'est parce qu'ils s'en reconnaissent indignes. Or, c'est un abus et un abus qui va jusques au scandale. Pourquoi ? Parce que ce n'est ni une vertu comme dans les justes, ni une raison comme dans les pécheurs sincères, ni un prétexte comme dans les personnes aveugles. Ce n'est pas une vertu comme dans les justes : ce sont des pécheurs qu'une fausse humilité ils font voir qu'ils n'ont aucun respect pour les sacrements. Quoi donc ? Un abus scandaleux, car j'appelle un abus, se servir des choses au préjudice de leur fin ; ils s'attribuent l'humilité, ils se couvrent du prétexte de leur indignité, et tous ces sentiments n'aboutissent qu'à scandaliser les gens de bien. Ils se prévalent de leur opinion, ils l'appuient le plus qu'ils peuvent, ils ne manquent pas de s'en servir pour railler ceux qui communient souvent ; ils font trophée des moindres défauts auxquels ils les verront sujets. Or, ce scandale va à retirer tous les hommes des autels et il est d'autant plus à craindre qu'on s'en défie le moins. Ils voudraient ne pas aller à la messe par respect, ni faire aucune fonction extérieure de religion, mais réserver tout à l'intérieur c'est à quoi le libertinage tend insensiblement. Car si je dois m'abstenir de communier en alléguant mon indignité, je puis me servir de ce prétexte pour ne plus aller à la messe. Voilà ce que j'appelle le scandale de notre siècle ; je ne prétends pas par là inviter les libertins à la participation du corps de Jésus-Christ. Non, non, âmes fidèles, leur dirais-je, si j'en connaissais quelques-unes, ce n'est pas ce que je prétends. Tandis que vous serez ce que vous êtes, n'approchez pas de nos saints mystères, mais ce que je prétends, c'est que vous ne vous retranchiez pas sur l'usage de l'ancienne discipline que vous louez tant. On faisait passer les pécheurs par toutes les classes de la pénitence, ils jeûnaient, ils se couvraient de cendres, ils pleuraient, ils demandaient l'assistance des fidèles : voilà ce que je voudrais que vous fissiez, et vous ne seriez plus indignes de communier. Mais ce n'est pas ce que vous cherchez ; toute votre pénitence se réduit à ne pas communier et vous seriez marris de n'être pas dans cette pénitence. Pardonnez-moi si je parle avec un peu trop de véhémence de la religion. Que les prélats de l'église fassent des ordonnances, que les pasteurs se servent de leur autorité, et que les prêtres particuliers, selon la grâce et le talent qu'ils ont reçu de Dieu, emploient leur zèle pour chasser des autels ceux qui en sont indignes, j'en suis ravi, je les loue. Mais que les libertins et libertines, gens sans caractère, sans capacité, sans lumières, s'érigent à donner des règles touchant la communion, et à faire voir ce que c'est que la véritable piété, et qu'un siècle aussi éclairé que le nôtre se laisse corrompre et aveugler, c'est, je vous avoue, ce que je ne puis souffrir. Voilà, messieurs les ecclésiastiques, à quoi vous devez employer votre zèle : à exterminer ces libertinages, non plus ces libertinages scandaleux, non plus ces libertinages contre la foi, notre grand monarque saura bien les réprimer, mais ces libertinages cachés, qui, sous ombre que l'église sera plus sanctifiée par les communions rares que par les fréquentes, anéantissent l'usage des sacrements. Jésus-Christ n'a établi l'eucharistie qu'en qualité de nourriture tion de ce mystère qu'on peut trouver la vie et la conserver, la vie de la grâce en ce monde, qui sera la semence de la vie de la gloire en l'autre. Amen. POUR LE VENDREDI APRES LES CENDRES de l'amour de Dieu. c'est un commandement que fait le fils de Dieu dans l'évangile de ce jour, non seulement à ses apôtres, mais à tout le monde qui était allé en foule pour l'entendre sur la montagne commandement qui paraît d'abord peu proportionné à la faiblesse de ceux à qui il est fait, n'y ayant rien en apparence de plus impossible que d'obliger les hommes à être parfaits comme leur père céleste, c'est-à-dire comme Dieu même est parfait. Cependant, c'est Jésus-Christ qui parle, et il est de la foi que ce divin législateur ne nous a commandé que ce qu'il a su que nous pouvions faire. Il y en a, dit Saint Jérôme, qui, mesurant les commandements de Dieu par leur propre force et non pas par celle de la grâce, croient que Dieu exige d'eux plus qu'ils ne peuvent, et qui, se flattant de cette impuissance, prétendent s'en servir, pour excuser et justifier leurs désordres. Mais il faut qu'ils sachent, ajoute Saint Jérôme, que quoique Jésus-Christ commande des choses parfaites et sublimes, il n'en commande jamais d'impossibles : (...). En effet, à quoi se réduit ce grand commandement du sauveur : Estote, etc. ? à une seule chose, qui est d'aimer Dieu, ce père céleste dont nous sommes les enfants. Or, qu'y a-t-il de plus raisonnable, qu'y a-t-il de plus facile, qu'y a-t-il, si j'ose dire, de plus naturel ? Aimez Dieu, chrétiens, et non seulement vous serez parfaits, mais vous serez parfaits comme Dieu même est parfait. Car en quoi consiste la perfection de Dieu ? Dans l'amour qu'il a pour lui-même, dans ces divines complaisances, dans ce zèle pur qui fait que ce qui est hors de lui ne peut être l'objet de son amour. Or, Dieu étant parfait par toutes ces choses, quelque inégalité qu'il y ait d'ailleurs entre lui et vous, vous arriverez à cette perfection par l'amour que vous lui porterez, par la complaisance que vous aurez pour lui, par ce zèle pur et désintéressé qui vous séparera de tout ce qui est hors de lui. C'est à cette dernière pensée que je m'arrête, et puisque le commandement de la perfection chrétienne n'est autre chose que le commandement de la charité et de l'amour de Dieu, je veux m'arrêter à vous l'expliquer aujourd'hui ; je veux vous montrer jusqu'à quel point il vous oblige je veux vous faire voir quelle en est la hauteur, la profondeur, la largeur et l'étendue, qui est ce que Saint Paul désirait uniquement. Et pour ne pas perdre de temps dans une matière si importante, je dis, en vous proposant d'abord mon dessein, que l'amour de Dieu doit être un amour de préférence, un amour de plénitude et un amour de perfection. Premièrement, un amour de préférence, par rapport à Dieu ; secondement, un amour de plénitude, par rapport à la loi de Dieu ; troisièmement, un amour de perfection, par rapport à nous-mêmes qui en sommes les sujets. Amour de préférence, amour de plénitude, amour de perfection ; voilà tout le partage de mon discours. Demandons, pour en parler dignement, les lumières du Saint-Esprit par l'intercession de la Sainte Vierge. Ave Maria, etc. Première partie. Ce n'est pas sans raison, chrétiens, que le fils de Dieu, expliquant lui-même dans l'évangile le commandement de l'amour divin, en a réduit toute la substance à ces deux paroles : (...). Vous aimerez Dieu de tout votre coeur et de tout votre esprit, puisque selon Saint Augustin l'un sert à déterminer l'autre, et que le culte de l'esprit doit être la mesure de celui du coeur. En effet, à quoi m'engage cette loi : Diliges ? Elle m'engage, répond Saint Thomas, à avoir pour Dieu un amour de distinction, un amour de singularité, un amour par lequel je préfère Dieu à toutes les créatures et rende par cette préférence un hommage à la souveraineté de son être. Il ne m'oblige pas, dit cet ange de l'école, à avoir pour lui un amour tendre et sensible : cette sensibilité n'est pas toujours en mon pouvoir