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histoire > P. Chini, un jésuite italien au Mewique et en Californie
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P. Eusebio Francesco KINO (ou CHINI)
missionnaire jésuite italien    
1645 - 1711

Envoyé en Californie du Sud et au Mexique, le Père Eusebio Chini (ou Kino) était un "homme de frontière", un vrai ! Il aimait plus que tout rechercher de nouvelles voies pour annoncer l'Evangile, promouvoir et défendre les droits de l'homme.

Le missionnaire à cheval

A l'occasion d'un congrès sur le thème "Hommes de frontière pour la réconciliation", organisé à Rome du 11 au 14 septembre 1991, dans le cadre d'initiatives commémorant le 5ème centenaire de la naissance de Saint Ignace de Loyola et le 450eme anniversaire de la fondation de la Compagnie de Jésus, le cardinal Carlo Maria Martini S.J. avait dit:
« S'il y a bien un mérite que l'on doit reconnaître aux jésuites, au fil de leur histoire, en dépit de tous leurs défauts et erreurs, c'est bien celui, je pense, d'avoir toujours cherché à ne pas s'arrêter à ce qui existe déjà ou à ce qui a déjà été dit, mais d'avoir constamment répondu à l'invitation de découvrir, définir et atteindre de nouveaux horizons pour évangéliser, servir la culture et le progrès humain. Si bien que la notion de «frontière», qui est en soit une limite au-delà de laquelle on ne peut et ne doit aller, a toujours attiré les jésuites comme un obstacle à surmonter, un but à atteindre et à franchir ».


L'Eglise San Cayetano, dans le village indien de Tumacacori

Dans la longue liste de jésuites attirés par cette frontière, quelle soit géographique, culturelle ou spirituelle, figure indubitablement le père Eusebio Francesco Chini, connu pour son caractère extraordinairement versatile: écrivain, historien, ethnologue, explorateur, géographe, cartographe, sociologue, agriculteur, éleveur, bâtisseur d'église et de maisons, fondateur de missions et de villages, mais surtout, « serviteur du Christ Jésus, apôtre par vocation, choisi parmi d'autres pour annoncer l'évangile de Dieu » (Epitre aux Romains 1,1).

Eusebio Chini est né à Segno (Trente) en Val di Non, le 10 août 1645, de Francesco Chini et Margherita Lucchi. Baptisé le jour même en l'église paroissiale de Torra. Historiens et biographes se sont demandés si son nom Chini était un nom italien ou allemand. Certains le déformaient en Kühn; d'autres en Kin; d'autres encore en Chino ou Quino. Eusebio lui-même, quand il écrivait en espagnol, utilisait la forme dure de Kino pour éviter qu'on le déforme ou qu'il ne soit mal interprété, car China en espagnol signifie «chinois», un terme alors péjoratif. Cela dit, la forme « Chini » est celle que l'on trouve dans tous les registres civils et dans l'acte de privilège accordé à un des Chini par Charles V.

Eusebio a fait ses premières classes à Segno, sous la tuteur privé. Puis il est entré au collège des Jésuite à Trente où il a été initié au monde des lettres et des sciences, avant d'entreprendre des études supérieures à l'Université de Hall, près d'Innsbruck (Autriche) où il se révélera particulièrement porté pour les sciences naturelles et la mathématique.


L'église Saint-Xavier-du-Bac, bâtie en 1700,
et que l'on doit au P. Chini. En voici une vue de l'intérieur :

Atteint d'une grave maladie pendant ses études - due à l'infection d'une mauvaise plaie - Eusebio invoque l'intercession de saint François Xavier, et lui promet d'entrer chez les jésuites et de devenir missionnaire en cas de guérison, d'ajouter le prénom Francesco au sien, en signe de gratitude.

Le 20 novembre 1665, Eusebio, qui a vingt ans, fait son entrée à la Compagnie de Jésus de Landsberg en Allemagne, franchissant toutes les étapes de la longue formation jésuite. Après avoir étudié la logique, la philosophie et la théologie dans les célèbres universités d'Ingolstadt, Fribourg et Munich, sans pour autant négliger les sciences mathématiques, y compris l'astronomie, la géographie et la cartographie, le 12 juin 1677, il est ordonné prêtre à Eichstätt, en Bavière.

En mars 1678, le père Chini est destiné aux Missions des Indes Occidentales, et précisément à celles de la Nouvelle Espagne (Mexique), malgré son fort désir d'être envoyé en Chine comme il l'écrira plus tard dans son journal Favori Celestiali : « J'ai toujours cultivé un attachement spécial pour cette Grande Chine à convertir, et sur conseils de mes supérieurs je m'appliquais à étudier les sciences mathématiques, très prisées dans ce pays. Dès le début j'ai demandé d'aller aux missions de la Grande Chine ».

