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Le Frère Vicente Canas Kiwxi
martyr de la foi et de la justice

SOUVENIRS D'UN MISSIONNAIRE
au LIBAN et en AFRIQUE
de 1933 à 1996

le frère Elie
CRUZ-MERMY

Interview par deux novices jésuites (extraits)
La Chauderaie - novembre 1999

 


 

ENFANCE

Je suis issu d'un milieu paysan. Mon père était brigadier forestier des Eaux et Forêts à Cluses puis à St-Gervais d'où il était originaire. Je suis né en 1905 à Cluses. Lorsque j'avais cinq ans, nous sommes revenus à St-Gervais où se trouvait la ferme familiale. Nous étions quatre enfants, deux frères et deux sœurs. Avec mon frère, après l'école primaire, nous avons travaillé la terre. Celle-ci ne nous occupait pas. Nous avons donc monté un atelier de menuiserie et de charpente avec notre grand-père qui était assez malin. Cela nous rapportait un peu d'argent, en plus de ce que nous gagnions à la ferme. J'avais une attirance pour la mécanique. À huit ans, je réparais déjà la machine à coudre de ma mère. J'étais fasciné par les pédaliers. Assez vite, notre atelier s'est équipé d'une mortaiseuse et d'une scie circulaire.

Je prenais des connaissances de mécanique auprès du chauffeur de l'impératrice Zita, un homme très calé. L'impératrice en effet était notre voisine. Elle possédait deux superbes voitures : une Rolls pour aller faire les courses et une Bugatti huit cylindres pour les promenades. Notre famille était en relation avec la maison d'Autriche depuis que ma grand-mère avait été femme de chambre de la duchesse d'Alençon, dernière princesse de Saxe, la plus jeune sœur de Sissi. L'impératrice nous avait fait appel car son plus jeune fils, l'archiduc Otto, s'embêtait. Il venait donc tous les jours s'amuser avec ma petite sœur. Ensemble, ils soignaient les lapins, gardaient les moutons. Le soir, l'impératrice et sa dame de compagnie venaient à la maison le rechercher à l'heure du goûter et parlaient avec ma mère.

J'avais quitté l'école assez jeune, après les études primaires, ayant reçu cependant une très bonne instruction. Je continuais de lire beaucoup, empruntant des livres au Cercle d'Études. Le vicaire de St-Gervais était un homme très dévoué. Nous avions, en plus du Cercle, une chorale. J'avais appris l'orgue. Pour répéter les chants du dimanche, l'abbé nous avait prêté un harmonium. Ainsi, pendant trois ans, presque chaque soir, nous avons pu faire de la musique à la maison.

 

VOCATION

Vint le temps du service militaire, je ne songeais pas du tout à la Compagnie, je songeais plutôt à trouver une fille qui me convenait. Mais toutes celles que j'essayais de contacter se faisaient religieuses ! J'en avais remarqué une particulièrement qui s'appelait Marie-Louise. C'était la sœur de ma belle-sœur. Mais l'abbé me confia qu'elle aussi rentrerait au couvent. Je décidai quand même de lui écrire et de lui parler. Nous nous sommes vus plusieurs fois. Le jour où je lui demandai sa main, elle refusa, me disant : "Elie, sois fort, sois chrétien. Je prierai pour toi."Après cet échec, il y en eut bien dix autres qui auraient volontiers accepté de se marier avec moi, mais je me disais : "Après avoir fréquenté Marie-Louise, comment pourrais-je en épouser une autre ?"

Dix ans après, je retrouvai Marie-Louise à Paris, à l'occasion de mes nombreux stages. Nous traversions le Bois de Boulogne. Elle était religieuse à St-Cloud, ayant un bel apostolat : elle avait fondé un dispensaire pour les ouvriers de la Goutte d'Or, pour lequel elle sera décorée de la Légion d'Honneur. Nous nous sommes rappelés le temps de notre jeunesse. Elle m'a dit : "A l'époque, Elie, tu me semblais trop intellectuel, mais le soir où tu as demandé ma main, si tu avais insisté, je t'aurais dit oui... - Et c'est maintenant, au bout de dix ans, que tu me le dis !!!", répondis-je.

De retour de mon service militaire, l'abbé qui s'occupait de la Jeunesse Agricole, me proposa de faire une retraite à Annecy, pour me décider à quelque chose. Le prédicateur était jésuite, le Père Gabriel Saint-Olive. M'interrogeant sur mon avenir, je lui parlai d'un article lu quelques années auparavant dans le Pèlerin sur le Frère Rodriguez et qui me restait en mémoire. Je n'avais pas envie de faire des études. J'avais certes beaucoup lu après l'école primaire, mais cela ne me semblait pas sérieux. Les prêtres de la paroisse voulaient que je rentre au séminaire des vocations tardives, mais cela ne me disait rien. Le Père me reparla du Frère Rodriguez. Je vis l'action de la Providence dans le fait que Rodriguez et le Père prédicateur étaient tous deux jésuites. Je me disais aussi qu'il ne fallait pas chercher midi à quatorze heures... En apprenant ma vocation, mon père a tiqué un peu. Il m'avait déjà inscrit dans un grand atelier de menuiserie. Le contrat dut être rompu. Il m'a quand même dit : "Si tu veux entrer dans un ordre religieux, je suis content que cela soit chez les jésuites, car là, au moins, ce n'est pas une boîte !" Les connaissant un peu, il admirait leur façon d'enseigner.