amour contraint et forcé : il ne lui serait pas honorable ; ni même un amour zélé qui aille à un tel degré de perfection : ce degré ne m'est pas connu. Mais il exige de moi, sur peine, d'être disgracié de lui, que je l'aime comme Dieu et par préférence à ce qui n'est pas Dieu. Je ne dis pas d'une préférence spéculative, par laquelle je reconnaisse que Dieu est au-dessus de toutes choses siste la charité surnaturelle, puisque les démons mêmes ne peuvent s'empêcher de l'avoir. Je dis d'une préférence d'action et de pratique qui fasse que je sois disposé efficacement à souffrir plutôt la perte de toutes les créatures que de consentir à celle de Dieu, en sorte que la grande règle de ma vie soit celle-ci, à savoir que si, dans les choses que je puis posséder (remarquez bien ceci), il s'y en trouve une seule que je possède hors cette préparation d'esprit, cet acte d'amour de Dieu n'a pas assez de vertu pour rompre les liens les plus forts qui m'attachent à la créature, dès là, prononçant anathème contre moi, je dois me dire prévaricateur de la charité et de ce grand précepte de la loi évangélique : (...). De là je dois croire que je ne suis plus en état de grâce et que la cause pour laquelle je n'y suis plus, c'est parce que j'ai manqué d'accomplir le commandement qui est d'aimer Dieu d'un amour de préférence. En cela, dit Saint Jean Chrysostome, Dieu est si éloigné d'exiger quelque chose de nous de trop, qu'il ne nous commande que ce que nous serions obligés de lui rendre, quand même il ne nous le demanderait pas. Car remarquez que Dieu veut que le servions, que nous l'honorions, que nous l'aimions à proportion de ce qu'il est, et d'une manière qui le distingue de ce qu'il n'est pas. Un roi veut bien être servi et respecté en roi. Hé ! Pourquoi Dieu ne serait-il pas aimé et honoré en Dieu ? Or, il ne le peut être que par un amour de préférence. Car il n'est Dieu que parce qu'il est plus grand et plus aimable que toutes les créatures. Et si par impossible une créature pouvait être aussi grande et aussi aimable que lui, il cesserait d'être ce qu'il est. Quand donc il arrive que je ne l'aime pas de cet amour de préférence, je ne l'aime pas en Dieu, je l'aime en créature, et l'aimer de la sorte, c'est lui faire le dernier outrage, et commettre un crime, qui va jusques à une espèce de destruction de la divinité. C'est ce que le Saint-Esprit nous a révélé dans les divines écritures et voilà à quoi se termine ce devoir capital de notre religion. Mais pour en avoir une intelligence plus exacte, consultons Saint Paul, qui nous rendra la chose plus sensible dans une induction et ajoutons-y la pensée de Saint Augustin, qui a pris plaisir de nous instruire de notre devoir dans un système si surprenant, mais, si je l'ose dire, convaincant. Que dit l'apôtre Saint Paul ? Il donne le défi à toutes les créatures, et il demande si entre elles il s'en trouvera une seule capable de le détacher de l'amour de son Dieu ? (...) ? Sera-ce l'affliction ? Sera-ce la faim ? Sera-ce la nudité ? Sera-ce le danger ? Sera-ce la persécution ? Non, répond cet homme apostolique. Car je suis assuré que ni les grandeurs, ni les abaissements, ni les richesses, ni la pauvreté, ni les promesses, ni les menaces, ni la vie, ni la mort ne me sépareront jamais de cette charité. C'est ainsi que parlait Saint Paul. Mais qu'en pensez-vous, chrétiens ? Ne vous semble-t-il pas que c'était un excès de zèle qui le transportait, et pour la gloire de cet apôtre, ne pensez-vous pas qu'il avait renfermé dans ces paroles plus que la charité divine ne demande ordinairement ? Vous vous trompez, si vous le croyez ainsi. En faisant ce défi, il a dit beaucoup, je l'avoue ; mais avec tout cela il n'a rien dit que ce que à quoi vous et moi sommes tenus à la rigueur. Appliquez-vous donc cette pensée, comme si vous vous disiez à vous mêmes : çà, mon âme, de toutes les choses qui sont dans le monde et qui font le sujet de tes passions, y en a-t-il aucune capable de t'ébranler et t'arracher cet amour de préférence que tu dois à Dieu ? S'il s'agissait de témoigner à Dieu ce que tu lui es (car venons au détail aussi bien que Saint Paul), s'il s'agissait de témoigner à Dieu ce que tu lui es, si tu étais réduit à souffrir une persécution injuste et qu'il te fût facile de t'en délivrer par quelque voie suspecte, le voudrais-tu faire à cette condition ? An Persecutio ? Si par un renversement de fortune, tu étais dans une extrémité de misère et qu'il ne tînt qu'à toi d'en sortir en forçant tant soit peu les ordres de la providence, oserais-tu le hasarder ? An Angustia ? Si tu avais un ami, et qu'il fallût rompre avec Dieu et avec ta conscience, à moins de rompre avec lui. Si, pour racheter ta vie d'un danger inévitable, il fallait faire quelque fausseté et commettre quelque injustice ; voudrais-tu le faire ? An Periculum ? Si la voie de tourment était la seule par laquelle tu pusses te sauver, succomberais-tu à la crainte de la mort ? Ah ! Sache, dit Saint Paul, que si l'amour que tu dois avoir n'est pas d'une qualité assez forte pour résister à tout cela, ce n'est pas l'amour que Dieu te commande. Sache que tu es dans l'erreur et que non seulement tu n'aimes pas Dieu avec ce degré de charité, mais que tu ne l'aimes pas même selon la mesure précise de la loi. Pourquoi ? Parce que cet amour de Dieu ne te dispose pas à le placer audessus de toutes choses, qu'au contraire, supposé cet amour, tu aimes encore plus ton bien, ta santé, ta fortune, et par conséquent tu n'as pas pour lui cet amour de préférence que tu dois avoir dans la rigueur de la loi. C'est ainsi que Saint Paul a conçu la chose, quelque raison que l'on puisse alléguer au contraire. Mais après la pensée de cet apôtre, appliquez-vous, je vous prie, au système de Saint Augustin, qui, étant bien entendu, vous fera comprendre jusques où va cet amour de préférence. Je vous demande, mes frères, dit Saint Augustin, si, à cette heure même que vous m'écoutez, Dieu vous faisait l'offre la plus belle en apparence, à savoir de vous laisser pour jamais en cette vie dans la possession des plus grands honneurs et dans la jouissance des plaisirs les plus doux avec une santé inaltérable, et qu'il vous dît : je vous abandonne tout cela, vous aurez toutes choses à souhait ; vous serez riches, puissants, immortels, mais à condition que vous ne me verrez jamais dites-moi : si Dieu parlait ainsi, seriez-vous pour accepter cette offre, en auriez-vous de la joie ? Ergone etc. ? Si vous en témoigniez de la joie, j'ose vous dire, répond Saint Augustin, que vous n'auriez pas encore commencé à aimer Dieu. (...). Pourquoi ? Parce que cela montre que vous avez l'amour temporel. Cet amour l'emporte sur celui de Dieu. Or, il n'en faut pas davantage pour détruire la substance de la charité et ruiner ce commandement de la loi : Diliges. Ah ! Que ce raisonnement est effroyable, particulièrement à une âme qui est attachée servilement à son corps. C'est cependant celui de Saint Augustin, et plus vous le méditerez, plus il vous fera trembler. Mais ce raisonnement, me dites-vous, est fondé sur la supposition d'une chose qui n'arrivera pas ! Et moi je vous réponds que c'est par ces suppositions que nous connaissons mieux les dispositions secrètes des coeurs. Mais, au lieu de cette supposition, en voulez-vous une autre plus plausible et dans laquelle vous soyez intéressé