Le 12 juin 1678, en compagnie de dix-huit autres missionnaires jésuites, il quitte le port de Gênes pour Cadix, en Espagne, port d'embarquement de la flotte royale pour le Mexique. Mais divers contretemps l'obligent à une halte de trois ans environ à Séville, et il ne débarquera au Mexique que le 3 mai 1681.

Après une première expérience d'évangélisation (1683-1685), et quelque vicissitude en Basse Californie, le père Chini est envoyé au Nord du Mexique, autrement dit à la Haute Pimeria - une région comprise entre la partie nord occidentale de l'Etat de Sonora (Mexique) et la partie sud occidentale de l'Etat de l'Arizona (Etats-Unis) - où il s'établit le 13 mars 1687. La Haute Pimeria était considérée comme «la pointe extrême de l'avant-poste nord du christianisme» où la population, de trente mille habitants environ, était connue pour sa grande variété de natures et coutumes.

Un des oeuvres murales du musée de Segno indiquant la zone géographique où notre missionnaire était actif. Ces oeuvres sont une réalisation de Nereo de la Pena, originaire de Caborca (Mexique).

Pendant près de vingt-quatre ans, la Haute Pimeria sera le champ d'apostolat du père Chini. Il y fonde vingt-sept stations missionnaires, contribue à la mise en marche de dix­neuf fermes florissantes et effectue cinquante expéditions-explorations, parcourant à cheval, à dos d'âne ou à pieds, près de 30.000 kilomètres en 24 ans, ouvrant ainsi tant de sentiers dans la région et effectuant - il est le tout premier à le faire - de minutieux relevés scientifiques sur cette région, qui lui permettront de réaliser 32 précieuses cartes géographiques - certaines plus étendues, d'autres à peine esquissées - faisant l'admiration des géographes européens. Ces cartes seront mises au service des natifs, des missionnaires, des colons et des gouvernants espagnols.

Le père Chini est un homme plein de talents, un explorateur et un cartographe, un défenseur et un promoteur des droits de l'homme auprès des indigènes, mais surtout il est un apôtre, un témoin et un serviteur de la mission du Christ, espérance du monde. Pèlerin apostolique pour le désert inconnu de la Haute Pimeria, il fait de son parcours quotidien un chant de foi en Dieu, n'hésitant pas à s'abandonner filialement à son étreinte aimante et providentielle; homme d'espérance, il témoigne à tous l'excédent des promesses de Dieu, le Fidèle et le Vrai; guidé par son amour de Dieu et du prochain, il s'est fait «faible avec les faibles, pour gagner les faibles, tout à tous pour en sauver à tout prix quelques-uns» (cf. 1Cor 9,22).

« On peut dire sans aucune exagération - atteste à ce propos le père jésuite Juan Antonio Balthasar, 40 ans après sa mort - que le père Chini a fait, à lui tout seul, pendant ses 24 années de permanence en Pimeria, plus que tous les autres missionnaires mis ensemble durant les 40 années qui ont suivi sa mort, ces derniers ne parvenant à soigner qu'un tiers des villages, des régions et tribus que le zèle apostolique d'Eusebio avait attirés, soignés et mis dans la disposition de se plier au doux joug de l'Evangile [...]. Père Chini a été et sera toujours un exemple pour les ouvriers de cette vigne du Seigneur, et un modèle que tous doivent se proposer d'imiter: il a ouvert la porte, aplani le chemin et marché devant lui comme un guide, ce guide que doivent suivre ceux qui aspirent à promouvoir la gloire de Dieu et la conversion de tant d'âmes ».

La mort le fauche à Magdalena dans la région de Sonora, le 15 mars 1711, à l'âge de 65 ans. Il meurt comme il a vécu, extrêmement humble et pauvre. Sur son lit de mort : deux peaux de veau en guise de matelas, deux couvertures de grosse laine pour couvrir son corps, et son inséparable selle en guise d'oreiller.

« Magdalena, rebaptisée Magdalena de Kino - affirme Mgr. Carlos Quintero Arce, archevêque émérite d'Hermosillo - conserve aujourd'hui sa vénérable dépouille, sur laquelle le peuple de Sonora veille jalousement comme sur un trésor. Mais à Magdalena on respire aussi son esprit, son élan d'évangélisateur et cet enseignement de missionnaire qui a su imprégner le cour des natifs de cette vraie puissance libératrice que sont les valeurs de la foi chrétienne ».

