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Portrait du Père Ricci peint en 1610, immédiatement après sa mort, par le frère Emmanuel Perreira (Yu When-hui, nom chinois), conservé à l'église du Gesù à Rome) >>> Le nom de Matteo Ricci n'a pas toujours été aussi connu ni populaire qu'il l'est devenu aujourd'hui. C'est l'après-concile qui a redonné toute son actualité à la figure de ce jésuite, pionnier de la rencontre entre l'Église et les cultures du monde. Pendant plus de trois siècles, la réputation de Ricci a pâti de l'équivoque portée par la querelle des rites chinois, débutée pourtant après sa mort. On soupçonnait le modèle d'évangélisation dont il avait été le promoteur d'occulter la révélation du Christ au profit d'une approche syncrétiste peu respectueuse de la singularité du message chrétien. Accusation en rien fondée, mais les rumeurs et les préjugés ont la vie dure, et l'approche de Ricci était si novatrice qu'il n'est pas sûr qu'elle soit encore pleinement comprise.
Telles sont pour lui les prolégomènes à partir desquelles pourra se déployer l'annonce de la révélation chrétienne. Il s'émerveille de trouver en Chine une commune humanité, marque de la présence par toute la terre du Créateur qui a façonné l'homme à son image, et il veut convaincre ceux qu'il rencontre que cette commune humanité est le terreau dans lequel il faut chercher et trouver Dieu. En parallèle, il veut faire savoir à l'Europe la richesse ce qu'il découvre en terre de Chine, trouvant en cette richesse une nouvelle raison de glorifier Celui dont la diversité des langues et des cultures semble pourtant morceler la présence.
Car la passion de l'universalité s'éprouve dans le creuset des différences, et tenir tout à la fois «l'universel» et la «différence» trace un itinéraire proprement héroïque, une aventure qui se déploie dans la durée et avec une étonnante ténacité. Cette ténacité se manifeste tout particulièrement dans la maîtrise de la langue: Ricci ira jusqu'au bout de la différence linguistique. Le sérieux qu'il accorde à la langue chinoise est l'un des traits qui force le plus l'admiration. Il sait que l'universalité qu'il a vocation à communiquer trouve chemin justement au travers les particularités de la langue. Il pressent que l'écriture chinoise n'est pas simple instrument de communication mais qu'elle est porteuse d'une vision du monde, d'une cosmologie liée à sa structure même. C'est par la maîtrise de la langue qu'il pénètre dans le sens et dans la saveur des textes classiques chinois.
C'est aussi au travers de cette maîtrise de la langue et de l'écriture qu'il créera et nourrira les amitiés qui l'accompagneront sans cesse. Se faire des amis... ce n'est pas là seulement une nécessité stratégique, c'est un impératif intérieur. La spiritualité de Ricci est une spiritualité de l'amitié, nourrie dans la pratique des exercices spirituels, lesquels donnent un accès plus intime à Celui qui dit aux Apôtres «je ne vous appelle plus serviteurs mais amis» et fait s'adresser l'exercitant à son Seigneur «comme un ami parle à son ami». Ricci ouvre sa carrière publique en Chine par la compilation du petit recueil intitulé De l'amitié. Il aurait sans doute voulu que cette amitié-là soit toujours à la racine de l'entreprise missionnaire et de l'échange Chine-Occident. Mais les querelles allaient diviser l'Eglise chinoise presqu'au point de la faire périr, et les échanges entre les deux mondes allaient souffrir de la tonalité de plus en plus agressive de l'expansionnisme occidental, qui nourrirait en retour une méfiance accrue de la part de l'Empire chinois. L'ère de la globalisation n'est-elle l'occasion de redonner toute sa saveur à cette spiritualité de l'amitié? Cela reste utopique tant que les échanges restent marqués par les inégalités économiques ou la domination d'une culture sur les autres. Mais le petit traité placé à l'orée de la carrière chinoise de Ricci sonne encore comme le plus nécessaire des rappels.
De fait, le modèle d'échange que Ricci promeut nous reste contemporain à plus d'un titre. Pas seulement parce qu'il place l'amitié au fondement de la relation, mais aussi parce qu'il se développe selon une progression rigoureuse. Ricci reconnaît d'abord la communauté des problèmes que partage l'espèce humaine - quête scientifique, interrogations sur Dieu et le monde, racines de la moralité sociale... À partir de là, il reconnaît aussi la diversité des ressources culturelles mises en oeuvre pour affronter ces questions: le canon chinois ouvre sur un univers bien différent de celui dévoilé par les textes bibliques. Ensuite, ces ressources sont évaluées et échangées au travers d'un «dialogue d'égaux» - ce dialogue qui forme la trame du Véritable sens du Seigneur du Ciel. Enfin, si les réponses qui sont finalement élaborées portent témoignage de l'universalité qui nous rassemblent, elles restent marquées du sceau de la différence culturelle - n'est pas à tort que Ricci est reconnu comme l'un des grands pionniers l'inculturation de la foi. La dynamique qui s'esquisse ainsi est essentiellement créatrice, elle tend mois répéter le passé qu'à inventer les solutions ou les expressions linguistiques qui permettent à chacun d'exprimer à frais nouveaux le mystère du monde et celui de la présence divine en son sein.