vous-mêmes ? Imaginez-vous la chose du monde pour laquelle vous avez plus de passion, votre honneur, par exemple. On vous le ravit par des noires calomnies. Si vous le souffrez, vous passerez pour un lâche : vous êtes d'une condition à qui cette tache est plus insupportable que la mort. Quoi qu'il arrive, vous voulez en avoir raison. Cependant vous savez que cette vengeance est défendue. -n'importe, dites-vous. Il faut sauver mon honneur, à quelque prix que ce soit ! Arrêtez là, mon frère, arrêtez là. Cet acte d'amour de Dieu a-t-il assez de force pour arrêter en vous cette passion ? Ne me dites pas que Dieu, dans ces conjonctures, vous donnera ses grâces. Il ne s'agit pas des secours que Dieu vous donnera pour lors pas question de l'acte d'amour que vous produirez en ce temps-là ; il s'agit de celui que vous produisez aujourd'hui ; et je vous demande s'il est tel qu'il ait assez de force pour étouffer en vous ces sentiments de vengeance. Si cela est, vous avez sujet d'espérer, parce que vous avez satisfait au précepte. Mais si cela n'est pas, vous devez trembler, comme n'étant pas dans l'ordre de la charité, parce que pour y être, il faudrait aimer Dieu préférablement à cette chimère d'honneur. Or, vous confessez, par votre propre expérience, que vous n'êtes pas encore dans cette disposition. Amour de préférence, que tu condamneras donc un jour de gens, dans le jugement de Dieu, qui, pour s'être attachés à la créature, pour l'avoir adorée et servie, auront oublié les devoirs que leur imposait la charité du créateur. Je ne parle pas de ces passions criminelles, je parle de celles qui paraissent les plus innocentes. Amour de préférence que tu condamneras de pères et de mères qui, ayant fait de leurs enfants leurs idoles, auront mérité que Dieu leur fît le même reproche qu'à Héli : (...). Hé, amour de préférence, que tu condamneras de femmes chrétiennes qui, ayant poussé au delà des bornes les devoirs de leur amitié, auront postposé Dieu à un mari, et, par conséquent, violé ce grand commandement de la loi : Diliges, puisque, pour l'accomplir, il faut préférer Dieu à toutes choses ; et non seulement cela, mais encore l'aimer d'un amour de plénitude c'est mon second point. Seconde partie. C'est le propre de Dieu, chrétiens, de renfermer dans l'unité de son être la multiplicité de tous les êtres ; et c'est aussi le propre de la charité qui se mesure sur Dieu de réunir en elle tous les différents commandements qui sont compris dans la loi : (...), disait Saint Augustin. Aimez et faites ce que vous voudrez. On dirait que, par cette manière de parler, l'amour de Dieu est une abolition générale de tous les autres devoirs. Mais il s'en faut bien, puisque, au contraire, on prétend que tous ces devoirs y sont compris, d'autant qu'en aimant Dieu on veut tout ce que l'on doit vouloir et que l'on hait tout ce que l'on est obligé de haïr. Et voilà le grand mystère de cette parole de l'apôtre : (...). Parole dont l'intelligence nous est absolument nécessaire et qu'il est de la dernière importance de bien pénétrer. Appliquez-vous-y, chrétiens, et remplissez-vous aujourd'hui de la connaissance de vos plus pressantes obligations. Car il s'ensuit de là que, pour produire cet acte d'amour qui est le premier commandement par excellence, il faut être préparé et déterminé à accomplir, sans exception, tous les préceptes qui se rapportent à la loi de Dieu et être persuadé qu'il est autant impossible d'aimer Dieu, et n'avoir pas cette détermination, comme il est impossible d'aimer Dieu et de le ne pas aimer. Je dis tous les préceptes sans exception d'aucun, car prenez garde à un des points les plus essentiels de votre créance, à savoir qu'il n'en va pas de la charité comme des autres vertus ou naturelles ou morales, en sorte que quand vous accomplissez un précepte vous puissiez dire : j'ai déjà un degré de charité ; si j'en accomplis plusieurs, cette charité croîtra et augmentera en moi. Il n'en va pas ainsi : l'essence de la charité est indivisible ; elle ne souffre point de partage, elle est attachée à l'observance de toute la loi. Et, comme, dans le sentiment de l'ange de l'école, si je doutais volontairement d'un seul article de ma créance, quoique je fusse prêt de verser mon sang pour tous les autres, non seulement je n'aurais pas la perfection de la foi, je n'en aurais pas même le moindre degré néglige le plus petit commandement de la loi, et que je le transgresse, quoique je sois fidèle observateur de tous les autres, bien loin d'avoir la consommation de la charité, je n'en ai pas la première disposition et le plus faible commencement. Il y a, dit Saint Thomas, une grande charité, par comparaison, et il y a une charité médiocre mais la médiocre, aussi bien que la grande, s'étend à toutes les obligations de la loi ; et, quand Saint Paul aimait Dieu de cet amour séraphique, de cet amour d'estime, d'appréciation et de plénitude, il ne faisait rien que ce que le dernier des justes est engagé de faire. C'est pour cela qu'il appelait la charité la plénitude de la loi, parce que tous les commandements de Dieu entrent dans elle, comme autant de parties qui la composent et qui s'y confondent comme dans leur centre commun, sans préjudice de leur distinction particulière. En effet, entre les commandements considérés hors du centre de l'amour divin, il n'y a point de connexion : celui qui me défend le larcin ne me défend pas le parjure meurtre ne me défend pas l'adultère. Mais, par rapport à cet amour, ce sont des choses inséparables. Pourquoi ? Parce que cet amour, en vertu de ce qu'il contient, met une disposition générale dans mon coeur à faire tout ce qui est commandé et à ne rien faire de ce qui est défendu ; jusques-là que, dans le sentiment des théologiens, protester à Dieu que je l'aime, c'est faire un voeu actuel de tout cela, comme si je lui développais mon coeur et que je lui fisse une profession solennelle de l'observance universelle de toute la loi. à propos de quoi Saint Augustin, dans un de ses traités sur Saint Jean, expliquant ces paroles de Jésus-Christ à ses apôtres : Si Praecepta etc., se fait cette demande. D'un côté, le fils de Dieu dit : si vous m'aimez, vous observerez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour. Est-ce, dit-il, que nous aimons Dieu, parce que nous pratiquons ses commandements, ou bien pratiquons-nous ses commandements parce que nous l'aimons ? C'est l'un et l'autre, répond-il. En effet, quiconque satisfait à ce premier commandement de la loi, Diliges, il a déjà accompli tous les autres et quand il vient à les observer, il ne fait qu'accomplir le précepte de la charité. Mettons donc un homme qui obéisse à tous les commandements de Dieu, hormis à un seul : il est fidèle à tout le monde, il a de la compassion pour les pauvres, il s'acquitte de tous les devoirs de son état, mais il est faible dans un certain point qui est si ordinaire dans le monde, et il avoue qu'il ne se sent pas assez fort pour y résister ; ou bien, si vous voulez, il est chaste, il est libéral, mais il ne peut pas s'empêcher de proférer certaines médisances dans l'occasion : cet hommelà, tel que je vous le dépeins, n'a pas plus de charité pour Dieu qu'un turc et un païen (si je parle de la charité surnaturelle), et Dieu ne le regarde pas moins pour son ennemi, comme s'il avait violé tout le décalogue. Pourquoi ? Parce qu'il n'a pas encore