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Le
Père Michel Riquet
(1898-1993)
Le
vendredi 8 septembre 2000 a eu lieu, sur la Place Saint Sulpice (Paris),
l'inauguration de l'allée du Révérend Père
Michel Riquet. Vous trouverez ici l'hommage
de son compagnon de déportation, le Père Jacques Sommet,
le jour de ses funérailles, ainsi que différents extraits
des interventions du Père Riquet.
| Une grande voix s'est
tue parmi nous. Enracinée dans le
début de ce redoutable siècle elle nous a souvent interpellés en
cette grande maison commune de méditation et de prière. Recueillons-nous
aussi en accueillant quelques rayons de la lumière que ce grand
témoin nous a prodiguée.
Michel Riquet n'a pas épousé la cause des hommes
de ce temps dans la facilité. Il lui a fallu passer de Maurras,
au nationalisme fermé, à Jacques Maritain, à la foi ouverte à tous,
chrétiens comme lui, Juifs, consciences droites fidèles à la laïcité,
et en même temps à l'Europe menacée alors en son centre. Dès sa
jeunesse il est entré d'un pas ferme dans ce chemin.
Né en 1898, mobilisé en 1917, Michel Riquet entre
dans la vie religieuse jésuite en 1918, après la guerre. Il sera
ordonné prêtre en 1928. Une aventure commence alors, qui ne cessera
pas. Le religieux se donne très tôt au dialogue avec, comme il le
dira, tous ses "frères humains ", jeunes et adultes. Présence patiente
à chacun mais surtout présence par la Parole publique à ses contemporains.
Retenons ce trait. Il est l'homme des espaces où
les humains se regroupent. Il les rassemble pour une Parole qu'il
propose à la Cité à travers l'évocation de l'Histoire réfléchie
des étapes de la société, et du monde. C'est une rencontre de masse,
si l'on peut dire, qu'il inaugure ainsi, toujours soutenue par une
attention respectueuse des consciences et de la dignité des personnes
devant son Dieu. Il parle et il forme. Mais aussi, il entre dans
un combat.
Chargé des étudiants en médecine du Centre Laënnec
à Paris, il éveille aux responsabilités adultes un corps médical
de haute compétence et le soutient dans son effort - et ceci avec
la courtoisie d'une amitié délicate. De 1928 à 1944 il se consacre
à ce travail d'éducation supérieure.
Puis éclate la guerre de 1939 et advient la grande
douleur de l'effondrement en 1940. Le prêtre, le citoyen, se bat
depuis longtemps contre le nazisme païen par les armes de l'esprit.
Résistance spirituelle et intellectuelle qui prépare à toute surprise.
Dès 40, Michel Riquet passe à l'action : réseau
"Combat", réseau "Comète" au service des hommes fidèles et égarés
à la fois sur les chemins du salut pour leur pays. C'est l'entrée
dans le monde du secret, de la patience, du "cloisonnement", déjà
"Nuit et Brouillard" avant la lettre. Mais ce jésuite ne renonce
pas à la parole publique.
Il parle en pleine occupation, avec une liberté
provocante, en l'église St-Séverin au coeur de Paris enchaîné, aux
hommes de bonne volonté - juifs, maçons, humanistes, militants sociaux
et chrétiens. Il sait le danger et médite ces versets de Luc 13,
31-33, évoqués à la lecture de l'Évangile : On dit à Jésus
: "Va-t-en car Hérode (les pouvoirs occupants) veut te faire mourir
". Et Jésus répond : "Allez dire à ce renard voici que je chasse
les démons, j'accomplis des guérisons aujourd'hui et demain, il
me faut poursuivre la route ". Derrière son maître il marche.
Jusqu'à ce matin où les renards - la Gestapo
- l'arrêtent et le conduisent à Fresnes, Compiègne, puis, dans la
nuit des wagons pour les bêtes, jusqu'à Mathausen, et jusqu'en mai
45, à Dachau. L'univers concentrationnaire se saisit de lui. Désormais
"la mort est près de la vie ". Tout est interdit, sauf le mépris.
Sa Parole ne se tait pas ; elle se transforme, elle s'insinue désormais
plus qu'elle ne se proclame, dans la relation active avec des hommes
de toutes opinions et de toutes croyances. Temps de coopération
avec Edmond Michelet et combien de déportés qui engendrent l'Europe
dans la douleur. Là se parcourt un chemin de croix fondateur.
Puis les barrières tombent. La libération est là.
Enfin on va vivre la liberté. Temps de Paix. Mais cette paix supporte
mal les divisions des groupes hier solidaires et désormais et si
souvent rivaux. Beaucoup sont déçus, mais le P. Riquet d'après guerre
ne faiblit pas. Invité à parler à Notre-Dame il va au plus vif :
dans la foule des hommes il jette la parole évangélique, et son
feu - "Le chrétien face aux ruines" "le chrétien face à l'argent".