 

 



A l'imprimerie de N'Djaména (Tchad), en 1975

 

 

 


 

LA COMPAGNIE .

Au noviciat d'Yzeure (Allier), dont c'était la première année, il y avait beaucoup de travail à faire : escaliers, peinture, électricité. Très vite, on m'a donné les travaux les plus compliqués, comme par exemple, réajuster (à la lime !) les roulements à bille de la pompe du château d'eau ... Toute ma vie, j'ai eu le charisme des dépannages. Quelques mois plus tard, le Père recteur me proposa de faire des études, au cas où je demanderais à être ordonné. Mais le Père Maître Vuillez-Sermet fut catégorique : "Vous ne ferez qu'un prêtre médiocre, mais vous pouvez faire un excellent frère coadjuteur. Ne me reparlez pas de cela, sinon je vous mets dehors du noviciat !"

Je m'ennuyais à Yzeure. Le temps était toujours gris. Je venais d'un pays de neige étincelante sous le soleil ; je n'aspirais qu'à partir. A l'époque, nous n'avions comme mission que le Proche-Orient. Je me disais en moi-même : "Aller là-bas, c'est toujours mieux que de rester à Yzeure " Pendant quatre ans, à chaque visite provinciale, j'ai demandé à partir.
"Que voulez-vous aller faire là bas ?, me disait-on.
- Eh bien, je m'occuperai de la ferme de Tanaïl (une ferme de 200 ha). (silence)
- En fait, nous allons vous demander de vous occuper de l'imprimerie de Beyrouth.
- Mais je n'y connais rien
- Ce n'est pas grave, on vous apprendra."

 

.L'APPRENTISSAGE

Avant de partir au Liban, je fis plusieurs stages en usine, dont six mois chez Mame. En entrant dans les ateliers, en soutane, j'ai fait sensation. On m'avait mis sur la plus belle machine, une toute neuve qui imprimait en couleur les missels et les bréviaires. J'y étais comme troisième, comme apprenti. Le premier jour, arrivant devant cette machine et l'entendant fonctionner, je dis au responsable : "Elle n'est pas normale cette machine, elle tape. - Oui, me répondit-il, mais les trois mécanos n'ont pu la rectifier, il faut la revoir en entier. La semaine prochaine, trois monteurs de chez Lambert (le constructeur) vont venir la redémonter en entier." Dans le courant de la semaine, j'ai essayé à l'oreille de repérer l'endroit où se produisait le choc. En fait, la commande des barres de pinces ne se présentait pas à sa place. Comme le samedi, on avait des heures supplémentaires, j'ai demandé au conducteur la permission de prendre des outils et de démonter un cylindre. En quelques temps, j'ai pu remettre la pièce en place. J'ai dit alors au conducteur de remettre en marche la machine. Ca marchait comme de l'eau. "Passez du papier !" Ca marchait comme un ruisseau. Le conducteur courut chez le directeur en criant : "L'apprenti curé a réussi à régler la machine !" Le directeur a dégringolé l'escalier, a mis du papier : ça marchait comme une fleur. Un peu abasourdi, il a téléphoné à Paris pour que les monteurs ne se déplacent pas.

Les premiers jours de janvier, je suis parti chez Lambert, à la Plaine-St Denis. Le directeur m'a accueilli en ces termes : "Soyez le bienvenu. Mais je ne vois pas bien ce que vous venez faire ici, puisque vous réglez nos machines en province." Il m'a donné ensuite une armoire dans son bureau pour me changer. Nous avons construit la machine pour l'imprimerie de Beyrouth, nous l'avons mise en caisse, et nous l'avons montée là-bas.

En 1933, on m'a envoyé de nouveau à Paris apprendre l'offset à l'imprimerie de l'Illustration, à Bobigny. De fait, j'ai eu beaucoup de relations avec ce monde de l'imprimerie. J'ai connu aussi les franciscaines de Vanves qui travaillaient en habits, montées sur leurs machines !

 

 



A la Chauderaie (69 Francheville) avec le Père Kolvenbach,
supérieur général de la Compagnie de Jésus, le 13 mars 2001

 
 


 

L'IMPRIMERIE A BEYROUTH

Le Père Coron, directeur de l'imprimerie, était le fils du directeur de la "Manu" de St-Etienne. C'est lui qui m'a encouragé à construire un atelier auprès de l'imprimerie. Nous y avons fabriqué toutes les pièces de rechange nécessaires. L'atelier était contigu à l'Ecole d'ingénieurs de l'Université St-Joseph. Pour faire les calculs de plus en plus savants, il y avait les profs de l'école, dont le Père Henri Ketterer, qui vient de mourir à Nantes.