cette détermination sincère et efficace d'accomplir tous les commandements de la loi. C'est de la sorte qu'il faut expliquer ce passage de Saint Jacques qui a donné tant de peine, non seulement aux interprètes, mais aux pères de l'église, entre autres à Saint Augustin qui, pour en être éclairci, écrivit exprès une lettre à Saint Jérôme : Quicumque etc. Hé ! Quoi donc ? Dit Saint Augustin, est-ce que je fais un aussi grand crime en violant un seul précepte de la loi qu'en les transgressant tous ? Est-ce qu'en accomplissant tous les préceptes de la loi, je ne mérite pas plus que d'en observer un seul ? Ce n'est pas là, chrétiens, la pensée de Saint Jacques et ce serait une hérésie de le dire ; mais il nous parle de la sorte pour nous faire entendre que la transgression d'un seul commandement est une aussi grande marque du défaut de charité en nous et nous met autant dans l'impuissance du salut que la transgression de toute la loi. Et, en cela, ô mon Dieu, dit Saint Bernard, je ne dois pas me plaindre de vous, comme si l'observance de vos commandements était trop difficile, puisque moi-même, qui ne suis qu'une chétive créature, je prétends avoir le même droit. Si quelqu'un de mes amis, après m'avoir rendu service en une infinité de choses, vient à m'outrager et me désobliger dans une seule, dès là qu'il m'a fait cet outrage, je conclus qu'il n'a point d'amitié pour moi. -mais, il ne m'a offensé que dans un seul point ! -qu'importe ? S'il m'avait véritablement aimé, il ne l'aurait pas fait. C'est de la sorte que je raisonne. Pourquoi, mon Dieu, me plaindrais-je si vous demandez de moi un amour qui ait cette plénitude ? Il n'y a rien de si commun que de dire : j'aime Dieu ; mais il n'y a rien de si rare que de le bien aimer. D'où vient cela ? C'est que nous nous flattons : nous ne distinguons pas entre le vrai et le faux amour, et, non seulement nous trompons les autres par notre hypocrisie, mais nous nous trompons encore nous-mêmes par un aveuglement volontaire. Ce qui n'est souvent qu'une affection naturelle, nous le prenons pour un mouvement de la grâce l'attribuons à notre fidélité ; et en cela nous n'avons pas le moindre degré de charité et d'amour pour Dieu ; parce que aimer Dieu, c'est être disposé à garder tous ses commandements, parce que aimer Dieu, c'est se refuser tout ce qu'il défend, et pratiquer tout ce qu'il commande et ses concupiscences, comme parle Saint Paul, c'est triompher de soi dans une infinité d'occasions c'est s'armer contre les mauvais exemples renoncer à ses intérêts. Tout cela est difficile, je l'avoue ; mais tout cela est commode par ce grand précepte : Diliges, en tant qu'il est la plénitude de la loi. Que sera-ce si nous le considérons en tant qu'il est la perfection du christianisme ? C'est le sujet de mon dernier point. Troisième partie. Quoique Dieu, considéré dans sa nature, mérite tout le coeur de l'homme et que ses perfections adorables, ne changeant jamais, le rendent toujours également aimable, il est cependant vrai de dire, avec Saint Bernard, que, selon les différents états où il peut être regardé, la charité a ses différents degrés et que, à proportion de ses bienfaits, les mesures que Saint Paul donne à cette vertu doivent être plus ou moins étendues. Or, de ce principe que la raison autorise, je tire deux conséquences : la première, que, dans le christianisme, le précepte de l'amour de Dieu oblige l'homme à des choses bien plus grandes qu'il ne l'obligeait dans l'ancienne loi ; la seconde, que cet acte d'amour de Dieu doit donc être d'une nature plus forte et plus héroïque que dans l'ancienne loi. Il n'y a point en cela d'exagération, et en voici la preuve. Dès là que je suis chrétien, je suis obligé d'aimer Dieu en chrétien. Or, aimer Dieu en chrétien, c'est quelque chose de plus parfait que d'aimer Dieu en homme. Pourquoi ? Parce que, en l'aimant, c'est se charger de toute la loi chrétienne. Je vous avertis, disait Saint Paul, que si vous vous engagez dans la circoncision, vous attirerez sur vous tout le fardeau de la loi de Moïse. Testificor etc. Et moi, chrétiens, je vous dis que, dans le même moment que vous êtes entrés dans l'église et initiés par le baptême, vous vous êtes imposé tout le joug de la loi nouvelle. Ah ! Le grand sujet de méditation ! Croire que la loi de grâce est une loi d'amour, c'est croire ce qui est véritable. Mais s'imaginer que cette douceur et cette liberté que nous avons trouvées dans Jésus-Christ consistent dans le relâchement des préceptes de la loi ancienne, c'est ne la pas connaître des pères : Libertas etc. la liberté que nous avons recouvrée en Jésus-Christ n'a fait aucun tort à l'innocence. On nous a ôté le joug pesant des cérémonies légales, mais on ne nous en a pas ôté l'esprit. Au contraire, les mêmes choses qui étaient autrefois défendues aux juifs nous le sont encore bien davantage dans la loi de grâce. En effet, écoutez parler le fils de Dieu : on a dit à vos pères : vous aimerez ceux qui vous aiment et il vous sera permis de haïr vos ennemis. Et moi, je veux que cet amour s'étende jusqu'à aimer vos plus grands persécuteurs, jusqu'à prier Dieu pour eux et les servir dans le besoin. Voilà comme Jésus-Christ enchérit sur la loi ancienne, dit Saint Jérôme, voilà ce que Tertullien appelle le poids du baptême. Et il le dit à l'occasion de certains catéchumènes qui, impatients de demeurer dans leur état, demandaient le baptême avec instance et voulaient être du nombre des fidèles. Ah ! Leur dit-il, si vous connaissiez le poids du baptême, si vous saviez les obligations qu'il vous impose, peut-être craindriez-vous davantage de le recevoir que de le différer. Si Illi Pondus etc. J'avoue que Tertullien favorisait en cela une erreur qui faisait que certaines personnes lâches et délicates prenaient prétexte de différer leur baptême jusqu'à la mort condamné. Mais il faut aussi avouer qu'il avait raison de croire que le baptême était d'un grand poids, puisque Jésus-Christ lui-même n'en a parlé que comme d'un joug et d'un fardeau. Mais, me direz-vous, il y en a dans le christianisme qui ne ressentent pas ce poids. -il est vrai. Mais, répond Saint Bernard, c'est ou parce que Dieu leur donne de grandes forces pour le porter, ou parce que leur lâcheté les oblige à le secouer. Cela supposé, je dis que l'amour de Dieu doit être d'une nature plus forte et plus héroïque que dans l'ancienne loi, parce qu'il doit soutenir toutes les obligations du baptême, et je ne sais si en finissant je dois vous faire part d'une pensée de Guillaume De Paris. Je craindrais de le faire si je n'étais sûr de votre religion et de votre piété. La voici. Afin que l'amour de Dieu ait toutes les qualités nécessaires, il ne suffit pas qu'il s'étende à toutes les obligations qui sont de commandement ; mais il faut remarquer ceci : il faut qu'il s'étende à tous les conseils évangéliques les plus élevés amour à Dieu, il était nécessaire que j'embrassasse les conseils les plus rigoureux et les plus humiliants, je serais indispensablement obligé de le faire. Ne pensez pas que cette disposition conditionnelle dont je parle soit une simple idée : il n'y a rien de plus réel. Pourquoi ? Parce que n'y ayant aucun conseil qui, dans certaines conjonctures, ne puisse devenir un précepte pour moi, l'acte d'amour de Dieu doit me préparer du moins habituellement à le faire si ces conjonctures arrivaient. Je