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Histoire de la Mission Ouvrière Jésuite par Noël Barré, sj La Mission Ouvrière a une préhistoire Au cours du 19ème siècle, l'industrie se développa et avec elle une classe ouvrière. Il y eut bien un certain dialogue entre l'Église et les ouvriers, et des chrétiens se préoccupèrent sérieusement de la question sociale, mais on sait qu'un fossé se creusa entre le mouvement ouvrier et l'Église. Un jésuite de la fin du 19ème siècle reconnaîtra :
Des jésuites vont participer à la création, au soutien, au développement d'oeuvres populaires qui se multiplient : cercles catholiques ouvriers, jardins ouvriers, oeuvre des Bateliers (Douai), maison du marin (Bordeaux). En 1903, en fidélité à l'encyclique Rerum novarum de Léon XIII sur la condition des ouvriers, les Pères Leroy et Desbuquois fondent l'Action Populaire qui va soutenir les initiatives apostoliques en direction des ouvriers. Dans les années 20 et 30 surgissent de nouvelles formes d'évangélisation du monde ouvrier. Sous l'impulsion de l'Abbé Cardijn, la JOC (Jeunesse Ouvrière Chrétienne) voit le jour en Belgique. Des jésuites participent dès le début à l'aumônerie, en Belgique et en France où le P. Guichard est le premier aumônier de la JOC féminine. Le P. Desbuquois soutient l'Abbé Henri Godin, co-auteur avec Yvan Daniel du livre "La France, pays de mission ?" (1943). En 1934 il lui a écrit :
Naissance de la Mission Ouvrière Jésuite Dans les années 40, dans le contexte de la guerre, la prise de conscience de la déchristianisation des masses, et du fossé qui s'est creusé entre le monde ouvrier et l'Église, s'approfondit. Cette prise de conscience se fait en particulier grâce aux contacts auxquels les prêtres sont contraints ou qu'ils choisissent volontairement : camps de prisonniers, camps de déportation, réseaux de résistance, aumôneries clandestines des jeunes réquisitionnés pour le service du travail obligatoire (STO) en Allemagne. Des initiatives missionnaires sont alors prises : Mission de France, Mission de Paris, Prêtres-Ouvriers. D'autres sortiront de ce mouvement : Action Catholique Ouvrière, Mission Ouvrière. Tous ces exemples français ne doivent pas faire oublier ce qui s'est fait en Belgique et dans les autres pays d'Europe, à la même époque ou dans les aimées qui suivirent, selon les situations particulières. En 1944, dix jeunes jésuites, en France, durant leur fin de formation, écrivent à leurs Provinciaux pour appeler la fondation d' "équipes de missionnaires ouvriers". Leur visée : "Présenter le Christ aux masses et pour cela vivre au milieu d'elles". Leur appel est entendu, et les Provinciaux vont désormais envoyer des jésuites en mission dans le monde ouvrier : dans les paroisses populaires, dans les mouvements d'action catholique de jeunes ou d'adultes, dans des modes divers de présence aux plus pauvres de l'époque, et dans des stages de travail en usine ou comme prêtres-ouvriers. Quarante ans plus tard, le Père Peter-Hans Kolvenbach, supérieur général de la Compagnie de Jésus, a rappelé l'intuition initiale de ce qui devint la Mission Ouvrière jésuite :
La présence de jésuites en monde ouvrier, en fidélité à cette intuition reconnue par la Compagnie, a pris plusieurs formes : travail pastoral (paroisses, aumôneries, ...) ; travail social et/ou éducatif; travail professionnel (surtout manuel) avec une militance séculière (syndicale ou autre). Il y eut des prêtres-ouvriers jésuites en Allemagne, Belgique, Espagne, France, Italie, et aussi quelques-uns en Amérique Latine (Venezuela, Pérou), tous très liés aux autres prêtres-ouvriers de leur pays. Seuls ceux de Belgique et de France connurent l'épreuve de 1953. En 1953, les prêtres-ouvriers jésuites (une dizaine) sont les premiers touchés par les mesures qui interdisent désormais aux prêtres de partager le sort des ouvriers dans les usines. Les causes de cette interdiction sont complexes, et tiennent à des retards dans la réflexion théologique et pastorale qui ne seront pas comblés avant Vatican Il. Les conséquences seront lourdes et douloureuses pour les chrétiens du monde ouvrier, mais elles susciteront une meilleure coordination de tous les partenaires de la Mission. La Mission Ouvrière naît de la volonté de l'Église de France de ne pas s'appesantir sur cette blessure. Désormais, ceux qui prendront des risques pour la Mission ne seront plus isolés, mais soutenus par les autres acteurs : laïcs, religieux, prêtres, évêques. Les documents français de ces années de crise laissent à penser que les prêtres-ouvriers jésuites ont été soutenus par leurs frères et leurs supérieurs, mais l'épreuve fut rude. Les années 60 et 70 Dans les années 60, avec les autres supérieurs généraux religieux en France, les Provinciaux jésuites travaillent à rendre possible la reprise du ministère des prêtres-ouvriers. En 1962, le Père Jacques Sommet, promoteur de la Mission Ouvrière dans la Compagnie, dans une lettre à l'épiscopat français, indique les raisons de la Compagnie de s'intéresser à la Mission Ouvrière. Ce texte garde toute sa valeur aujourd'hui, et sans doute pas seulement pour le pays dans lequel il a été écrit. En voici quelques extraits :
Sous l'impulsion de Jacques Sommet, la Mission Ouvrière de la Compagnie de Jésus (MOSJ française) prend de la consistance, se donne des moyens pour assurer confrontation, soutien et discernement. En 1965, Vatican Il reconnaît le ministère de prêtre-ouvrier.
