| Lorsque
le P. Jacques Guillet nous quittait le 28 septembre 2001, s'imposait
au souvenir une figure d'une grande richesse spirituelle sans doute,
mais aussi intellectuelle. Son œuvre, imposante, couvre une bonne
vingtaine de titres de livres et plusieurs dizaines d'articles.
Que faut-il souligner pour commencer ?
L'exégète biblique de
l'Ancien Testament
On retiendra d'abord qu'il fut exégète biblique.
La priorité peut être accordée à cette qualité dans la mesure où,
à la fin de sa formation de jésuite, remarqué et conseillé par le
P. Victor Fontoynont, il fut orienté par ses supérieurs vers l'étude
et l'enseignement de la Bible. Pour cela, il suivit la formation
classique de l'Institut Biblique Pontifical de Rome où on pensa
un moment l'intégrer au corps professoral de cette prestigieuse
institution. Les circonstances en décidèrent autrement, et c'est
donc en France qu'il devait donner le plus clair de son enseignement
biblique.
Mais on n'est pas exégète de toute la Bible…
Celle-ci est suffisamment riche et variée pour exiger des spécialisations
dans la diversité de ses livres, à commencer par le choix entre
Ancien et Nouveau Testament. Ce fut donc vers l'Ancien que le P.
Guillet parut d'abord se diriger avec en perspective une thèse sur
le chapitre 49 de la Genèse, "les bénédictions de Jacob". Là encore,
les circonstances, comme ce fut souvent le cas au cours de sa vie,
en décidèrent autrement. La thèse ne devait jamais aboutir, et s'il
fut un jour docteur en théologie, ce fut "sur titres", et non au
terme de l'austère exercice d'une longue rédaction.
Tout ne fut pas perdu pour autant. En 1950,
il publiait ses Thèmes bibliques, dont le second volume prévu
ne vit jamais le jour. Il était alors admis que la Bible était traversée
de lignes de continuité thématique qu'on pouvait donc repérer et
définir d'un livre à l'autre, de l'Ancien au Nouveau Testament.
Les "thèmes" de justice, de gloire, de péché,
etc. ne demandaient que leur lecteur, ce que fut le P. Guillet dans
un livre qui reste à bien des égards magistral. Cependant,
malgré sa part de vérité et la fécondité de la lecture, cette approche
de la Bible révélait ses limites, notamment par rapport au déroulement
historique, à l'origine et à la composition des livres, à la particularité
de courants qu'on risquait de réduire en les uniformisant, etc.
Le P. Guillet comprit lui-même le risque, ce qui l'amena, malgré
la demande et l'admiration de ses lecteurs, à refuser de donner
le second volume annoncé.
Le théologien spirituel
du Nouveau Testament
Mais tout autant que sa fonction exégétique,
l'expérience théologique, spirituelle, voire pastorale, le conduisit
au Nouveau Testament auquel, progressivement, il se consacrera de
plus en plus. En fait, il manifestait par là une richesse d'intérêt
et donc de personnalité que n'aurait jamais pu satisfaire une hyperspécialisation
en quelque livre de l'Ancien Testament. S'il
allait se comporter en authentique exégète des livres du Nouveau
Testament, c'est en théologien en même temps qu'en "auteur spirituel"
qu'il allait désormais travailler. Et s'il faut parler ici
de spécialité et de spécialisation, on peut dire que ce fut le Christ,
et pas seulement le "Jésus de l'histoire", qui devint la spécialité
du P. Guillet avec la conviction que le Christ sauveur, Fils de
Dieu, et son Evangile sont pour tous, petits et grands, sages et
ignorants. Ainsi devait-il tenir deux registres,
celui de l'exigence exégétique qui lui faisait appliquer avec rigueur
toutes les règles de l'art critique, et celui de la vulgarisation,
au sens le plus noble du terme, tant il pensait que n'importe quel
chrétien pris dans le quotidien du monde avait besoin de rencontrer
ce Christ dans le langage qui est le sien. Ainsi, n'hésita-t-il
jamais à écrire de brefs articles dans des revues de spiritualité,
comme Vie chrétienne,
de grand public, comme Croire
aujourd'hui, pas plus qu'il n'hésitait à donner des retraites
et à accompagner des personnes dans leur cheminement.
De là, à côté des "grands ouvrages" comme L'Evangile
de Jésus-Christ selon les quatre évangiles (Le Cerf, 1976) ou
La Foi de Jésus-Christ (dans la prestigieuse collection "Jésus
et Jésus-Christ", Desclée, 1980), il devait donner des ouvrages
de spiritualité comme Jésus-Christ, hier et aujourd'hui (dans
la collection "Christus", DDB, 1963) ou Jésus devant sa vie et
sa mort (1971), mais aussi plusieurs "petits livres", dont le
dernier, posthume, sur saint Paul (Bayard Editions, 2002) confirmerait,
si besoin était, ce souci du plus humble lecteur en quête, lui aussi,
de la vérité.
Le spécialiste du Christ
De cette œuvre, ressort
un souci dominant : explorer le mystère du Christ. Qui était-il
? Quelle conscience avait-il de son destin ? Parmi les titres
que lui accordent les évangiles ou saint Paul, quels sont ceux ou
quel est celui que Jésus lui-même a utilisés pour parler de lui-même
et de sa mission ? Il serait singulièrement réducteur d'affirmer
que l'œuvre du P. Guillet tient à ces seules questions ; mais on
doit reconnaître qu'elles l'habitaient de plus en plus et qu'une
grande part de son œuvre, la principale peut-être, tient à cette
recherche de la vérité du Christ. En tout cas, conscient d'arriver
au terme de sa vie, alors qu'il préparait une série d'articles de
vulgarisation sur saint Paul, il donnait en même temps son dernier
article "savant" consacré précisément au Fils de l'homme.
Qu'il me soit permis en terminant d'attirer
l'attention sur un point : la qualité de son écriture. Alors que
comme enseignant ou conférencier, il donnait parfois l'impression
de chercher ses mots, une affirmation amenant presque simultanément
des nuances au risque d'un certain flou dans le propos, en écriture,
le P. Guillet révélait une clarté, une limpidité et une force de
langage qui ne font pas que rendre sa lecture aisée et agréable
: elles emportent l'adhésion. S'engager dans
sa lecture, c'est sans doute pour de nombreuses années, justifier
la pertinence de son œuvre.
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