ne suis pas obligé, par exemple, quitter le monde, mais je suis obligé d'être prêt à le quitter et je le devrais quitter effectivement si mon salut ne se pouvait faire que hors du monde. Renoncer à mes biens n'est qu'un conseil, mais être prêt à y renoncer, c'est un commandement, après l'expérience que j'ai que je ne puis retenir ces biens sans y être attaché, et que je ne puis y être attaché sans perdre Dieu. Dieu n'exige pas de moi le martyre, mais je dois être prêt à le recevoir si l'occasion s'en présentait. C'est pourquoi Tertullien dit que la foi est redevable à toutes choses, même jusques au martyre : Fidem Martyrii etc. Et quand les chrétiens étaient entre les mains des tyrans, quand ils montaient courageusement sur les échafauds pour y souffrir et pour y mourir, pensez-vous qu'alors le martyre fût un conseil pour eux ? Non : c'était un commandement renfermé dans le précepte : Diliges, de manière que s'ils n'avaient pas eu assez de résolution pour souffrir le martyre, ils n'auraient pu se sauver. C'est pourquoi quand, dans ces circonstances, un chrétien avait manqué de courage, on n'appelait pas cette lâcheté un accident ou un malheur, mais une désertion et une apostasie. On ne leur portait pas de compassion ; on procédait contre eux avec toute la rigueur possible : on les excommuniait et on les traitait comme des renégats. Quoi donc ! Le commandement de la charité allait-il jusque-là ? Oui, il y allait et il y va encore maintenant ; et si vous vous en étonnez, c'est parce que vous n'avez pas encore commencé d'aimer Dieu. Car si la fidélité qu'on doit à son prince y va bien, s'il n'y a point de sujet qui ne doit être prêt de verser jusqu'à la dernière goutte de son sang pour son roi ; si on s'en fait un devoir, si on érige ce devoir au point d'honneur si on le pratique avec joie ; si nous voyons ces braves du monde sacrifier à ce devoir leur intérêt, leur repos, leur vie, je vous le demande de bonne foi : n'en devez-vous pas du moins autant à Dieu ? - mais, me dira quelqu'un, il est dangereux de faire ces suppositions ! - et moi, je soutiens qu'elles sont nécessaires pour nous donner une digne idée de l'excellence de Dieu, pour nous animer quand il lui faut obéir, pour nous humilier et nous confondre quand nous nous serons relâchés en quelque chose. Il est vrai, ces suppositions du martyre doivent être des tentations pour des esprits faibles mais elles ne le sont jamais pour ceux qui aiment véritablement Dieu sentait d'endurer pour lui les derniers supplices, ils sont assurés qu'il ne manquerait jamais de les assister de ses grâces. Ah ! Mon Dieu, c'est donc maintenant que je comprends l'efficace, ou plutôt la toute-puissance de votre charité ! Quand on me disait autrefois qu'il ne fallait qu'un acte d'amour de Dieu pour effacer tous les péchés, pour éteindre tous les feux de l'enfer, quand on m'alléguait une Madeleine justifiée en un moment, quand on me citait les pères et les théologiens, quoique ce fussent des vérités de ma religion, à peine pouvais-je les croire. Mais à présent que je suis persuadé de la perfection et de l'étendue de cet acte, je commence à les croire, étant bien juste que, puisque l'amour de Dieu est un poids du baptême et une préparation au martyre, il soit aussi satisfaisant que le baptême. Que si cela est nécessaire pour produire un véritable amour de Dieu, qui est-ce qui a la charité, qui est-ce qui est arrivé à cette grande perfection que le fils de Dieu vous demande, Estote etc. ? Ah ! Mes frères, c'est le secret de la prédestination. Dieu a ses élus dans le monde : nous ne les connaissons pas et il les connaît et c'est à nous seulement à faire de notre part ce que nous pourrons pour être de ce nombre. Saint Paul dit qu'il fléchissait tous les jours les genoux devant Dieu pour obtenir la grâce suréminente de son amour : Hujus Rei etc., qu'il priait sans cesse pour aimer son créateur par-dessus toutes choses et ne point faire entrer sa charité en parallèle avec quoi que ce fût au monde. Ah ! Que ce sentiment est beau et qu'il mérite bien notre imitation ! Revêtons-nous tous de cet amour de Dieu et disons comme dit Saint Augustin : Sero Te Amavi etc. bonté surnaturelle, bonté toujours nouvelle et toujours ancienne, je le dis dans la dernière confusion, je vous ai aimée trop tard. Peut-être que, depuis que je suis au monde, n'ai-je jamais fait un seul acte d'amour de Dieu ! Hé ! Comment l'aurais-je fait, puisque je ne le connaissais pas et que je n'en étais pas instruit ? Mais maintenant que je le sais, je veux faire, mon Dieu, tout ce qui me sera possible pour vous témoigner mon amour. Les créatures ne me seront plus rien, et il n'y en a pas une avec qui je ne fasse un divorce éternel pour ne jamais me séparer de votre charité. Faites cela, messieurs, et vous verrez que vous vivrez de la vie de Dieu : Hoc Fac etc. Vous verrez que cet amour aura la force de vous entretenir dans sa grâce et de vous porter un jour dans le sein de sa gloire. Amen. POUR LE PREMIER DIMANCHE DU CAREME de la religion et de la probité. voici un étrange combat que l'évangile nous représente entre Jésus-Christ et le démon ; voici la consommation de la rage de cet ennemi commun du genre humain qui, non content de s'être mille fois attaqué à l'image de Dieu, a l'insolence de s'en prendre à Dieu même. Mais voici en même temps sa honteuse défaite, le triomphe le plus beau et la victoire la plus mémorable que Jésus-Christ ait jamais remportée sur ce prince des ténèbres. Je ne m'y arrête pas cependant. Mais me conformant à la pensée de Saint Grégoire De Nazianze qui dit que Jésus-Christ n'a triomphé du démon que par la force du nom de Dieu, ou plutôt qu'il nous a donné le moyen de vaincre cet ennemi par la réflexion que nous devons faire sur les devoirs de notre religion quand nous sommes tentés, me conformant, dis-je, à cette pensée, je veux vous traiter aujourd'hui un point de morale qui est de la dernière importance. En effet, entre tous les moyens que l'évangile nous fournit pour résister à la tentation, je n'en trouve point de plus admirable et qui fasse paraître davantage la sagesse de Dieu et sa toutepuissance que celui-ci. Le démon livre trois attaques au sauveur du monde : celle de la présomption, celle de l'ambition et celle de l'intérêt de sa propre vie. Il l'attaque par une pensée de présomption en l'élevant au pinacle du temple, et en lui persuadant de se précipiter du haut en bas et faire voir qu'il est Dieu. Il l'attaque par une pensée d'ambition en lui montrant tous les royaumes et en lui disant : je te donnerai tout cela si tu m'adores. Enfin, il le tente par l'intérêt de sa propre vie : il y a quarante jours et quarante nuits qu'il n'a mangé prends ces pierres, et si tu es le fils de Dieu, elles se convertiront en pain pour te nourrir. à tout cela, que répond le fils de Dieu ? Il y résiste en plusieurs manières. Mais enfin, ce qui le rend victorieux, c'est ce grand motif de religion : Scriptum Est Enim etc. il est écrit : vous adorerez votre Dieu et vous ne reconnaîtrez que lui. Car, à ces paroles, le démon est obligé de se retirer, et quand on lui propose ce puissant argument, il avoue que tous ses efforts sont inutiles. Voilà, chrétiens, ce que j'entreprends aujourd'hui de vous expliquer, après que j'aurai demandé l'assistance du Saint-Esprit, par l'entremise de Marie : ave Maria, etc. A considérer