Retour à la page d'accueil
histoire > Segundo Llorente (1906-1989), au pays des neiges éternelles
spiritualité
C'est quoi ?
Ignace de Loyola
François-Xavier
Exercices Spirituels
compagnons
Communautés
Rencontres
Portraits
Nos 5 préférences
devenir sj
Récits
Jeunes jésuites
Vocation
Noviciat
Les derniers nés
missions
Culture
Jeunesse
Sciences
Vie spirituelle
Foi et justice
Hors frontière
Eglises
histoire
Chronologie
Par thèmes
Jésuites du XXe
Saints
sites internet
Jésuites
Chrétiens
Surprises
Site du mois
forums

Nous écrire

 

P. Segundo
Llorente
(1906-1989)
Jésuite au pays
des neiges éternelles
par Javier Nicolás sj
Extrait de l'Annuaire de la Compagnie de Jésus 2008

Le 18 novembre 2006, l'évêque de León (Espagne) célébra l'Eucharistie à Mansilla Mayor, petit village de son diocèse où naquit il y a plus de 100 ans le P. Segundo Llorente. Jésuite missionnaire en Alaska, Llorente exerça une influence extraordinaire dans les séminaires, les maisons de formation et les collèges de la Compagnie de Jésus dans la décennie 1940-1950. Beaucoup de vocations sont nées de la chaleur de ses articles et de ses livres, tout imprégnés du magnétisme de sa personnalité et d'un enthousiasme missionnaire contagieux, que l'exotisme de ses aventures au 'Pays des neiges éternelles' rendait encore plus attirant.

Segundo était l'un des huit enfants de la famille Llorente. Il avait tout juste 13 ans quand il entra au séminaire diocésain de León; mais bien vite il se sentit appelé à la Compagnie de Jésus. Il écrivait alors à ses parents: «Je n'ai pas d'autre solution que d'obéir à Dieu qui m'appelle à quitter le monde et à m'enfermer (sic) dans la vie religieuse pour mieux le servir». En 1923, à 17 ans, il commence son noviciat à Carrión de los Condes. Quelques années plus tard, en 1934, devait l'y suivre son frère Amando qui, âgé de 89 ans, donne encore des retraites à Miami (États-Unis).

Pendant ses années de formation, Segundo Llorente verra sa vocation missionnaire se confirmer et se préciser. Ses supérieurs lui proposent la mission d'Anking, en Chine, mais il aspire à une mission plus rude: annoncer l'Évangile dans les steppes glacées de l'Alaska.

Il finit par recevoir la permission des supérieurs et se rend en 1930 aux Etats-Unis comme membre de la Province d'Oregon. L'Université jésuite Gonzaga à Spokane sera le théâtre de sa première 'mission' : apprendre l'anglais. Entre l'apprentissage de la grammaire et de la conjugaison des verbes, il traduit de l'anglais en espagnol; et écrit ses premiers articles pour la revue El Siglo de las misiones. Ainsi commence à se former le futur écrivain.
 

Au milieu du 20ème siècle la figure du P. Segundo Llorente, missionnaire en Alaska, fut comme auréolée grâce à l'admiration que portait le peuple catholique d'Espagne aux missionnaires en pays lointains. Dans le cas du Père Llorente, cette admiration portée pour ceux qui partaient 'pour toujours' (c'est ainsi que se passaient les choses) était amplifiée par l'exotisme du 'pays des neiges éternelles'. Cet aspect fut rendu encore plus fascinant par la plume habile et le style cristallin du P. Llorente. À une époque qui ne connaissait pas les sports et les stars de la TV une génération entière suivait les 'faits héroïques ' du P. Llorente.

En 1931 il étudie la théologie dans le Kansas et est ordonné prêtre en 1934. Il passe une année en Californie; et vient enfin l'heure de réaliser son rêve missionnaire: l'Alaska. Il y arrive en automne 1935, cinq grandes années après avoir quitté l'Espagne; il y restera jusqu'en 1975.