A Magdalena naît le culte du père Chini parmi les fidèles de Sonora, Arizona, Sinaloa, Chihuahua et Basse Californie. Un culte qui transforme, depuis trois-cents ans, la dévotion du père Chini pour saint François Xavier en hommage des natifs au «père pionnier de la Haute Pimeria».

Pendant ce temps-là, en janvier 1961, la 25e Législature de l'Etat de l'Arizona (USA) demande au Congrès des Etats-Unis d'Amérique d'accepter la candidature pour la seconde statue de l'Arizona à la National Statuary Hall (Famedio National) du Capitole de Washington, proposant le « vénérable père Eusebio Francisco Kino S.J., missionnaire pionnier, explorateur et cartographe ».

Le 14 février 1965, une statue du Père Chini, comme représentant, autrement dit Père fondateur, de l'Etat de l'Arizona, est placée à l'intérieur du Famedio National parmi les «Grands d'Amérique». Le 25 mai 1971, dans la cathédrale d'Hermosillo, l'archevêque Mgr Navarrete ouvre le processus diocésain informatif pour sa cause de béatification et canonisation. Le 7 février 1998, le Saint-Siège émet un nulla osta pour l'ouverture de la cause de béatification du Serviteur de Dieu, le père Eusebio Francesco Chini. Enfin, au printemps 2002, s'achève à Hermosillo l'enquête diocésaine supplétive visant à rechercher dans les archives tout document relatif à la personne et à l'activité du missionnaire et à rassembler d'autres textes pouvant étayer sa réputation de sainteté.

 

 


Autre église des Missions ouvertes par le P. Chini :
la Purisima Conception de Caborca.

« Les jésuites impriment en haut le nom de Chini - a écrit l'historien Herbert E. Bolton - dans la longue liste des apôtres de l'évangélisation américaine. Les cowboys du Sud­Ouest sont stupéfaits et presque sceptiques devant ses aptitudes, bien vérifiées, de cavalier. Les géographes répandent sa réputation d'explorateur et de cartographe. L'Italie le salue comme un noble même s'il en est presque un fils oublié. L'Allemagne est fière d'avoir été l'inimitable précepteur du jésuite. L'Espagne le désigne comme un des constructeurs les plus extraordinaires de son empire colonial. Le Mexique salue sa mémoire comme grand pionnier de sa vaste et historique Côte Ouest. La Californie le vante comme l'inspirateur du père jésuite Salvatierra, son premier grand colonisateur. L'Arizona l'honore comme son prodigieux et exemplaire pionnier ».

Pionnier de la frontière - ce terme visant à souligner non pas des lieux de séparations et commixtion, de conflits et échanges, mais plutôt de nouveaux horizons, de nouvelles terres lointaines, d'autres peuples d'autres cultures - le père Eusebio Francesco Chini conjuguait, à lui seul, le désir incoercible d'annoncer l'Evangile, la volonté sans bornes de promouvoir et défendre la dignité et la liberté de l'homme, la grande passion à rechercher et ouvrir de nouvelles voies contribuant à faire connaître la Parole de Dieu parmi tous les peuples et implanter l'Eglise dans des régions toujours plus lointaines.

Domenico Calarco, S.J.
Traduction de Isabelle Cousturié

PÈRE CHINI,
UN « VEXATEUR
et EXPLOITEUR »
DES NATIFS ?

Surprise, amertume et une certaine irritation ont caractérisé la réaction des experts de la figure et oeuvre du père jésuite Eusebio Francesco Chini à un article intitulé "Père Kino : un vexateur et exploiteur des natifs de la Haute Pimerfa", paru récemment sur le quotidien local d'Hermosillo au Mexique.

L'article est certainement l'un des pires papiers jamais écrits concernant l'histoire des missions catholiques au Mexique, la mémoire du P. Chini - le «Père» des natifs par antonomase - et le gouvernement mexicain lui­même, qui a toujours considéré, et proclamé, que le Père Chini était un héros du Mexique.

Ci-dessus : P. Chini en compagnie d'un indigène, sur un monument érigé en son honneur en juillet 2009 à Segno (Italie),: son village natal.

L'auteur de l'article accuse en effet le «vrai Kino» d'avoir été un missionnaire rebelle, un colonialiste mais, surtout, quelqu'un qui exploitait les natifs Pima.