la religion et la probité selon le monde, on trouvera que ce sont deux choses très opposées, soit qu'on les regarde ou par rapport à leur principe, ou par rapport à leurs objets, ou par rapport à leurs fins : par rapport à leur principe d'un bon naturel, au lieu que la religion est un présent de la grâce ; par rapport à leur objet : car la probité selon le monde est bornée aux devoirs de la société, au lieu que la religion regarde le culte de Dieu ; par rapport à leur fin : parce que la probité ne se propose rien que de temporel, et que la religion élève ses espérances et ses prétentions jusques dans le ciel. Quelque opposition cependant qu'il paraisse y avoir entre ces deux choses, je ne laisse pas de dire qu'elles sont très étroitement unies, et que même, pour avoir toute leur perfection, elles dépendent les unes des autres et sont absolument inséparables, pourquoi ? Parce qu'il est impossible qu'un homme qui n'a point de religion ait une véritable probité, et que véritablement il est impossible qu'un homme qui n'a pas une véritable probité ait une véritable religion. Voilà deux propositions qui ont besoin d'un grand éclaircissement. Mais cet éclaircissement est ce qui en fera la preuve. La première vous convaincra de la nécessité de la religion par rapport aux devoirs du monde. La seconde vous montrera la nécessité de la probité par rapport aux obligations de la religion. L'une établira le principe de la religion dans l'esprit de l'homme qui n'en a pas encore l'idée. L'autre réformera les devoirs de la société par rapport à la véritable religion. Et toutes deux, bien conçues, feront ce que nous appelons homme de bien, qui est ce que Dieu attend de nous dans la condition à laquelle il nous a appelés. Voilà tout le partage de ce discours. Première partie. Il est donc vrai, et il faut que les libertins le reconnaissent malgré eux, que sans religion il n'y a point de véritable probité parmi les hommes. Quoique tout homme de bon sens demeure d'accord de cette vérité, voici cependant les raisons sur lesquelles je la fonde. Premièrement, c'est parce qu'il n'y a que la religion qui soit une règle véritable, un principe universel et un fondement inébranlable des devoirs dans lesquels la probité consiste. Secondement, parce que tout autre motif que celui de la religion n'est pas à l'épreuve de certaines tentations délicates auxquelles les devoirs de probité se trouvent à tous moments exposés. Et enfin parce que, quand on n'a point de religion, on se licencie aisément, et on n'a pas de peine à renverser toutes les lois qui rendent une vie exacte et irréprochable. Je dis que la religion est le seul principe sur lequel sont fondés tous les devoirs dans lesquels la véritable probité consiste. C'est la doctrine de Saint Thomas dans sa seconde, question 82. La religion, dit-il, dans la rigueur même de son terme, n'est autre chose qu'un lien qui attache l'homme à Dieu en qualité de premier être. Or, dans Dieu considéré de la sorte, ajoute-t-il, sont réunis tous les devoirs de la société, comme dans leur centre, et toutes les obligations qui engagent les hommes entre eux. Par conséquent, conclut-il, il est impossible d'être à Dieu par un principe de religion, sans être au prochain par l'équité de la bonne foi. Ainsi quand Dieu nous commande aujourd'hui de l'adorer : Dominum etc., bien loin qu'il exclue aucun devoir de la vie civile, il les embrasse tous fortifie un appui et un fondement inébranlable. Car, en vertu de cette loi qui m'attache à Dieu, je rends à un chacun ce qui lui appartient : l'honneur à celui à qui je le dois, le secours à celui qui en a besoin, la justice à tout le monde. Je suis fidèle à mon roi, modeste envers mes égaux, respectueux envers les grands, traitable envers mes inférieurs, charitable envers les pauvres, scrupuleux et exact à conserver les droits et les intérêts d'un chacun. Pourquoi ? Parce que, dans ma religion, je trouve toutes ces obligations d'une manière qui ne se peut rencontrer que dans Dieu ; je les regarde comme autant de dépendances de ce culte suprême, et le respect que je lui dois est la grande règle qui fait que je m'y soumets et me captive à tous ces devoirs. Voilà l'excellente raison de laquelle Tertullien se servait autrefois pour effacer de l'esprit des païens les mauvaises impressions qu'ils avaient conçues contre les chrétiens, en les faisant passer pour des scélérats et des gens de mauvaise foi, à cause du Dieu qu'ils adoraient. Tant s'en faut, leur disait-il, que notre religion préjudicie aux devoirs de la société, que c'est elle, au contraire, qui nous y engage le plus puissamment. C'est par ce principe seul que nous menons une vie exempte de reproches. C'est parce que nous nous attachons au culte du véritable Dieu que nous ne devons pas vous être suspects. C'est par ce motif que nous prions pour vos empereurs, pour les ministres de leur état, pour les grands et les puissants du siècle, pour la paix et la tranquillité des royaumes. Oramus etc. C'est parce que nous sommes chrétiens et religieux observateurs de la loi que nous faisons toutes ces choses. Vous vous plaignez que nous vous trompons mais quand nous sommes-nous assemblés pour conspirer la perte de qui que ce fût ? Nous n'avons blessé, nous n'avons affligé, nous n'avons jamais nui à aucun. In Cujus etc. Notre secte nous rend bienfaisants et libéraux jusques à vos dieux. Lorsque vous nous demandez l'aumône pour eux, nous vous faisons plus de bien que vous ne leur en faites. Quand votre Jupiter nous tendrait la main, quelque abominable qu'il fût, nous ne lui refuserions pas notre secours. Vous avouez vous-mêmes que dans vos armées vous n'avez pas de meilleurs soldats ni plus courageux que les chrétiens. C'est notre religion qui nous fait payer à César le tribut plus exactement que vous ne faites, et, comme nous avons, par la maxime de notre créance, cette grande vérité qu'il ne faut faire tort à personne, nous payons aux empereurs ce qui leur est dû, pendant que vous commettez mille injustices. Non Sufficimus etc. C'est encore par là qu'entre les différentes sectes de la religion chrétienne, le parti des catholiques, qui est celui de la vérité, s'est toujours distingué du parti de l'erreur. Car, pourquoi les hérétiques, dans tous les siècles, ont-ils formé des partis et suscité des séditions contre les puissances légitimes, sinon parce qu'il est impossible d'abandonner la véritable religion sans renoncer à la probité et au respect ? Il faut donc regarder la religion dans le coeur de l'homme comme le premier mobile dans l'univers. Ce premier mobile a une influence si forte qu'il entraîne tout après soi et qu'il se fait suivre des autres cieux ; son mouvement est si universel et si rapide, que si ce premier ciel venait à interrompre son cours, tout l'ordre de la nature serait renversé : les éléments seraient dans le trouble, et tous les êtres dans une générale confusion. Or, c'est ce que la religion fait, non seulement à l'égard du monde chrétien, mais même à l'égard du monde politique et moral. Quand cette religion vient une fois à être ruinée, il ne faut plus chercher d'ordre ni de probité. Car sur quoi serait-elle fondée ? Serait-ce sur le seul principe de la raison ? Ah ! La nature, dans l'état de corruption où le péché l'a laissée, est incapable de faire faire à un homme la moindre démarche pour la vertu la nature aveuglée