|

|
|
Louis
Pouzet
1928-2002
Savant,
conteur et homme de Dieu

Louis Pouzet était
à la fois Français et Libanais, Français du Jura, de Lyon, de Marseille,
Libanais de Beyrouth, de Bikfaya ;
traducteur et historien ; éducateur et érudit ; universitaire patenté
et jésuite ami de tous ; fidèle à tous ses engagements et ouvert
à toute personne, à toute tâche nouvelle.
Ce qu'il n'aimait pas,
c'était la pensée unique, les dogmes et clichés du monde tel qu'il s'offre
à nous.
Ceux qu'il évitait, c'étaient les
maîtres en savoir tout fait, les spécialistes
des discours redondants et qui n'en finissent pas d'asséner aux autres
leurs certitudes convenues. Oui, tel était Louis Pouzet, cet
ami admirable. Mais le plus étonnant
en lui était sa façon d'aborder l'autre. L'Autre,
quel qu'il soit, proche par sa culture et son enracinement, ou plus lointain.
Tout commençait par les approches très classiques de ceux qui savent se
rendre sympathiques. Puis, très vite, il lui fallait aller plus loin,
découvrir les tenants et aboutissants de cet autre à qui il parlait :
Louis aimait beaucoup les généalogies. L'autre, il voulait le saisir dans
le tissu social, culturel, humain, au cœur duquel il s'insérait. Qu'il
s'agisse des Lyonnais du XXème siècle, des Damascènes des VIIème-XIIIème
siècles ou des Beyrouthins de son temps, il en allait toujours de même.
Il fallait, pour qu'il parvienne à les comprendre,
qu'il les situe dans leur vérité d'hommes ou de femmes venus de tel ou
tel univers, appartenant à telle ou telle famille, à telle ou telle culture.
C'est au cœur de tout cela qu'il saisissait une personne et qu'il l'approchait
alors dans sa spécificité, avec cette chaleur
humaine dont il avait le secret.
Cette façon d'approcher les gens lui permettait d'ailleurs
d'opérer ce "décrochage" si nécessaire à qui
veut vivre avec d'autres en un monde où les cultures et les religions
se rencontrent.
Il pouvait aimer les gens tout en gardant cet
esprit critique qui lui permettait de porter sur l'environnement
de ceux qu'il avait ainsi rencontrés des jugements parfois fort abrupts.
Il parla un jour de la tension qui devait tous nous habiter, tension qui
nous portait tout à la fois à dialoguer pour comprendre, et à regarder
les autres avec ce " regard de prudence " qui
seul permettait de laisser vivace en nous l'esprit critique.
Cette
personnalisation de la rencontre avec l'autre
avait son revers. Louis vécut mal les responsabilités
qu'il eut à assumer.
Il fut Supérieur, il fut Doyen. Il
ne tourna pas le dos à ses responsabilités quand elles lui furent offertes
: elles lui permettaient de rencontrer les autres au cœur d'institutions
- une maison de la Compagnie, une faculté - qu'il aimait et respectait.
Mais les contradictions à affronter entre les exigences des personnes
et celles de l'institution le déchiraient. Il lui fallait prendre des
décisions qui visaient des personnes et cela allait à l'encontre de son
penchant le plus évident à seulement suivre l'autre dans sa trajectoire,
dans ses errances, pour être l'ami et le conseiller qui aide.
| |
|
Si la tension plus haut signalée entre
la compréhension et le recul, il sut toujours l'assumer et la vivre
pleinement, celle entre la personne et l'institution
lui fut toujours plus lourde à affronter.
Ce fut même pour lui, parfois, dramatique.
Il portait cela comme un handicap douloureux.
C'était sa blessure, une blessure qu'avec le temps
il accepta doucement.
Louis Pouzet avait donc sa façon à lui de
regarder les autres et le monde ; mais les autres, eux
aussi, s'efforçaient - difficile exercice ! - de le " classer ", de
l'intégrer en quelque catégorie qui permettrait de le situer, c'est
ainsi qu'on le compta au nombre des historiens, puis des islamologues,
enfin des traducteurs. Il était bien tout cela et il travailla sans
trêve en tous ces "champs" d'activité, mais il
ne voulut jamais se laisser asservir à telle ou telle de ces disciplines. |
Historien
Historien, il l'était certes bien et toute sa vie il
travailla en ce domaine, assumant même la responsabilité
de la section " Histoire " à l'Institut de Lettres Orientales de l'Université
Saint-Joseph. Mais il me confia un jour - à l'heure où il comprit
que, du fait de sa santé, il devait commencer à se délester de certaines
tâches - qu'il ne se sentait pas du tout historien.
Les personnages de l'histoire l'intéressaient,
les histoires le captivaient.
Il lisait tout ce qui touchait Frédéric ou Saint Louis… ou
Ibn Khaldoun et bien d'autres.
Mais l'Histoire en soi ne l'intéressait pas. Ce n'était pas son affaire.
Islamologue
Islamologue, il l'était tout aussi bien et connaissait
parfaitement son Coran ainsi que les commentateurs de ce Coran.
Il enseigna en ce domaine et était capable de réfléchir sur le temps ou
le péché dans le monde islamique, d'élaborer des excursus savoureux sur
les houris du paradis d'Allah ou de décoder le credo justificatif des
terroristes du 11 septembre 2001.
Tous ses collègues et étudiants peuvent témoigner de cette dimension de
sa personne et de sa capacité à allier ses recherches sur l'histoire avec
celle sur la tradition musulmane. Mais là encore il ne voulait se laisser
enfermer en ce domaine. Il respectait immensément ces
phares de l'islamologie que furent ses collègues et amis Paul Nwya et
Michel Allard. Lui se situait différemment.
Traducteur
Traducteur enfin il l'était tout aussi bien et les
étudiants de l'École de Traducteurs et d'Interprètes de l'USJ ne sont
pas prêts de l'oublier. De même que tous ceux qui purent avoir
accès aux Annales de Lettres Françaises de la Faculté des lettres et des
sciences humaines (1,1982) ne sont pas prêts d'oublier la magnifique
traduction qu'il fit de Nizâr Qabbânî :
" Que dire, ô Beyrouth
Alors que, dans tes yeux,
il y a toute la tristesse du monde
Et sur tes seins brûlés, les cendres de la guerre fratricide ?
Que dire, souffle de fraîcheur en été, rose à l'incarnat profond ? " etc.
Mais ce traducteur ne voulait pas être que traducteur. Louis Pouzet était
là ; il était aussi ailleurs.