Drapeau inuit
Quarante années parmi les Esquimaux, dans une rude Mission à laquelle il donne le meilleur de lui-même. Aux rêves de jeunesse succèdent maintenant les exigences d'une mission concrète faite de solitude et de privations. L'anglais qu'il a appris ne suffit pas pour prêcher aux Esquimaux et les confesser. Il lui faut affronter une langue qui ne se laisse pas facilement maîtriser et un caractère esquimau aux complexités psychologiques qui sont toutes nouvelles pour le P. Llorente. Mais rien de tout cela ne semble entamer la décision d'évangéliser à quelque prix que ce soit.

Il écrivait à ses compagnons jésuites:
«Je préfère mourir à 50 ans en travaillant pour le Christ et pour l'Église, plutôt que de vivre jusqu'à 70 ans sans faire grand chose. Pour nous, la mort n'est pas quelque chose de redoutable. Ce qui est à redouter c'est, après 16 années d'études, de vivre et de mourir sans avoir rien fait pour le salut des âmes. Je ne peux pas me contenter d'être bon; je dois être très bon. Je dois étudier le plus possible... je dois apprendre 1.000 pages de morale pour bien jouer mon rôle dans le confessionnal... je dois savoir méditer et faire oraison pour diriger les âmes qui avancent sur le chemin de la vertu... je dois avoir la théologie jusqu'au bout des doigts pour prêcher le mieux possible...».

En 1937, il est nommé au cercle polaire arctique, à Kotzebue. Il y restera, très isolé, jusqu'en 1941, date à laquelle il est nommé supérieur de la mission d'Akulurak, sur les rives du Yukon, nom qui restera associé à ses meilleures aventures missionnaires.

En 1948, il est envoyé à la Mission de Bethel. Ce fut peut-être le théâtre le plus pénible de ses années missionnaires: de longs hivers obscurs, une température descendant jusqu'à -50°, une lutte constante contre les éléments pour porter la communion, pour baptiser un enfant ou donner les derniers sacrements. En traîneau tiré par des chiens, en petit avion, avec des raquettes aux pieds, en longeant des fleuves débordés, en affrontant de très fortes bourrasques.

Son poste de mission devient pour lui un refuge où il passe de longues heures devant son poêle, son accordéon et sa machine à écrire. C'est de là que sortiront cette correspondance et cette douzaine de livres si spéciaux pleins de son expérience religieuse, de son labeur d'apôtre, de sa lutte quotidienne contre la solitude et l'absence de tout, de ses conversations avec le Christ devant le tabernacle...

«L'Alaska exige plus que les autres missions. L'Alaska t'oblige et te force à tirer de toi tout le parti possible.

L'Alaska te demande d'avoir une santé de fer qu'il va miner, un optimisme sans limites que rien ne peut détruire, des connaissances de charpentier, de peintre et de forgeron, une innocence d'âme séraphique mise à l'épreuve sans rémission. Et que celui qui n'a pas, à un plus ou moins grand degré, la capacité de vivre au milieu de tout cela, qu'il ne vienne pas; parce que l'Alaska se déchaîne et peut t'aplatir en un hiver».

À partir de 1951, il est de nouveau nommé dans ses missions favorites, Alakanuk et Akulurak, dans le Yukon, où son labeur évangélisateur s'intensifie. Jusqu'au jour où, en 1960, survient quelque chose d'inattendu: son élection de député pour représenter l'État de l'Alaska, récemment incorporé aux États-Unis d'Amérique. Son élection au Congrès, approuvée par son Provincial, causa une surprise bien naturelle au sein et en dehors de l'Église Catholique et fut même une nouvelle de caractère international retenue par la revue Tunes.

Peu après 1963, à l'âge de 56 ans et après une absence de 33 années, le P. Llorente fut de retour en Espagne. Sa mère était morte en 1956. Il revint pour encourager les vocations à la vie religieuse et aux missions. Ce fut un voyage triomphal pendant plus d'une année et durant lequel il parcourut toute l'Espagne, donnant plus de 500 conférences, sessions, retraites et causeries. Le choc de Segundo Llorente avec l'Espagne qu'il avait quittée en 1930 et celle qu'il trouve en 1963 fut violent.

