
La révolte des Boxers
Nous
sommes en Chine en 1900. L'impératrice Tzeu-Hsi, intrigante et rétrograde,
conduit peu à peu à sa perte la dynastie mandchoue. Tzeu-Hsi était
persuadée qu'en dehors de la Chine le monde n'était peuplé que de
sauvages sans conséquences.
Le jeune empereur Koang-Hsü comprit
la situation, prit le pouvoir en mains et forma un complot pour
tuer la régente. Le complot fût dénoncé et Koang-Hsü, séquestré
jusqu'à la fin de ses jours : ce sont les cent jours de l'empire
libéral.
La réaction, menée par Tzeu-Hsi aboutit
à une rupture avec les Puissances étrangères. Le mouvement libéral
s'était placé sur le terrain du patriotisme : "L'impératrice a vendu
la Chine aux étrangers" disait K'ang Yeou-wei, un des partisans
de Koang-Hsü. Pour éviter ce reproche Tzeu-Hsi et son parti se livrèrent
à des surenchères de xénophobie. Ce fut la catastrophe. Les instruments
de cette politique furent les Boxers. LES
BOXERS
C'est
le nom chinois de ceux que les journaux anglais appelèrent "Boxers"
: "I-Ho-K'uan". I = justice. Ho = concorde. K'uan =poings. La société
"Justice et concorde" n'était qu'un succédané de l'antique et mystérieuse
association révolutionnaire du "Nénuphar blanc" (Pai Lien Kiao)
tant de fois condamnée par la dynastie. mandchoue des Ts'ing, et
toujours renaissante. Tzeu-Hsi crut habile de s'en faire des alliés.
La boxe à laquelle se livraient les gens de la secte, n'était qu'un
jeu d'agilité et de grâce. Mais les sorciers s'en mêlèrent.
Entre deux séances de boxe, pendant qu'on reprenait haleine, le
"Grand Frère", le chef, pérorait devant acteurs et spectateurs,
distillant le venin de la xénophobie. Peu à peu il enflammait ces
jeunes hommes de haine contre les chrétiens. Il leur prêchait la
lutte. Il leur promettait la victoire. Il leur persuadait que, dans
cette guerre sainte, ils seraient invulnérables.
LES CHRÉTIENS
Dans cette immense Chine, les Pères Jésuites de
Nord de la France s'étaient vu confier la Mission "du Tchely Sud-est"
comme on disait alors. En 1900, cette mission comptait 50 000 baptisés
sur 8 millions d'habitants. Ce sont presque tous des paysans. Pas
une seule vraie ville : Pékin et Tientsin sont à 150 km au Nord
et au Nord-est de Sien-Hsien, le centre du vicariat. La situation
des catholiques est délicate, car un traité passé entre la France
et la Chine assure la liberté de religion, mais risque de faire
considérer le prêtre comme l'avant-coureur de la conquête étrangère
; les bonnes relations qu'il entretient avec les mandarins, ne lèvent
pas la suspicion. N'oublions pas que l'Occident est aux portes de
la Chine, prêt à la curée.
L'OCCIDENT
Les occidentaux ont déjà manifesté leur appétit.
Guerre de l'opium (Juin 1840). Occupation de Tientsin par l'Angleterre
et la France : 1858. Nouvelle expédition en 1860. Le 13 octobre
les alliés firent leur entrée dans Pékin. En représailles des cruautés
infligées à ceux de leurs parlementaires qui étaient tombés entre
les mains des chinois et que ceux-ci avaient torturés, lord Elgin
fit le 18 octobre incendier le Palais d'Eté où les scènes de tortures
avaient eu lieu.
Bref cette page de l'histoire n'a pas de quoi rendre
l'humanité fière d'elle-même : pas plus les occidentaux que les
chinois.
La révolte des T'ai-P'ing qui éclate dans le Sud
contre la dynastie mandchoue en 1850 réconcilie l'empereur avec
les résidents étrangers. Ce ne fut que momentané.
Le mouvement xénophobe et anti-chrétien ne fut
pas long à reparaître et le 20 juin 1870 à Tientsin, vingt
français, dix soeurs de Charité et deux missionnaires furent, avec
la complicité tacite des autorités, massacrés. Tzeu-Hsi était au
pouvoir depuis 1861 et son influence xénophobe paralysait l'action
conciliatrice de l'un ou l'autre prince de sa cour
LE DRAME
C'est dans ces conjonctures que se situe le drame
de tant de chrétientés chinoises, de celles de la
Mission du Tchely Sud-est en particulier.
Les chrétiens voyant l'effervescence des Boxers
comprenaient que la crise allait éclater et se mirent en état de
légitime défense. Les grandes chrétientés s' entouraient
de remparts ; on y amassait des grains et des armes. Dans le Nord
de la Mission il y eut six de ces forteresses. Elles échappèrent
toutes au massacre excepté Tchou-Kia-Ho.
