Tchou-kia-ho, 28 juin 1900
Les événements qui se passent
ici sont bien faits pour vous alarmer, aussi ne veux-je pas
chercher à vous les dissimuler.
Le télégraphe a dû vous annoncer le massacre
de deux de nos Pères à Ou-i, à 6 heures d'ici. Tout le Nord
de la Mission est à feu et à sang ; chaque jour arrivent de
malheureux fugitifs dont on a brûlé les maisons ; les morts
sont nombreux et combien de disparus !
Si les secours humains nous manquent, il
nous reste Dieu et notre confiance en Lui. Nous sommes venus
ici pour sa cause : nos établissements, toutes nos oeuvres
n'existent que pour le faire connaître et servir ce peuple.
Permettra-t-il la perte de tant d'hommes et de tant de travaux
? Si oui, nous le bénirons quand même. Et ceux d'entre nous
qui échapperont à la ruine ou ceux qui viendront nous remplacer,
recommenceront avec le même courage et la même confiance en
Dieu.
Dans ce village, outre les cinq chrétiens
qui l'habitent, nous avons au moins trois cents réfugiés.
Nous faisons un rempart ; on achète force vivres, poudre et
autres munitions en vue d'une attaque qui, humainement, ne
peut ne pas avoir lieu. Nous nous défendrons tant que nous
pourrons ; si Dieu ne nous donne pas la victoire, nous finirons
massacrés ou brûlés jusqu'au dernier. Que la volonté de Dieu
soit faite ! Je fais le sacrifice de ma vie pour le salut
des âmes et le bien de toute ma famille. Si vous apprenez
ma mort, priez pour moi et remerciez Dieu du choix qu'il aura
daigné faire de notre famille pour lui demander ce sacrifice.
Mes bien aimés frères et soeurs, je vous
remercie de l'affection que vous m'avez toujours témoignée.
Je vous demande pardon des peines que j'ai pu vous causer.
Quoi qu'il vous arrive, demeurez bons et fidèles chrétiens,
dignes de nos bien-aimés parents.
Je vous dis adieu, vous embrassant tous de
tout mon coeur et vous bénissant tous au nom du Père, du Fils
et du Saint-Esprit.
Fiat !
Tout vôtre en Notre-Seigneur,
Léon-Ignace MANGIN, s.j.
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