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Luis Fróis
La première évangélisation du Japon
par Diego Yuuki sj

Sous le ciel splendide de l'automne japonais, la ville de Nagasaki revit chaque année un festival plusieurs fois centenaire. Sous le patronage du temple shintoïste Suwa, le festival commença vers 1634 avec le dessein de faire passer au second rang les fêtes chrétiennes. Mais, peu à peu, le caractère shintoïste initial de la fête, sous l'influence de courants divers propres au tissu culturel de la ville, se trouva complété par quelques autres aspects.

C'est ainsi que, lors du festival de 2006, un char en forme de vaisseau, le Barco Portugués, participa au défilé en arborant des voiles blanches avec la croix des chrétiens.

Spécialement invité à ces festivités, l'ambassadeur du Portugal, Juan Pedro Zanatti, participa à celles-ci, mais commença sa visite en déposant une couronne de fleurs au pied du monument portugais de granit élevé en 1993 en l'honneur du P. Luis Fróis, jésuite, dans le Parc des Martyrs.

Mario Soares, alors Président du Portugal, avait assisté à cette inauguration; ceci n'avait rien d'étonnant puisque Fróis, avec François Xavier et Valignano, avait fait partie de la vie culturelle et religieuse de Nagasaki. On peut lire, gravée sur le monument dédié à Fróis, une brève chronologie de celui-ci ainsi qu'une phrase résumant toute sa vie:
il a écrit l'histoire de la rencontre du Japon et du Portugal.
 

A 16 ans, et novice depuis deux mois, Luis Fróis s'embarqua à Lisbonne pour les Indes. Il ne revit jamais son pays natal. A Goa il rencontra François Xavier et partit ensuite au Japon pour y partager la vie périlleuse des missionnaires. Il fut témoin du martyre de quelques-uns d'entre eux.
Le grand service que Frois rendit aux missionnaires qui lui succèdèrent au Japon fut son Histoire du Japon et le Relation de la mort des 26 martyrs de Nagasaki.

Cette relation fut sa dernière oeuvre signée d'une main tremblante
le 15 mars 1597, un mois après les événements.
Fróis est une figure primordiale de la première évangélisation du Japon

  Fróis est né à Lisbonne en 1532 au sein d'une famille en liens avec la noblesse de la Cour de Jean III. À 16 ans, après avoir achevé ses études d'humanités et un bref séjour à la Cour du roi, il entre dans la Compagnie de Jésus en 1548; au bout de seulement deux mois de noviciat il s'embarque à Lisbonne pour les Indes le 17 mars et arrive à Goa le 9 octobre de la même année. Il ne devait jamais revenir en Europe.

À Goa, il rencontre Xavier qui se prépare à partir pour le Japon, rencontre qui va marquer toute sa vie. Tous deux se rencontreront à nouveau lorsque Xavier revient à Goa avec l'intention de poursuivre son voyage jusqu'en Chine. La dernière rencontre de Fróis et de Xavier aura lieu lorsque le premier recevra le corps incorrompu du saint en mars 1554. Dans ses lettres et dans son Histoire du Japon, Fróis parle de l'influence qu'a exercé sur lui la 'sainte doctrine' de Xavier.

De 1548 à 1561, Fróis étudie, travaille et écrit, que ce soit à Goa ou à Malacca. Il se distingue déjà alors par son habileté à raconter les activités des missionnaires jésuites. De ces années aussi datent des informations à son sujet de la part de ses Supérieurs et de ceux qui le connaissent. Tous parlent de sa facilité de parole, de sa solide vocation et de son 'très grand humour', humour qui ne trouva pas un écho très favorable auprès du P Alexandre Valignano. Par contre, le futur évêque de Macao, Mgr Belchior Carneiro, loue en lui l'un de ses traits les plus caractéristiques, sa sociabilité fraternelle. Il était, dit Carneiro très 'compère' de ses compagnons.

Il est sûr que Fróis collabora fraternellement avec ses compagnons durant ces années difficiles des premiers pas de l'Église au Japon; et dans ses lettres et dans son Histoire du Japon il nous a laissé de magnifiques portraits de certains de ses compagnons.

Ordonné prêtre à Goa en 1561, il part à Macao l'année suivante, puis, de là, au Japon où il débarque le 6 juillet 1563 à Yokoseura. C'était le temps de la plus grande prospérité de cette Église naissante, un mois après le baptême du daimyo Bartolomé Omura Sumitado.

À Yokoseura, il commence à écrire une longue série d'une centaine de lettres dans lesquelles il décrit les activités et les épreuves des missionnaires. Nombre de ces lettres ont une plus grande valeur historique que même l'Histoire du Japon qu'il devait écrire quelques années plus tard. Dans une lettre de Yokoseura, par exemple, il décrit d'abord la cérémonie solennelle de l'incorporation définitive du P. Cosme de Torres dans la Compagnie de Jésus. Il y avait trois ans que le Père Général avait consenti à Torres de prononcer les derniers voeux, mais il fallait la présence d'un troisième prêtre qui pourrait célébrer la Messe. Grâce à l'arrivée du Père Fróis, le P Torres a pu prononcer, 'en larmes', ses derniers voeux.