Habitué à la solitude et au silence arctique, à la tranquillité et à la paix d'esprit de la toundra gelée, tout ce remue-ménage des gens, des villes et des voitures l'a étourdi et désorienté.

Il faut ajouter à ce choc avec la vie moderne l'impact de Vatican II qui commence à se faire sentir dans la vie de l'Église. En dépit de tout cela, le P. Llorente retrouve sa maîtrise de soi, accepte les nouvelles circonstances et se soumet l'une ou l'autre fois aux mêmes questions, raconte ses aventures, fait montre de son sens de l'humour, éblouit son auditoire et transmet son don de tout lui-même au labeur missionnaire.


Dix ans plus tard, il reviendra une nouvelle fois en Espagne dans un bref voyage marqué par le pressentiment que ce serait son adieu définitif aux siens et à sa patrie. Les changements qu'il a constatés annoncent pour lui le début d'une nouvelle étape pour laquelle sa boussole ne fonctionne plus comme auparavant. Il laisse alors sa plume de côté et accepte d'être nommé à des postes où la vie est moins rude: à Nome en 1964, à Cordova en 1966 et finalement à Anchorage en 1970.
 

En 1975 il vivrait la plus grande et la plus amère expérience de sa vie missionnaire: quitter l'Alaska. Ses supérieurs estiment qu'à 69 ans l'heure est venue pour lui d'abandonner les steppes gelées et le nomment à la charge pastorale de la communauté croissante de Mexicains qui viennent s'établir dans les États de l'Idaho et de Washington, pas trop loin de l'Alaska.

Ce fut un changement qui fut pour lui cause de déséquilibre et d'inquiétude, mais qu'en définitive il assuma avec humilité et obéissance. A l'automne de sa vie, Segundo Llorente adoucirait ses habitudes et son mode de vie. Finis les traîneaux, la neige, la solitude. Maintenant il se déplacerait en voiture sur des chemins déterminés par ses supérieurs: la paroisse de Moses Lake, dans l'État de Washington, celle de Pocatello et finalement de Lewiston, dans l'Idaho.

« Ma santé va bien, écrit-il depuis ses nouveaux postes, bien que je sois près d'avoir 70 ans. Je veux dire que Dieu me donne en abondance des occasions de le servir ici avec le même zèle avec lequel je l'ai servi pendant 40 ans dans les steppes de l'Alaska. C'est ainsi que je veux le faire et ainsi que je continuerai à le faire avec la grâce de Dieu aussi longtemps que durera ma vie ».

Le 26 janvier 1989, à 82 ans, après une maladie très pénible, le P. Llorente meurt à l'Université Gonzaga de Spokane (État de Washington), là même où il avait fait ses premiers pas en vue de réaliser son rêve missionnaire. Conformément à son désir, il est enterré dans le petit cimetière, paisible et recueilli, réservé aux Indiens et aux missionnaires ayant vécu à leur service, à Desmet (Idaho). L'admiration qu'il avait conçue dans sa solitude pour saint Jean de la Croix, sainte Thérèse d'Avila et saint François Xavier avait nourri sa soif de l'éternel, une vie sans fin comme les étapes de l'Alaska qui paraissaient ne pas avoir de limites. Toute une génération a admiré son esprit indomptable au milieu d'une nature, belle dans sa nudité pleine de menaces, et le don total à sa vocation missionnaire. Le souvenir du P. Segundo Llorente soulève des vagues de nostalgie dans la génération qu'a alimenté sa soif d'aventures enfantines à la chaleur de ses articles et de ses livres écrits avec l'austérité, la simplicité et la transparence de son auteur.

Javier Nicolás
Traduction de Antoine Lauras, S.J.

 

 

Pour en savoir plus :

> Le P. Segundo Llorente (en espagnol)

> "La nuit de Noël", une histoire racontée par le Père Segundo Llorente sj

> Quelques ouvrages du Père Segundo Llorente (en espagnol)

> Memoirs of a Yukon Priest (en anglais)