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Le sens vrai de l'Église en Mission Ouvrière par Noël Barré, sj Je dois dire quelques enjeux d'un sens vrai de l'Eglise dans ce qui s'est joué dans l'engagement de jésuites en monde ouvrier. Qu'est-ce que ces jésuites, engagés par la Compagnie dans cette mission, cherchaient à réaliser, à promouvoir ? En quoi leur manière d'agir a révélé leur sens de l'Eglise ? Quelles tensions se sont manifestées ? Comment le corps de la Compagnie a été impliqué ? En Avril 1944 , une douzaine de Tertiaires écrivent à leur Provincial leur désir de rejoindre les ouvriers sur leur terrain, de les connaître de l'intérieur de leurs conditions de vie. Ils envisagent diverses initiatives missionnaires. C'est le point de départ de la mission ouvrière jésuite dont je ne ferai pas l'histoire exhaustive, me limitant à quelques faits et prises de position. Dès ce moment les jésuites constatent qu'ils doivent collaborer avec les paroisses ouvrières. Il y a tout de suite des négociations avec des curés, dont le P. Michonneau. Mais le P. Général craint que la réussite de ces initiatives amène les diocèses à faire pression sur la Compagnie pour garder ceux qui ne doivent se considérer que comme stagiaires. Comme si la Compagnie craignait de trop s'engager. Ce qu'elle a pourtant fait. En 1953 , quand le P. Général transmet aux Provinciaux français l'ordre à tous les religieux prêtres-ouvriers de quitter le travail, ils étaient une trentaine dans ce qu'on n'appelait pas encore la Mission ouvrière jésuite ; parmi eux, une petite dizaine étaient au travail en usine ou dans les mines, à Lyon, Marseille, Paris et Fouquières-lez-Lens. Les jésuites ont obéi… Je choisis de ne pas développer ce qui a été alors une très rude épreuve. Je veux pourtant souligner que les Provinciaux, et spécialement celui de Paris, Philippe Laurent, vont participer activement au dialogue difficile avec les Evêques et avec le Vatican pour créer les conditions d'une « reprise » des prêtres-ouvriers, qui surviendra en 1965. Dans le groupe des jésuites, on ne se résigne pas : Jean Lacan et Jacques Sommet sont alors moteurs. En Mars 1957 , J. Lacan, envisageant la venue de prêtres-ouvriers à Paris, dans le 13 e Arrondissement, écrit : « le ministère de prêtre-ouvrier suppose conscience de l'envoi en Mission de la part de l'Église ; conscience des liens très forts, très ouverts mais très fermes avec les églises locales. » Pour lui, il s'agit de sauvegarder la spécificité de notre mission particulière, sans se laisser accaparer par les tâches paroissiales, ni pour autant les exclure. En 1962 , Jacques Sommet, Promoteur de la Mission Ouvrière dans la Compagnie, exprime à l'Episcopat les "raisons spécifiques" pour le travail en Mission Ouvrière de Prêtres de la Cie : "Nous avons le souci d'atteindre l'homme dans la réalité concrète de son existence quotidienne, à travers les conditionnements qui marquent son destin historique" – "avec une égale diligence, auprès des plus pauvres comme auprès des plus responsables" – "la Compagnie a apporté sa participation aux préoccupations apostoliques de la Hiérarchie à l'égard du monde ouvrier, […] Elle compte poursuivre cette tâche dans la forme nouvelle que représentent les prêtres au travail". – " la présence de prêtres en Mission Ouvrière et au travail, en France, se fera en liaison avec d'autres formes de présence missionnaire (dans le monde), qui s'enrichiront mutuellement." En 1964 , Jacques Sommet négocie avec le diocèse du Mans la venue de Joseph Boudaud et Noël Barré dans le secteur de Mission Ouvrière qui se met en place. Nous avions l'espoir d'y être prêtres-ouvriers… mais l'autorisation n'en viendra qu'en fin 1965, durant la dernière session du Concile. Il nous fallait d'abord être reçus, reconnus tout en étant patiemment insistants, car ce ne pouvait être qu'un engagement commun du diocèse et de la Cie. Mais le diocèse était moins prêt que la Cie. Nous avons cependant bénéficié de la bonne réputation des jésuites qui ont œuvré dans le diocèse pour la JOC, l'ACO et le Secrétariat social : Deschard, de la Roncière, Plankaert, Gombault. Nous avons collaboré au projet diocésain, tout en faisant reconnaître notre spécificité comme Jacques Sommet la formulait : “Dans ce monde ouvrier nous nous efforçons de toucher aussi bien l'homme de base que le militant.” – "Notre travail dans la Mission Ouvrière se développe en coordination avec la pastorale d'ensemble : paroisse, Action Catholique, Prêtres en plus grande proximité, mais en conservant nos caractères propres qui se ramènent à deux : a) un certain style d'action spirituelle nous conduisant à former la liberté intérieure et personnelle de chacun ; b) une interdépendance à l'intérieur de notre famille religieuse, entre les différents travaux et les différentes nations. – "Nous nous efforçons de pousser la réflexion et l'action jusqu'à ce point de référence qu'est le Christ vécu comme source de toute décision dans l'action Cela implique une certaine préférence pour toute action pédagogique au plan humain et religieux (formation des hommes, éducation dans l'action). En même temps chaque équipe sera spontanément au service de toute l'Eglise locale, au-delà de la mission immédiate qui lui est confiée.” – "Chaque jésuite en mission ouvrière devra continuer à se former humainement et spirituellement avec les moyens que cela suppose. La formation, à la fois humaine et spirituelle, doit être effort de rencontre, dans le religieux, du profane et de la foi." Nous avons essayé d'être