Dans la même lettre, il nous parle des difficultés que signifiaient pour les missionnaires les rapides changements causés par les guerres, les persécutions et les exils qui détruisaient en quelques heures le travail de plusieurs années. Fróis fut frappé par la destruction de Yokoseura à laquelle il assista, et il vécut toutes les incertitudes liées à une fuite pour aller se réfugier dans l'île de Takushima, petite île de l'archipel de Hirado. Mais l'abandon de Yokoseura fut le premier pas dans la réalisation d'une ouvre de bien plus grande importance: la fondation du port et de la ville de Nagasaki en 1570. C'est pour cela qu'il y a maintenant, dans le beau site de Yokoseura, un 'Parc Historique' et, à son entrée, une statue de bronze de deux mètres de haut du P. Luis Fróis qui accueille tous les visiteurs.

 

À Takushima son compagnon, le Frère Juan Fernandez, l'initie à l'étude du japonais. Fróis sera l'un des missionnaires qui l'apprendront le mieux. Une fois achevée l'étude de la langue japonaise, Fróis part pour Kyoto (cette capitale Miyako dont Xavier rêvait), où il arrive en janvier 1565. Compagnon, puis successeur du P Gaspar Vilela, Fróis continuera l'oeuvre de celui-ci avec l'aide inestimable du Frère Lorenzo Ryosai, le trouvère aveugle baptisé par Xavier, regardé comme le meilleur catéchiste de l'Église japonaise à cette époque.

Il gagne l'amitié d'Oda Nobunaga, qui surgissait alors comme le premier personnage politique du Japon, et il parvient à faire que l'Église prenne racine dans le Japon central. Les lettres qu'il écrit alors et le récit des évènements qu'il fait dans son Histoire sont des documents importants pour l'histoire du Japon et la connaissance de Nobunaga, l'homme qui commença l'unification du Japon.

En 1577, il passe dans le royaume du Bungo, aujourd'hui Oita, et est là lors de la conversion du daimyo Francisco Otomo. Puis, en 1581, il est rappelé à Nagasaki comme secrétaire et compagnon du vice-Provincial, le P Gaspar Coelho. C'est à cette époque que, conformément au désir du P. Général et en raison d'une décision de ses Supérieurs, il commence la rédaction de son Histoire du Japon . Il accompagne le P Coelho et lui sert d'interprète lors de la malheureuse visite au nouveau maître du Japon, Toyotomi Hideyoshi, en 1586. Cette visite n'est pas sans lien avec le décret d'expulsion des missionnaires en 1587. Après cette date, Fróis travaille comme missionnaire caché, réside la plupart du temps à Nagasaki et consacre une bonne partie de son temps à la rédaction de son Histoire .

En 1592, le P Valignano, au terme de sa seconde visite au Japon, emmène avec lui à Macao le P Fróis comme secrétaire; quelques mois auparavant, au collège Saint Paul de Nagasaki, celui-ci avait dit adieu à son vieux compagnon, le Frère Lorenzo, qu'il avait pu assister à l'heure de sa sainte mort. À la demande de Valignano, Fróis prend avec lui le manuscrit de son Histoire.

  Le Père Luis Frois échange
avec Oda Nobunaga
près du Mémorial portugais

A Macao il achèvera sa Relation du voyage à Rome des Quatre jeunes ambassadeurs. Mais son plus grand travail sera, bien que ses mains commencent à trembler, d'écrire chaque jour pendant sept ou huit heures ce que lui dicte Valignano. De Macao, il écrit au P Acquaviva que l'Histoire est finie et qu'il désire la lui envoyer. Mais ce travail demandé par le P. Général et entrepris sous l'autorité des Supérieurs, auquel il a consacré le meilleur de six ou sept années de sa vie, devient maintenant pour lui source de souffrances.

Le style de Fróis ne plaît pas au P. Valignano; il le trouve trop diffus et il critique divers aspects d'une oeuvre que l'on regarde aujourd'hui comme indispensable pour tout historien. Déjà, quelques années auparavant, Valignano avait écrit au Père Général une critique quelque peu injuste des rapports du P Fróis: «Ce Père est abondant et exagéré dans la description des choses et manque de circonspection pour rechercher si ce qu'on lui dit est vrai ou non...»

Bien sûr, Fróis n'écrivait pas dans la bibliothèque confortable et bien fournie d'une université, mais en passant sans cesse d'un lieu à un autre, parlant avec les témoins de cette histoire, en partie autobiographique, et en participant en même temps à un apostolat direct. Le nombre des lecteurs d'aujourd'hui et l'usage que les chercheurs de nos jours font de son Histoire disent bien la réussite de Fróis.