Libre avec ses amis désormais mais sans concession sur les exigences
de la fraternité à reconstruire. |
| De
sa passion pour les hommes, naît alors un double effort qui nous
entraîne encore. Il a gardé une passion fraternelle et reconnaissante
pour le peuple Juif. Il sait que sa Foi vient de là, il respecte
cette tradition et plus encore depuis l'épreuve traversée. Il rappelle
que la Thora est la racine de l'admirable commandement : "Tu aimeras
ton prochain comme toi-même" et encore mieux "tu aimeras l'étranger
comme toi-même ". Ainsi agit le jésuite qui vénère Pie XI, ce Pape
qui lui rappelé : "Comme chrétien nous sommes spirituellement des
sémites ". De la reconnaissance de M. Riquet pour Israël et
aussi de son accueil du Dieu unique de la tradition islamique il
est conduit à fonder avec d'autres fidèles, la "fraternité
d'Abraham", par quoi il veut que soient apportées au monde les plus
hautes inspirations pour la Paix.
Cette Foi le conduit alors sur une
autre rive, avec la même ferveur et la même fidélité, à clarifier
les relations des chrétiens avec la Franc-maçonnerie. Vieux contentieux
repris avec courage.
Depuis longtemps il s'est informé
à travers des amitiés compétentes - tradition écossaise, maçonnerie
en Suède, puis rencontre intime en France, la Grande Loge. Encouragé
par les Papes Paul VI et surtout Jean XXIII il fait connaître, autour
de l'originalité de ces hautes consciences morales, messagères et
soutien des droits de l'homme qui façonnent souvent les valeurs
de la laïcité la plus sérieuse. C'est la tradition des instituteurs
de la République, et la liturgie sobre de ces hommes qu'il respecte
et admire.
Voici donc, dans sa tâche et ses engagements,
le serviteur de ses frères et de son Dieu qu'il recherche à travers
sa connaissance de notre Histoire. Il n'oublie pas les "autres",
ni la tragédie du Liban, ni surtout le peuple bien aimé des camarades
des camps - camarades de combat, de fraternité, mais aussi d'agonie
et d'espérance. C'est ce réseau formé de tant d'associations diverses,
que je salue ici de sa part pour tout ce que j'en ai reçu.
Vous êtes tous là, citoyens réconciliés
au niveau de son message, de sa Parole, de son témoignage et les
fidèles de la laïcité, et les hommes sensibles à l'évocation d'un
Malraux : "Le 21ème siècle sera spirituel ou ne sera pas".
Par toutes ces fidélités nous sommes rassemblés en vérité.
Que chacun et tous continuent à recevoir
la force du témoin qui les a soutenus, là où il a marqué
nos coeurs et nos volontés : à nous de garder courage, à nous, avec
lui, de continuer à nous éclairer des leçons de l'Histoire, à nous
de porter la parole de vérité dans la Cité avec la passion du Bien
public à la lumière de l'Évangile.
Qu'il soit aussi - ce qu'il rêvait
- acteur de Paix. Que la reconnaissance et le deuil de ce matin
fructifient chaque jour en espérance dans notre univers difficile.
Prions-le si nous le pouvons, suivons la trace de ses pas, nous
devons le pouvoir. C'est le beau devoir qu'il nous laisse.
Jacques Sommet |
| Extrait de l'homélie
prononcée par le Père Riquet, le 7 juillet 1945, en
tenue de déporté, crâne rasé, sur l'esplanade
du Trocadéro, devant 150 000 personnes, pour la messe du
retour des prisonniers et déportés :
"Un
travail immense nous attend, nous qui revenons de là-bas
vivants. Notre premier travail sera de nous unir tous ensemble,
compagnons de combat, de luttes clandestines, de déportation,
de misère ... De grâce, n'attendons pas demain : aujourd'hui
même, et tout de suite. Là, dans la rue, dans le métro,
à l'atelier, au bureau, dans la famille, dans la vie quotidienne,
au nom de tous nos morts qui nous regardent et qui nous attendent,
au nom du Christ, je vous en conjure, mes camarades : 'Aimons-nous
les uns les autres'." |
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Les
camps
de la mort :
horreur et générosité |
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| Dans son autobiographie,
le Père Riquet parlera en ces termes des camps de la mort
:
"J'ai
vu le pire de l'humanité dans la brutalité des SS
et cette volonté d'exterminer les hommes, de les avilir;
et d'autre part, dans cette horreur, j'ai vu surgir des gestes magnifiques
de générosité, d'entraide, d'amitiés
noués dans le malheur. C'est çà qui caractérise
l'expérience que j'ai faite en déportation. Je me
souviens par exemple de ce jeune officier russe qui, un beau jour,
m'apporte triomphalement trois carottes crues en me disant 'Vitamines
pour toi !' " |
| Dans les
années 1963-1973, le Père Riquet est engagé
dans un dialogue avec Mgr Bertoli à la nonciature de Paris,
Mgr Etchegaray, secrétaire de l'épiscopat, avec Paul
VI lui-même pour obtenir que soit levée
l'excommunication portée par le canon 2335 à l'encore
de membres de la franc-maçonnerie, et que soit établie
une distinction entre les loges ayant engagée des machinations
contre l'Eglise et les autres, parmi elles, la Loge Nationale d'Angleterre
et la Grande Loge Nationale française.