L'imprimerie est assez vite devenue une grosse affaire. On imprimait des dictionnaires, des grammaires, des livres de tourisme, des bibles en arabe, des revues. Il y avait aussi pas mal de commandes extérieures. On imprimait cinq tonnes de papier par jour ! Nous imprimions surtout "El Bechir" (le Messager), quotidien de huit pages format Le Monde. A l'indépendance, le gouvernement, trouvant que le journal faisait trop de politique, l'a interdit.

 

LA GUERRE 39 - 45

Vint la guerre. Je fus mobilisé à Beyrouth. Et à Beyrouth, pendant la guerre, ce n'était pas simple : la moitié des Pères de la communauté étaient vichystes, non par amour des allemands, mais par haine des Anglais. En effet, les Anglais cherchaient toujours à supplanter la France dans la région. Le mandat britannique voulait couvrir tout le Proche-Orient. Il y a donc eu des conflits. Un jour, le recteur de l'Université a réuni les Pères et leur a dit : "Pensez ce que vous voulez, mais je ne veux pas qu'on parle politique en communauté." Les Français de la France Libre sont finalement entrés par la Syrie et ont attaqué les postes vichystes. il y a donc eu des affrontements entre Français au sud de Damas. Tresca, un scolastique, lieutenant de la France Libre, a reçu un obus de 75 dans son char. Un groupe était dirigé par le Père Le Génissel. Quand ils ont été près de Beyrouth, le groupe vichyste est rentré en France. Beyrouth s'est donc retrouvé sous juridiction de la France Libre. Le Père Le Génissel était plus ou moins ministre et chef des renseignements de l'armée, tandis que le Père Charles, ancien capitaine, était chef de l'espionnage de la Marine. Moi-même j'étais au service cartographique.

De la fin de la guerre jusqu'en 1960, je suis donc resté à l'imprimerie. Durant les années 62-63, j'ai fait connaissance du Père Général qui était à l'époque scolastique. Il apprenait l'arménien et l'arabe.

 

.N'DJAMENA ET l'AFRIQUE

En visite à Beyrouth, le supérieur de N'Djamena, le Père Faure, m'avait dit : "Qu'est-ce que tu fous encore là ? Viens avec nous!" Et Mgr Dalmais m'avait dit : "On a besoin de vous". J'étais déjà allé au Tchad donner des leçons à l'imprimerie ; et entre temps, j'étais aussi allé à Vienne apprendre à faire des billets de banque. Je suis donc parti au Tchad.

 

 

Lorsque je suis arrivé, le Frère Demorin avait en charge l'imprimerie de N'Djamena. Il était plus jeune que moi, avait davantage de connaissances en électronique ; je lui ai donc cédé la place et me suis cantonné dans la construction. J'ai monté sous la cathédrale un atelier de mécanique. J'ai trouvé un magnifique tour tout neuf qui m'a rendu de grands services. J'ai réparé des groupes électrogènes, les pompes des différents postes du Tchad. Le reste du temps, je m'occupais de la cathédrale, posant des grilles aux portes et fenêtres, jusqu'à la rébellion.

 

Durant cette période, les balles tombaient sur la toiture, il fallait tout réparer. Nous avons vécu une année entière sous les roquettes. Il n'y avait plus ni fenêtres, ni eau, ni électricité. A la Mission Centrale, on dormait à côté des piles de papier, pour éviter les balles. Hissen Habré se trouvait à la cathédrale tandis que son ennemi Goukouni était dans le quartier des ministères. Nous étions entre les deux... Plusieurs balles de douze millimètres ont traversé le mur. Un mortier est tombé près du lit du Père Caloyera. Une autre balle est venue heurter le coin de la fenêtre puis est retombée, brûlante, sur mon lit, alors que j'étais couché. En mars 81, l'ambassadeur a regroupé les Français jusqu'à la base aérienne pour les faire passer au nord Cameroun. Mais je me disais que là-bas, à Kousri, je n'aurais rien à faire. Je demandai donc au Père Faure d'aller aider le Frère Mariani en train de construire le centre spirituel de Bonamoussadi. Le lendemain matin, j'ai donc pris un avion-cargo pour Douala.

Nous avons ensuite construit le Centre Emmaüs de Bafoussam où les pères n'étaient qu'en location. Je ne connaissais rien au ciment, mais je faisais tout ce qui était ferraille. Par la suite on m'a envoyé à Ouagadougou pour la construction d'une très belle résidence à deux étages avec ascenseur. Au temps pascal, à Ouaga, il y avait 2.500 baptêmes. C'était beau ! C'est là que j'ai attrapé une maladie de cœur en montant d'un étage à l'autre. En 85, le père de Rosny m'a alors envoyé au Congo où je suis resté douze ans pour fabriquer le Centre de Vouéla, une maison de quarante chambres avec chapelle, atelier, campus, cuisine, etc. en tout sept bâtiments. Là, j'ai fait surtout la ferronnerie et l'électricité.

J'avais quatre-vingt ans lorsque je suis arrivé à Brazza ; j'en suis reparti douze ans après pour la France - où j'attends que cela finisse.

 


Le Frère Elie Cruz-Mermy est retourné vers le Père le 26 décembre 2001

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