fidèles à ces beaux principes, en les faisant connaître avec discrétion, sachant que d'autres que nous avaient des préoccupations semblables. Il était clair que nous venions tous deux pour rencontrer ceux qui n'étaient pas dans les paroisses. « par le travail, l'habitat, la participation à telles ou telles organisations culturelles ou sociales... » Nous pouvons dire que les hommes et les femmes qui nous ont reçus alors se sont engagés dans notre aventure. Le dialogue fut parfois tendu, mais très fructueux, et à travers des confrontations vigoureuses nous avons pu nous déterminer librement. C'est avec la Mission ouvrière que nous nous engagions. Dès le départ je fus membre du Conseil de secteur. Nous n'avons pas eu le sentiment d'avoir affaire à une administration ou à des gens à vue étroite... il y eut toujours la possibilité de s'exprimer, de contester, et de faire évoluer les situations. Après quelques mois de présence, en avril 1965, donc en avance sur le vote des Pères du Concile, et la décision des Evêques de France, Mgr Chevalier, évêque du Mans, m'a autorisé à aller travailler à plein temps. Venu me porter cette bonne nouvelle, et ne me trouvant pas à la maison, il a écrit son message sur le seul papier dont il disposait : son paquet de gauloises (il en restait sept ou huit). Je n'ai malheureusement pas conservé cette lettre de mission originale. 1967. Je dois dire un mot d'une petite crise que j'ai provoquée en me présentant comme suppléant aux élections des membres du Comité d'Entreprise. Dans mon entreprise (850 salariés), les deux syndicats étaient décapités par le départ des délégués – presque tous ouvriers professionnels – à la recherche de meilleurs salaires. Il était très difficile de constituer des listes de candidats pour les élections du Comité d'Entreprise. Tous les jours on vient me solliciter d'être candidat, y compris ma chef d'atelier. Les gens savent que je ne dois pas prendre de responsabilités syndicales, mais ils trouvent que suppléant au CE, ce n'est rien. Après en avoir parlé avec plusieurs partenaires de la Mission Ouvrière, je finis par me présenter, et je suis élu. Cela déclenche une crise car les responsables nationaux de la Mission ouvrière craignaient que la reprise des prêtres-ouvriers soit compromise. Au Mans les partenaires de la Mission ouvrière (prêtres, religieuses, laïcs de l'ACO et de la JOC) se réunissent pour en débattre… et donner leur avis. Ils me laissent libre de décider de mon choix. J'accepte alors de remettre mon mandat, ce qui ne provoque aucun scandale dans l'entreprise. Le secrétaire du CE vient même me dire qu'il me comprend mais qu'il me désigne comme responsable d'une commission ! Après cela, je fais un rapport détaillé de ma situation pour l'évêque. Celui-ci le remet au Cardinal Veuillot qui va à Rome avec un autre rapport semblable d'un autre PO (celui-ci est CGT alors que je suis CFDT). A son retour il me fait savoir par la voix hiérarchique je peux me présenter aux élections des délégués du personnel, ce qui va me faire vivre Mai 1968 avec une assez lourde responsabilité. Je retiens de cette affaire qu'elle fut l'occasion d'expérimenter la vitalité et la créativité d'une église diocésaine qui nous permettait véritablement une insertion sérieuse, en essayant de ne rompre ni la communion ecclésiale, ni le fil encore ténu de notre enracinement ouvrier. En 1970 , nous constations : « Nous sommes aujourd'hui membres à part entière du monde ouvrier du Mans et de l'Église du Mans, sans avoir eu à renoncer à ce que nous sommes. Ni les camarades ouvriers n'ont essayé de nous désolidariser de l'Église, ni les prêtres n'ont essayé de nous désolidariser de la Compagnie... seulement les uns et les autres exigent que nous soyons fidèles à ce que nous sommes avec eux. L'action menée dans le monde ouvrier doit être cohérente avec celle menée dans l'Eglise et dans la Compagnie : on ne peut pas avoir des visages différents ici et là. Cela nous a obligés à un discernement permanent. – Nous avons eu sans cesse à nous expliquer, aux laïcs, aux copains de travail, aux prêtres, aux religieuses, aux autres jésuites, aux Evêques... et c'est fatigant. On a souvent eu envie d'être un peu oubliés ! Mais c'était nécessaire, et cela nous a peut-être fait éviter d'être noyés dans la banalité quotidienne, et d'absolutiser notre façon de vivre et de juger. » En 1975 - Le Décret 4 de la 32ème Congrégation générale nous confirme dans nos orientations et nos pratiques. .
Sautons les années... La situation actuelle est marquée par le passage à la Retraite de tous les jésuites ouvriers (frères et prêtres). Pour moi, il y a déjà 23 ans. Beaucoup sont morts et la relève n'a pas été assurée. Les survivants ont dû trouver la manière de rester fidèles à la mission confiée. Les solutions trouvées sont diverses. Je m'en tiens à ce que Joseph Boudaud et moi nous vivons au Mans. Pour les diocésains comme pour les religieux l'attitude du diocèse a été très cohérente : "Votre mission n'est pas terminée". On nous a laissés trouver la manière, dans le contexte actuel qui a bien évolué, avec de nouveaux besoins et de nouvelles pratiques, sans insister pour nous récupérer. Noël BARRÉ
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Pour en savoir plus sur jesuites.com : > La grande aventure avec Charles Monier, sj > Le souci du monde populaire de Michel Corenwinder > Bibliographie de Jacques Sommet Sur Internet :
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Jésuites : serviteurs
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