Il n'obtient du Cardinal Sper qu'une interprétation
atténuée du Canon 2335. Mais peut-être son action
n'est-elle pas étrangère à la rédaction
du canon 1374 du nouveau code : "On punira d'une juste peine
ceux qui donnent leur adhésion à des associations
se livrant à des complots contre l'Eglise et on frappera
d'interdit ceux qui créeraient de telles associations".
La franc-maçonnerie n'est plus nommée. Elle ne peut
être reconnue comme un tout athé. Sa participation
à la lutte contre l'athéisme nazi a modifié
le regard posé sur elle. Le Père Riquet aura sans
doute aidé l'Eglise à le reconnaître. |
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Fin de la première conférence du
Carême 1946 prononcée par le Père Riquet à
Notre-Dame de Paris "Le chrétien face aux ruines"
:
"En
présence de ces ruines, de ces désordres, quel doit être l'attitude
d'un chrétien, d'un vrai ? Se laissera-t-il submerger lui aussi
par l'angoisse et le doute ? Fuira-t-il au désert comme jadis les
anachorètes, pour y trouver la liberté et la consolation
de son âme ? Jettera-t-il un superbe anathème sur les fautes de
ses contemporains, chargeant leur matérialisme et leur athéisme
de tous les maux qui écrasent l'humanité ?
Plutôt
qu'un amère réquisitoire contre tous ceux qui ne pensent pas comme
lui, le chrétien veut surtout faire entendre un appel éperdu,
passionné à la multitude de ses frères dispersés, écartelés, mutilés
et meurtris par cette guerre. Un appel fraternel et loyal pour reconstruire
ensemble un monde libéré des erreurs et des fautes qui l'ont acheminé
à ce champ de ruines, à ces hallucinantes pyramides de cadavres.
On
pourrait philosopher, discourir, accuser, condamner à perte
de vue. Ce n'est pas mon but. D'autres s'en chargeront. Témoin,
j'ai à dire simplement ce que j'ai vu, vécu, expérimenté
: l'attitude des chrétiens au milieu des ruines. Ce qu'est cette
attitude, comment elle se justifie à elle-même par la vision du
monde que donne le christianisme, quels bienfaits elle peut produire
dans l'homme, tant au plus profond de son âme qu'en son environnement
social. Par cette simple présentation d'une attitude, des faits
dans lesquels elle s'incarne, des textes sacrés qui l'inspirent
et la justifient, j'espère vous convaincre de l'adopter et, l'ayant
adopté, d'y trouver la force, la joie, le bonheur qu'y trouvèrent
tant de chrétiens dont je ne veux être, ici que le témoin. Devant
ces ruines, A travers la déroute et la catastrophe, l'attitude chrétienne
est essentiellement une attitude de foi, d'espérance et d'amour.
Voyez
plutôt ce qui se passait à Nantes, à l'heure où un effroyable bombardement
vient de détruire tout un quartier de la ville. L'Hôtel-Dieu s'est
effondré. Malades, médecins et infirmières gisent sous les décombres.
Les sauveteurs s'empressent. Et voici dans la lumière des projecteurs
un spectacle inattendu. Des ruines poudreuses émerge une main, la
main fine et blanche d'une femme, et ses doigts effilés qui remuent
encore, font glisser les grains d'un gros chapelet, le chapelet
des Filles de la Sagesse, infirmières de cet hôpital. On l'appelle.
La religieuse répond: "Sauvez d'abord les autres". Et, paisiblement,
sous les décombres, elle continue d'égrener les "Ave Maria."
L'attitude
chrétienne, la voilà ! Submergé par les ruines, le chrétien
continue de croire, d'espérer et d'aimer.. De là viennent sa force,
sa grandeur et sa joie éternelle.
Ainsi-soit-il !"
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Archives de la Province de France de la Compagnie de Jésus
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France
Inutile d'envoyer des demandes qui sortent d'un cadre universitaire |
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