Mais à quelles sources l'auteur en question a-t-il puisé pour tenir de tels propos, des accusations aussi graves? Il affirme avoir découvert aux Archives de la Bibliothèque Nationale de Mexico un document de 52 pages, rédigé par le père jésuite Francisco Xavier Mora - supérieur direct du P. Chini - daté du 28 mai 1698, adressé au supérieur provincial du Mexique, le père Juan de Palacios.

Le document, qui existe bien, est en effet un déferlement de dénonciations et accusations arbitraires, que Mora profère contre Chini dans tant de domaines, lui reprochant divers méfaits comme celui: d'avoir ignorer la langue des natifs et d'avoir été un religieux «rebelle»; d'avoir user du ministère sacramentel, par exemple l'administration du baptême, trop rapidement; de s'être embringué dans des «affaires séculières»; d'avoir jouer les «shérifs et geôliers» des natifs et de les avoir surcharger de travail.

Des accusations si privées de fondement que Mora lui­même n'a d'ailleurs jamais été en mesure de les prouver et que, quelques années avant de mourir, il répudia, d'autant qu'elles avaient été dictées par la médiocrité de certains qui jalousaient Chini, par le formalisme d'autres qui ne pouvaient le comprendre, et d'autres encore qui enviait cet homme auquel «rien ne résistait». Ainsi la documentation historique, sur la personnalité de Chini et son activité extraordinaire de promotion humaine et spirituelle chez les natifs Pima est encore là à témoigner d'une réalité bien différente des accusations dures, injustes et inconsistantes que nous venons de citer.

De fait, pour ce qui est des principales accusations de «vexateur et exploiteur» des natifs Pima, il ne fait aucun doute que le père Chini - n'a pas été un «vexateur», dans la mesure où les natifs eux-mêmes, sans aucune exception, l'acceptèrent, l'aimèrent et le défendirent comme leur «grand Père».

Homme pour les autres car homme de Dieu, le père Chini se dévoua totalement aux natifs, prenant partie pour eux en dénonçant et contestant les abus des espagnols; passant son temps à les chercher, à s'adapter à leur condition psychologique et moral; à les considérer avec respect et estime, à poser sur eux un regard positif et confiant.

Au fur et à mesure que grandissait sa connaissance des natifs, grandissait en lui cet esprit de compassion, de miséricorde et de compassion qui faisait que toute son oeuvre gagnait en amitié, sympathie et familiarité pour et avec eux. - n'a pas été un «exploiteur».

Dès le début de son activité apostolique en Haute Pimeria, le père Chini, après voir su par des confrères que les espagnols traitaient les natifs en esclaves dans les mines et les fermes, s'était muni d'une copie de la Cédula Real, datée du 14 mai 1686, du roi d'Espagne, Charles II.

Cette Cédula accordait aux natifs une émancipation temporaire (20 ans) de tout emploi ou travail forcé à l'intérieur de mines ou de fermes; cette Cédula était un ordre royal de liberté et une garantie d'instruction pour les natifs que les espagnols considéraient des êtres inférieurs.

Le Père jésuite Chini ou Kino
Dans ses mains, cette Cédula ne fut jamais un simple morceau de papier. Il s'en servit plusieurs fois pour défendre la dignité humaine des natifs et pour dénoncer les brimades et abus des militaires et colons espagnols, tant et si bien que celle­ci devint un signe de division dans la lutte pour la civilisation chrétienne de la frontière.

Ainsi, il est clair que l'attaque de l'auteur de l'article en question, contre la personnalité et l'oeuvre du P. Chini, est un acte abusif et irresponsable, révélant une lecture déformée des documents et une utilisation impropre du procédé historique. Le fait est que «certains hommes - a écrit l'historien Herbert E. Bolton - se lèvent comme un missile, éclairent la scène un moment puis disparaissent. Le P. Chini ne fut pas l'un de ceux-là. Sa lumière, partie modestement, comme la flamme d'une chandelle, n'a cessé de resplendir, brillant chaque jour un peu plus, pour finalement durer des décennies et atteindre le maximum de sa brillance à la fin de sa vie, survenue soudainement».

Domenico Calarco, S.J.
Traduction de Isabelle Cousturié

 

 

 

 

Pour en savoir plus :

> La mission du P. Chini aujourd'hui

> Une vidéo "locale"

> Mission Churches of the Sonoran Desert à Magadalena de Kino (Nombreuses images mais en anglais)

> Article en anglais sur wikipedia

> La cause de la béatification du père Eusebio Francesco Chini (1645-1711), officiellement engagée

> La figure marquante de Saint François-Xavier