Louis Pouzet était un savant,
un vrai ; un de ces hommes qui pourchassent
le détail et la précision tout autant que le sens des histoires, des récits,
des discours, des poèmes découverts. Mais il était aussi
un conteur, un vrai ; un de ces hommes qui savent raconter
aux autres les grandeurs et les beautés des mille et une personnes qu'il
rencontrait dans ses livres ou dans sa vie. Il travaillait, il parlait
donc. Comme un savant, comme un conteur. Mais
il priait aussi, infiniment fidèle à ce monde religieux qu'il
avait choisi et qui lui permettait d'énoncer les mots qui sauvent aux
multiples personnes qu'il rencontrait. Savant et conteur, tel était Louis
Pouzet. Homme de Dieu, tout aussi bien.
René CHAMUSSY sj
|
|
Parmi les travaux de Louis Pouzet:
> Maître
et disciple dans la mystique musulmane La pratique des soufis Louis
POUZET, sj, Université Saint-Joseph, Beyrouth. ... dans la revue Christus
n°186 : La résistance spirituelle. Nouveaux enjeux ... Chroniques
> «
Islam et christianisme : quelques paradoxes », Louis
Pouzet, in Etudes, tome 373, n° 3 (septembre 1990).
> Rhétorique
, Textes publiés au Cerf (La Léonine. La collection
7e Art. Les Éditions Arfuyen.)
> A propos du livre de Louis POUZET: "Damas
au VIIè/XIIIè siècle : Vie et structures religieuses dans une métropole
islamique", Beyrouth, 1988
> L'année
des Khawârezmiens, Louis Pouzet : 643/1245-46. Essai
d'analyse historique d'un texte d'adh-Dhahabi (m. 748/1348), pp. 679-689
> La Francophonie internationale : bibliographie thématique ...
Ressources formation : enjeux du système pédagogique", 1995. · POUZET,
Louis,
"Arabe et français, un problème de sémantique culturelle", dans ABOU
...
| A la recherche d'archives
jésuites ?
De documents existant sur l'histoire de la Compagnie de Jésus
?
Merci d'envoyer
votre demande
par lettre à
:
Archives de la Province
de France
15 rue Raymond Marcheron
92170 VANVES
France |
|