Cependant Valignano lui demande de réduire son texte à 350 pages. Fróis pense que cela n'est pas possible, et les missionnaires qui ont lu le texte original pensent de même. D'autre part, la santé de Fróis décline. Dans ces circonstances, il écrit au P. Acquaviva pour lui demander qu'il fasse voir le manuscrit à Rome. Et il conclut sa lettre par ces mots: «Je suis prêt, si je suis encore en vie quand arrivera la réponse de V.P., en tout et pour tout, à me soumettre humblement à ce que m'ordonnera Votre Paternité ou tout autre Supérieur.»

L'épreuve était rude, mais la vertu de Fróis était authentique. Il redoutait que son manuscrit, entièrement écrit de sa main, reste à Macao - ce qui arriva de fait – et que son travail se perde. C'est avec cette peine et cette résignation qu'il revient à Nagasaki. Le sacrifice était fait. Le fait que l'Histoire du Japon ait été sauvée et que ses pages dispersées en divers lieux aient pu voir le jour de notre temps est une autre histoire, aussi invraisemblable que les évènements racontés par Fróis.

Malade et épuisé, Luis Fróis arrive à Nagasaki en 1595. Le climat de Macao ne lui a pas été favorable. Mais en même temps, la dure expérience qu'il a vécue et le poids des années - il a maintenant 62 ans - ont mûri son caractère. Il est quelqu'un que tous estiment; une flamme qui s'éteint doucement et qui, pour l'heure, met toutes ses forces au service de l'église Notre-Dame de l'Assomption, église du collège Saint Paul, et de l'église de la Fraternité de la Miséricorde. Il n'aurait jamais imaginé que la rue qui unissait ces deux églises et qu'il a parcouru tant de fois serait connue 450 ans plus tard sous le nom de 'rue Luis Fróis'.

Ce fut lors de cette étape de sa vie que sa plume inlassable nous a laissé l'une de ses meilleurs oeuvres: Relation de la mort des 26 martyrs de Nagasaki. C'était en février 1597. Bien qu'empêché de marcher par de fortes douleurs, il s'est informé sur le procès qui s'est achevé par le martyre. Il lit les lettres que le P Organtino envoie de Kyoto; par les nouvelles parvenues à Nagasaki, il suit le Chemin de Croix de Paul Miki, Pierre Bautista et leurs compagnons; il copie les précieux documents que sont les lettres écrites en chemin par certains des martyrs; il recueille ensuite les témoignages des Pères Jean Rodrigues, interprète, et François Pasio qui assistèrent les martyrs pendant les deux derniers jours. Des fenêtres du collège, il pouvait apercevoir le lieu de la crucifixion sur la colline de Nishizaka. Sa connaissance du lieu, à l'entrée du chemin venant de la baie d'Omura, lui permet de tout fixer exactement.

Ses mains tremblaient, mais sa tête demeure claire; et réunissant ses dernières forces, il écrit sa Relation et l'achève le 15 mars 1597. Avec sa profonde connaissance de la culture japonaise, il se met à rassembler les faits selon la chronologie japonaise et la correspondance du calendrier grégorien, ce en quoi se trompent encore aujourd'hui un bon nombre d'écrivains japonais. Le texte fut envoyé en passant par les Philippines, échappant ainsi à la censure du P. Valignano; mais quand celui-ci vint à le savoir, il obtint que Rome mit le manuscrit aux archives; il ne verra le jour que lors de sa publication en 1935 ! L'Histoire servit à éclaircir certains points discutés entre historiens japonais et à identifier le lieu du martyre. C'est bien plus tard, après la bombe atomique, que le parc aménagé là fut déclaré en 1956 site historique. C'est actuellement un témoignage de la foi au centre de Nagasaki.

Sur le monument, les 26 martyrs sont représentés alignés dans l'ordre des croix que Fróis nous a fait connaître. Lorsque le monument des martyrs fut inauguré en 1962, Jean XXIII envoya un message. Et lors de sa visite à Nagasaki, Jean Paul II s'agenouilla sur ce site historique indiqué par Frôis. On doit tout ceci à la diligence et à l'exactitude de Fróis.

Quand celui-ci eut achevé d'écrire son oeuvre, il s'affaiblit rapidement et acheva ses jours au collège Saint Paul de Nagasaki le 8 juillet 1597. Il fut enterré dans le cimetière du petit jardin du collège. Reposait déjà là le Frère. Lorenzo et là le suivraient plus tard les autres missionnaires dont Luis Fróis avait décrit la vie et l'apostolat.

Diego Yuuki, S.J.
Traduction de Antoine Lauras, S.J.

 

 

Pour en savoir plus :

> Lorenzo Ryosai, le premier jésuite japonais

> Luis Fróis sur Wikipedia

> Traité de Luis Fróis, sj (1585) sur les contradictions de moeurs entre Européens et Japonais

> Le même traité présenté sur littexpress

> Une présentation sur ArtsLivres

> Stéréotype des Européens par les Japonais du 16ème siècle à nos jours

> Timbres sur le site de Manresa

> Le site des martyrs du Japon