par les passions n'a que des lumières sombres et défectueuses. Vous avez, messieurs, trop de pénétration pour ne pas voir les désordres qui arriveraient si chacun voulait se conduire par les lumières de la raison, s'il se faisait l'arbitre de ce qui lui appartient, s'il était juge dans sa cause et qu'il se fît le maître de ses intérêts. En sorte que la raison tenant le premier rang, si cette raison se considérait maîtresse absolue sans dépendre de Dieu, combien de faux prétextes ne trouverait-elle pas pour justifier ses déréglements ! à combien de péchés ne donnerait-elle pas le nom de vertu ! C'est pour cela, dit Saint Chrysostome, que dans les choses les plus importantes, dans les traités de paix, dans les investitures des charges, dans la célébration des contrats de mariage, on exige le serment, qui est comme un acte et une protestation de religion. Pourquoi ? Parce que, sans la religion, on ne peut s'assurer de la raison, parce que, sans cette assurance où l'on prend Dieu pour garant de sa parole, les hommes se défieraient les uns des autres, et qu'il y aurait de continuels désordres dans la politique et dans la société s'il n'y avait cette garantie. Car, qu'est-ce que le serment, sinon une espèce de caution que la religion fournit à la raison, et un gage qu'elle lui donne de sa probité future par ce motif supérieur. Or, cela s'est fait chez toutes les nations : il n'y en a point eu de si barbares, point de si peu civilisées, chez qui ces sentiments n'aient été en usage et où, par conséquent, la religion n'ait été tout le fondement de la probité selon le monde. Ajoutez à cela une autre preuve du même Saint Jean Chrysostome. Y en aurait-il aucun, dit-il, qui pourrait jamais vivre en repos, s'il savait que sa vie fût entre les mains d'un homme qui n'eût point de religion ? Du moment qu'il sait qu'il ne reconnaît point de Dieu, il a tous les sujets raisonnables de se défier de lui et de s'estimer malheureux de tomber entre ses mains. Au contraire, il n'a jamais plus de joie que quand il sait que c'est un homme qui vit selon Dieu ; et quand il s'agit de son bien ou de sa vie, s'il avait la liberté de se choisir un juge, il prendrait celui qu'il croirait avoir plus de religion. Marque évidente, dit Saint Chrysostome, que c'est cette religion qui est le fondement de toute la probité selon le monde. Vous me direz : indépendamment de toute religion, il y a des personnes justes et sincères à qui la nature et la raison ont donné tout ce qui est capable de faire un honnête homme. Je sais que c'est un prétexte dont les libertins se servent pour garder une certaine bienséance. Mais c'est un prétexte qui est combattu par l'expérience de tous les siècles. Je vous demande : s'il n'y avait point de religion, où trouverait-on un homme qui se piquât d'un grand zèle de rendre la justice aux autres ? Un avare, un ambitieux, un vindicatif, un homme passionné pour la gloire ou pour l'argent ne pousserait-il pas toutes ses passions jusqu'aux derniers excès, s'il savait qu'il n'y eût point de Dieu ? Oui, s'il était persuadé qu'il n'y en eût point, il se regarderait comme sa dernière fin ; il rapporterait toutes ces choses à lui-même, il serait sa divinité ; il se sacrifierait et l'honneur et les biens et la vie de ses frères. Pourquoi ? Parce qu'il ne verrait rien au-dessus de lui qui fût meilleur que lui, qu'il n'espérerait en l'autre vie aucune récompense de ses vertus, non plus qu'il n'appréhenderait aucun châtiment de ses crimes. Or, le moyen qu'étant prévenu de ces détestables opinions, il vécût en honnête homme ! J'ai dit en, second lieu, que sans le motif de religion, il était impossible de résister à certaines tentations délicates auxquelles notre devoir se trouve fort souvent exposé. J'appelle tentations délicates celles qui, sous une belle apparence, peuvent couvrir un crime inconnu. J'appelle tentations délicates quand il faut résister au torrent du crédit et de la faveur pour rendre bonne justice ; quand on a entre les mains un avantage considérable, et qu'en lui donnant une fausse couleur, on peut se le procurer ; quand, aux dépens d'un misérable, on peut servir un ami quand on est en état de faire du mal sans en recevoir ; quand on peut se rendre coupable et porter le manteau de l'innocence, ravir comme un loup le bien d'autrui et paraître doux comme un agneau ; tomber dans toutes sortes de désordres, sans être blâmé ni repris des hommes. Or, je dis qu'il est impossible de résister à ces sortes de tentations délicates, si on n'y oppose le motif de la religion. De là vient qu'on ne s'étonne plus si un juge se laisse gagner par argent, qu'il vend au poids de l'or ses arrêts, qu'il donne mille faux détours à une affaire, et que, pour obliger un parent ou un ami, il opprime la veuve et l'orphelin. De là vient qu'on ne s'étonne plus que, parmi les femmes mêmes de condition et d'honneur, il y ait des commerces si honteux, qu'elles se prostituent aisément quand elles s'imaginent qu'elles ne seront pas découvertes, et qu'elles se soucient peu de violer la foi qu'elles doivent à Dieu et à leurs maris, pour peu qu'elles gardent quelque belle apparence. Pourquoi cela ? C'est parce qu'à peine y a-t-il de la religion dans le monde. Et si toutes ces gens n'en ont point, comment voulez-vous qu'ils aient une vertu à l'épreuve qui résiste à toutes ces tentations délicates ? Voyez ce qui se passe dans notre évangile. Le démon transporte le fils de Dieu ; il lui montre tous les royaumes de la terre avec ce qu'ils ont en apparence de charmant et de beau ; et il lui assure qu'il lui donnera tous ces grands empires qu'il voit, pourvu qu'il fasse une seule chose, qui est de fléchir les genoux devant lui. Mais que fait le sauveur ? Il s'arme du motif de la religion, et avec cette seule réponse : Dominum Deum etc., il renverse ce tentateur et il résiste à ses attaques. Tout ceci se passe pour notre instruction, dit Saint Jean Chrysostome. L'esprit de Jésus-Christ était immuablement appliqué à Dieu ; il n'était venu sur la terre que pour honorer son père par un culte public et exemplaire. Ainsi, il n'avait que faire pour lui-même de se proposer ce motif qui lui était toujours nécessairement présent. Il le faisait donc pour notre instruction et pour nous dire qu'avec le seul motif de la religion, il n'y a point de tentation que nous ne surmontions, ni d'intérêt auquel nous ne résistions, au lieu que, quand nous l'avons une fois effacé de notre esprit, que nous n'avons plus de respect ni de soumission pour elle, nous renversons aisément toutes les lois qui peuvent rendre une vie exacte et irréprochable. C'est ma troisième raison, qui montre la nécessité de la religion par rapport à la probité selon le monde ; en sorte que quand on n'en a pas, on se licencie sans peine à toutes sortes de désordres : on manque de bonne foi à ses égaux, de modération envers ses inférieurs, de respect même et de fidélité envers ses supérieurs. Ce fut le jugement qu'en porta autrefois le père du grand Constantin. Ce prince était païen ; mais parmi ses officiers il en avait quelques-uns de chrétiens. Un jour, les ayant assemblés, il leur commanda d'adorer ses idoles. Quelques-uns, de crainte de perdre ses bonnes grâces et leurs charges, le firent ment, aimant mieux se voir dépouillés de toutes choses que de la foi. De tous temps, les chrétiens ont été partagés de la sorte : il y