Les évêques de France envoient cinquante prêtres au travail dans les usines, en fixant des conditions de vie ecclésiale susceptibles de les soutenir et de maintenir la communion avec l'église locale. Parmi ces cinquante nouveaux prêtres ouvriers il y a cinq jésuites, trois dans la région parisienne, et deux au Mans. En Belgique il y eut aussi des jésuites parmi les prêtres-ouvriers, mais seulement après le Concile Vatican II. Ils ne connurent pas les difficultés que les prêtres-ouvriers diocésains belges avaient connues comme les français en 1954. Ils commencèrent sous la responsabilité et avec le soutien du Provincial, souvent contre l'opinion publique des membres de leur Province. L'accident mortel de Egied Van Broekhoven, après deux ans de travail semblait "donner raison" à ceux qui s'opposaient à ce ministère. L'opinion publique de la Compagnie changea grâce au Père Arrupe, nouveau Supérieur Générale, au Décret 4 votée par la 32ème Congrégation Générale des Jésuites. En Espagne, marquée par les profondes blessures de la Guerre Civile et la dictature de près de quarante ans de "national catholicisme", un bon nombre de prêtres, religieux et religieuses ont voulu vivre une proximité avec les gens du monde ouvrier, pour rendre crédible au monde du travail la possibilité d'être ouvrier et croyant en Jésus-Christ en incarnant un visage de l'Église autre que celui présenté par l'Église institutionnelle. Ils ont investi le salariat à la base, la vie syndicale et le compagnonnage avec le monde militant. Les conditions de clandestinité obligée pour cette forme de présence dans ces circonstances, engendra des rigidités et des abandons douloureux. Il fallut payer un prix élevé pour pouvoir être considérés comme "l'un d'eux". C'est dans les années 70 que le plus grand nombre de jeunes jésuites se préparent à la Mission Ouvrière et y sont engagés, en Belgique, Espagne, France et Italie. Une communauté ouvrière est fondée en Allemagne, à Berlin-Ouest (Kreuzberg). Durant cette décennie, Jean Lacan, un des fondateurs de la MOSJ française, est chargé par le Père Arrupe de susciter un dialogue entre tous les jésuites en monde ouvrier, spécialement entre ceux qui travaillent dans les usines. Des liens commencent ainsi à se tisser entre les communautés ouvrières des différents pays. En 1975, le Décret 4 de la 32ème Congrégation Générale vient authentifier les initiatives missionnaires prises par les Provinces qui ont engagé des compagnons dans la Mission Ouvrière. Les compagnons de la MOSJ reconnaissent leurs orientations fondamentales surtout dans les paragraphes 49-50 :
Ils y voient la reconnaissance de leur mission propre; ils y trouvent aussi les exigences que cette mission leur pose : ils ne doivent pas oublier que c'est la rencontre de Jésus-Christ par les hommes dont ils partagent la vie qui est la visée de leur présence et de leur action; ils ne doivent pas oublier non plus qu'ils ne peuvent s'isoler dans la spécificité de leur cheminement avec un groupe particulier d'hommes, mais qu'ils doivent travailler en lien étroit avec tout le corps de la Compagnie. Les années 80 et 90 En 1980, Jean Lacan et quinze jésuites ouvriers d'Europe sont reçus par le Père Arrupe. Celui-ci envoie ensuite à tous les Supérieurs Majeurs une lettre sur la Mission Ouvrière.
Le Père Arrupe avait, compris que ce ministère présentait un enjeu crucial, mais il le mit en relief de manière un peu trop exclusive. Si on ne considère, dans la Mission Ouvrière, que les seuls prêtres-ouvriers, on est injuste à l'égard de tous les autres acteurs de la Mission et il est difficile de faire face aux situations nouvelles nées du chômage, de la marginalisation, de l'exclusion, qui commencent déjà à appeler des initiatives. Et justement, la première rencontre de la MOSJ-Europe en 1983 soulève cette question : faut-il maintenir notre engagement dans le monde ouvrier classique ou nous engager dans le monde de la marginalisation et de l'exclusion ? C'est à partir de cette date que les compagnons de la Mission Ouvrière se donnent une équipe de coordination alors composée de quatre délégués: un espagnol, un français, un italien et un belge (pour les nordiques). Les rencontres suivantes de la MOSJ-Europe permettent de se connaître, à la fois semblables et différents, et de mettre en commun nos questions et nos problématiques, et de les accueillir courageusement. Durant les années 80 et 90, s'imposent des évolutions :
Témoignages et débats, lors d'une rencontre de Naples en 1998, ont montré la persistance de convictions fortes. L'intuition initiale qui était de "présenter le Christ aux masses, et pour cela vivre au milieu d'elles" demeure toujours valable, mais dans un contexte nouveau. S'il fallait caractériser la Mission Ouvrière aujourd'hui on pourrait dire: "être et vivre avec" le monde ouvrier et populaire et aussi de la marginalisation, participer à des oeuvres communes où l'Eglise n'est pas en position de leadership, semble toujours la meilleure façon de caractériser la manière de procéder de la Mission Ouvrière aujourd'hui, même si les formes de ce vivre avec évoluent. L'effort de réflexion, d'analyse et de meilleure articulation des initiatives relevant de l'Apostolat Social intéresse les jésuites en Mission Ouvrière et Populaire. Quelques-uns y sont d'ailleurs fortement impliqués, en Espagne, en France et en Belgique. La diminution des effectifs peut obliger à revoir les manières de fonctionner; il serait dommage que cette révision entraîne un abandon d'une forme d'engagement apostolique qui fut significatif et qui le demeure, en Europe, et pourquoi pas, avec les adaptations qui s'imposent, dans les nombreux pays où les travailleurs manuels et le personnel d'exécution forment encore la majorité de la population active. |
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Jésuites : serviteurs
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