Méditant aujourd'hui sur le sens de l'aventure de Matteo Ricci, nous sommes renvoyés à la fois aux aléas d'une aventure inscrite dans un temps donné, marquée par les ambiguïtés d'alors, et à un parcours que sa force singulière charge de sens pour aujourd'hui. Ce n'est pas exactement parce que les défis seraient demeurés les mêmes. Par certains côtés, on pourrait même dire qu'ils se sont inversés. Ricci se débattait avec l'étrange et le nouveau. Nous débattrions plutôt avec les clichés et les rancoeurs qui désormais endeuillent le dialogue interculturel comme l'échange interreligieux. A l'ère du «pas assez connu» a sucédé celle du «trop connu»... Mais c'est le type d'homme qu'est Ricci qui se révèle singulièrement adapté à des temps pourtant différents. Un type d'homme que révèle moins sa correspondance, laquelle se défie des confidences, que les actes qu'il pose (encore un trait des Exercices Spirituels : l'amour, chez lui, s'exprime moins par des paroles que par de actes...): la confiance en la nature humaine et en ses interlocuteurs; l'alliance de la sensibilité culturelle et de la rigueur scientifique; sa capacité à entrer en relations, à faire preuve de respect et d'aménité; son sens de la durée et des médiations culturelle linguistiques, historiques... Il y a de quoi trouver modèle à la définition de ce que devrait être une éducation humaniste pour temps de globalisation!
Car ce sont encore et toujours êtres humains qui entrent en relation d'une région du globe à l'autre – êtres humains, non pas des essences culturelles, des techniques, des intérêts économiques ou des fuseaux horaires.... Les hommes et les femmes d'aujourd'hui sont-ils véritablement préparés à vivre la rencontre, l'amitié avec leurs risques et leur intensité ? La question se pose pour les croyants qui découvrent les sagesses et la conception du salut offertes par d'autres religions. Elle se pose pour les touristes qui ne savent trop comment se comporter dans les montagnes du Yunnan ou devant les pauvres des grandes villes chinoises. Elle se pose aussi bien pour les hommes d'affaire qui se plaignent que les termes loi ou contrat semblent ne pas posséder le même sens à Chicago et à Tianjin. Elle se pose en réciproque pour l'étudiant japonais ou chinois tentant de comprendre les règles de sociabilité qui régissent l'existence d'une université américaine ou européenne. Nous restons souvent étrangement désarmés lorsque nous affrontons dans la réalité les défis nés de la rencontre.
Ricci offre alors le modèle d'un homme bâti pour la rencontre, offert pour la rencontre, et préparé à elle au travers d'une éducation humaniste qui n'était point accumulation de savoirs hétéroclites mais intégration toutes les dimensions de l'être. Une éducation humaniste amène à se connaître soi-même, avec ses parts de lumière et de ténèbres. La même éducation prépare à connaître les autres, en intégrant en un tout connaissance affective, capacité à se mettre à la place d'autrui, et connaissance rationnelle. Une éducation humaniste pour hier comme pour aujourd'hui est interdisciplinaire par nature amenant son bénéficiaire à établir naturellement des connections entre les différents champs du savoir ou les différentes façons d'aborder la réalité. Elle développe bien entendu les facultés créatrices du sujet - la créativité fut le ressort au travers duquel Ricci sut manifester sa présence Enfin, une éducation humaniste prépare des bâtisseurs de paix, des personnes capables de faire face au conflit sans se laisser entraîner dans sa logique de destruction.
Ricci, en définitive, reste donc pour nous un éducateur. Une fois parvenu en Chine il sut s'adapter et se modeler selon la figure de l'éducateur par excellence que fut Confucius - et cette parenté ne contribua pas peu à son succès. Il mérita pleinement d'être qualifié de Sage par ceux-là chez qui il s'était rendu. Il est des maîtres dont la conduite constitue le plus précieux des enseignements, un enseignement qui dépasse alors les temps et les continents. Ricci fut de ceux-là. La multiplication présente des contacts entre cultures, économies et religions ne diminue rien son actualité. Il est placé au porche des Temps modernes, illustrant par toute sa vie la façon dont la vraie rencontre nous émonde pour que nous portions abondance de fruit - un fruit riche de la double saveur de la sagesse et de l'amitié. Benoît Vermander sj
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