en a eu de zélés pour Dieu, mais il y a eu aussi des apostats et des lâches, et Dieu veuille que dans le siècle où nous vivons le nombre des uns ne l'emporte sur celui des autres. Mais voici ce que fit Constantin. Il retint à son service ceux qui, pour n'avoir pas voulu adorer ses idoles, avaient montré qu'ils étaient constants dans leur religion. Mais, pour ceux qui, par intérêt ou par crainte, avaient lâchement trahi leur devoir, il les cassa, protestant qu'il n'avait rien à attendre d'un homme qui n'a point de religion, et qu'après avoir renié son Dieu, il ne peut être fidèle à son prince. Cela devrait vous instruire, messieurs et mesdames, à ne garder auprès de vous que des domestiques craignant Dieu et de chasser tous ces libertins qui n'en connaissent point et qui vivent sans religion. Mais, qui que nous soyons, attachons-nous à ce principe, et puisque la considération de l'honneur est le motif dont nous sommes le plus sensiblement touchés, servons-nous de ce motif ; faisons-nous honneur de notre religion et ne rougissons pas de la professer non seulement par nos paroles, mais par nos actions et d'en faire une profession publique jusqu'à nous priver de ce qu'elle défend, à lui sacrifier tous nos intérêts et retrancher tout ce qui lui est opposé. Tant que l'estime de cette religion subsistera dans notre esprit, nous nous acquitterons inviolablement de notre devoir, au lieu que si elle en est bannie, nous sommes réprouvés dès ce monde, parce que, comme il n'y a point de probité sans religion, il n'y a point de religion sans une véritable probité. C'est mon second point. Seconde partie. Comme il y a une espèce d'hypocrisie dont le propre est de tromper les autres, aussi y en a-t-il une plus subtile et plus délicate qui consiste à se tromper soi-même en matière de religion et quoique la première semble plus criminelle, parce qu'elle abuse des choses les plus saintes pour paraître au dehors ce qu'elle n'est pas au dedans, il faut pourtant reconnaître que la seconde est incomparablement plus dangereuse, parce qu'elle pèche dans les premiers principes de la conduite de l'homme en établissant une fausse idée de la religion. Quoi qu'il en soit, c'est à cette seconde espèce d'hypocrisie que je m'attache, et à laquelle je réduis la plupart des chrétiens, c'est-à-dire tous ceux qui se flattent d'avoir une religion, et qui cependant n'ont ni probité, ni intégrité, ni sincérité selon le monde. Car il y a bien de ces genslà, et le plus grand mal que j'y trouve, c'est qu'ils sont aveugles jusqu'à ce point que de croire qu'en commettant mille injustices et sauvant quelques dehors de religion, ils vivent selon Dieu. Or, c'est cet horrible aveuglement que je veux combattre en montrant que si on n'a qu'une probité extérieure, c'est-à-dire une probité selon la manière que les païens l'ont entendue, qui consiste dans une conduite irréprochable et exempte de blâme aux yeux des hommes, on n'a point de religion. Ce n'en est qu'un fantôme. J'ajoute même qu'à cause des mauvais effets et des conséquences pernicieuses qu'elle entraîne, elle devient le scandale de la religion. Deux vérités terribles pour un chrétien : la première, pour le désabuser de cette erreur qu'il a qu'avec une probité apparente il a une véritable religion et la seconde, pour l'obliger à renoncer à cette fausse probité par les scandales qu'elle entraîne. Oui, c'est un fantôme de religion qu'une religion sans probité. C'est l'écriture qui le déclare en termes exprès : Si Quis Putat etc. Mes frères, dit Saint Jacques, si quelqu'un de vous croit avoir une religion, et que cependant il donne toute sorte de liberté à sa langue, qu'il sache qu'il se trompe et que sa religion est vaine. Il ne dit pas : si quelqu'un de vous sait que sa religion est bonne il se peut faire que, par faiblesse et emportement, un homme qui a véritablement une bonne religion parle mal de son prochain. Mais il dit : si quelqu'un, en donnant à sa langue toute licence, parlant sans aucune modération, injuriant l'un, médisant de l'autre, censurant celui-ci, raillant celui-là, croit que tout cela se peut accorder avec une véritable religion, il se trompe : qu'il sache que sa religion est vaine et chimérique. Quelle conséquence, dit Saint Chrysostome ! N'était-ce pas assez de dire qu'il blesse et déshonore sa religion ? Non, car prenant la chose dans sa source, il conclut : qu'il sache qu'il n'a qu'une vaine apparence de christianisme : Hujus Vana etc. Concevez la force de ces termes. Si une erreur pratique suffit pour anéantir la religion, si une liberté de langue qui n'est pas arrêtée par la modestie et par la vérité est capable de la détruire, que sera-ce de ces libertés d'actions et de paroles accompagnées de scandales ? Que sera-ce de ces jugements téméraires qui font le procès à l'innocent ? Que sera-ce de ces duplicités de coeur, de ces perfidies secrètes, de ces fourberies cachées ? Que sera-ce de ces manières abominables de frustrer des créanciers par des cessions frauduleuses ? Tout cela serait-il capable de s'accorder avec une religion que Saint Jacques croit ne pouvoir pas subsister avec de simples désordres de langue ! Hé quoi ! Sera-t-il dit qu'un païen se fera conscience de tout cela et que dans une fausse secte, il croira ne point avoir de religion s'il n'a de la probité, et qu'un chrétien, pénétré des lumières de la grâce, élevé dans l'école de Jésus-Christ, qui fait profession d'embrasser les maximes de l'évangile, s'aveugle jusqu'à ce point de croire qu'indépendamment de cette probité il peut conserver sa religion. Cependant, voilà le désordre du siècle ; voilà l'erreur universelle des hommes. Pourvu qu'ils gardent quelque belle apparence, qu'ils ne doutent pas des articles de la foi, qu'ils s'attachent extérieurement au culte de Dieu, ils s'imaginent qu'ils sont véritablement chrétiens. Mais, me demandez-vous, pourquoi la religion et la probité ont-elles des subordinations, et des dépendances si étroites ? Je vous réponds, avec Saint Thomas, que c'est par un ordre établi de Dieu et qui ne peut changer ; parce que, comme la grâce suppose la nature et que la raison est entée sur la grâce, ou plutôt, la foi sur la religion, aussi la religion a la probité et la bonne conscience pour fondement. Détruisez la nature, pervertissez la raison : il n'y a plus de foi. De même, ôtez la probité et la conscience, il n'y a plus de religion. Car, comme dit Saint Jérôme, Dieu veut que les hommes lui rendent un culte qui soit digne de lui, ou plutôt qui n'en soit pas indigne ; et rien n'est plus indigne de lui que de se voir adoré par des gens sans bonne foi et sans conscience. L'ordre qu'il établit est qu'il y ait en nous certaines perfections et certaines dispositions naturelles qui servent de fondement à la religion. Voilà une dépendance qui ne peut changer, et à laquelle il faut que la grâce se conforme. Mais nous renversons cet ordre et nous détruisons cette dépendance quand nous nous formons une grande idée de la religion et que nous négligeons les devoirs de la probité. Sur un fondement de paille, nous élevons des pierres précieuses, et nous paraissons devant Dieu semblables à cette statue de Nabuchodonosor, dont la tête était d'or, les bras d'argent, les cuisses d'airain, mais dont les pieds étaient de terre. Nous avons de belles vérités dans l'esprit ; nous concevons des hauts sentiments de notre état