OU-Y ET TCHOU-KIA-HO
Tchou-Kia-Ho, village du Kingchow (on dit aujourd
hui le Kingshien) était une forteresse chrétienne de premier ordre.
Le P. Mangin, ministre de la section (doyen), en animait la défense.
Nous avons les lettres ou billets qu'il écrivit, durant ces mois
d'angoisse, à ses supérieurs assiégés eux-mêmes dans la résidence
de Sien-Hsien :
"20 juin, trois heures et demie du matin : Fiat
! Un catéchiste arrive de et annonce le massacre de deux Pères européens,
évidemment les PP. Isoré et Andlauer. Le feu a été mis à la résidence,
hier vers trois heures de l'après-midi. Ici, qu'allons-nous devenir
?"
"24 Juin : Les têtes de nos deux martyrs sont toujours
suspendues aux portes de la ville de Ou-I. Le mandarin a fait maçonner
la porte de la chapelle où sont les cadavres mais on peut les voir
encore par la fenêtre."
C'est le 7 Juillet que le P. Mangin écrit sa dernière
lettre.
Cependant, les bandes de Boxers se multiplient,
pillant et brûlant les villages chrétiens environnant. Aussi les
réfugiés affluent de plus en plus vers l'asile de Tchou-Kia-Ho.
En dix jours la population passe à 3 000 habitants environ.
L'armement ne dépassait pas 150 fusils ou pistolets
vieux style mais les Boxers n'étaient pas mieux armés. Les chrétiens
leur prirent même le 16 Juillet le fortin voisin de Lou-Kia-Tchoang.
La forteresse chrétienne aurait tenu si les Impériaux
n'étaient point passés par là. Le général de ce détachement était
Li-Ping-Heng, l'ancien gouverneur du Shantung. Le premier il y avait
organisé la Boxe. Les Boxers trouvèrent en lui une oreille favorable.
Mais un lieutenant à qui le général avait confié l'affaire se déroba.
Nouvelle instance des Boxers par l'intermédiaire
du mandarin de Kingchow. Cette fois le général Tchen prit l'affaire
en mains.

L'extérieur de l'église de Tchou-Kia-Ho
après l'incendie
Le mercredi 18 Juillet, bombardement en règle de
Tchou-Kia-Ho : les femmes et les enfants se réfugient à l'église.
Le vendredi 20 Juillet, apparaissent six tours en bois montées sur
des chariots de ferme comme dans les sièges du Moyen-Age. Dès sept
heures du matin, Tchou-Kia-Ho était prise, Après avoir tué dans
les rues, les assaillants arrivent dans l'église pleine de chrétiens.
Au bruit de la fusillade les femmes furent prises
de panique : "Restez en place, cria le P. Mangin, encore un peu
de temps et nous serons tous au Ciel !" Les PP. Mangin et Denn
étaient assis à l'autel face à leurs chrétiens pour les exhorter
à bien mourir. Les Boxers tiraient dans le tas. Une seconde panique
allait se produire lorsque le P. Denn, de sa voix puissante entonna
le "Confiteor " en chinois. Et tous répondirent admirablement. Quand
les voix s'éteignirent le P. Mangin renouvela l'absolution
générale, sous la fusillade. Une
femme, l'épouse de l'administrateur Chou, séparée du P. Mangin par
le banc de communion, s'était levée pour lui faire un rempart de
son corps. Peu avant dix heures, une balle abattit cette courageuse
femme sur le banc de communion. Le P. Mangin ne tarda pas à être
frappé. Le P. Denn fut blessé à son tour. Mais c'est par le feu
que les deux Pères devaient périr. Vers onze heures en effet les
nattes de roseaux qui formaient le plafond s'enflammèrent. Bientôt
l'église s'emplit d'une épaisse fumée qui suffoquait les survivants.
Les hommes sautèrent dehors par une fenêtre de la sacristie. L'ennemi
les attendait et ils périrent par le sabre. Il y eut à ce moment
des apostasies : il suffisait de crier "Pei chiao ! Je renonce à
la religion !" et on les épargnait. C'est donc la contre-épreuve
du martyre authentique des autres chrétiens.
Le 21 Juillet, lendemain du massacre, les soldats
réguliers reprirent leur marche vers Pékin laissant une bourgade
morte habitée par 1 800 cadavres de chrétiens chinois morts pour
rester fidèles au Christ. Parmi eux deux Pères français avaient
partagé leur héroïsme, les PP. Léon Mangin et Paul Denn.
A quelques kilomètres de la deux têtes pendaient aux remparts du
village de : celles des PP. Isoré et Andlauer.
Bien d'autres épisodes sanglants et d'autres martyres
ennoblirent la Mission de Sien-Hsien, celui de la petite Agnès chinoise,
Anne Wang, par exemple.
|