![]() |
![]() |
||
|
|
Né en janvier 1908, il nous a quittés en 1994. II fut l'un des plus grands soviétologues jésuites, et je crois, ai-je écrit au moment de sa mort, le plus important soviétologue français. « Soviétologue », quel drôle de nom ? diront les jeunes lecteurs aujourd'hui. Le père Henri Chambre avait été engagé par ses supérieurs en 1946 dans l'étude des questions relatives à l'Union soviétique et au marxisme, si importantes dans l'après-guerre. La formation Auparavant, il avait plongé dans la philosophie, y compris hégélienne. Dès son temps de formation, il s'était risqué à un « Avant-projet d'étude (ici résonne l'ingénieur qu'il était) sur les antinomies cosmologiques de la Raison pure selon la Wissenschaft der Logik de Hegel » ! Il avait beaucoup appris aussi d'un professeur courageux d'économie et d'éthique, Georges Jarlot, et sans doute de Lucien Febvre et Marc Bloch des Annales. Puis, il avait été résistant, on peut même dire « grand résistant », car il ne fut pas qu'un suiveur. Il cacha Juifs et Alsaciens, collabora à la première équipe des Cahiers clandestins du Témoignage chrétien, proche de Fessard, de Lubac, Chaillet. Proche aussi de J. M. Domenach, G. Dru, M. R. Simonet, du jociste A. Villette, toutes figures éminentes de cette clandestinité. Il fut au maquis du Vercors. Henri Chambre portera à jamais la marque de cette vie « clandestine » et secrète: il ne révélera jamais tout, aussi cordial qu'il pût être aussi bien avec des confrères (j'en fus) qu'avec tous ceux qu'il aida - et des pauvres parmi eux. Le soviétologue Avec le bagage de ses études de jeune jésuite et de son expérience militante et résistante, il se mit à la tâche, en 1946, à l'Action populaire - ancêtre du CERAS d'aujourd'hui - et à l'Institut d'Études Sociales de la Catho de Paris, le lieu d'enseignement des pères de l'Action populaire. Ce fut d'abord par l'approfondissement du marxisme (les cours qu'il donna sur le sujet en 47 et 48 sont déjà de haute tenue), mais ce fut bientôt davantage encore par l'étude de l'Union soviétique. Il apprit le russe pour cela, devint lecteur quotidien de la Pravda, et de tant de livres et documents touchant cet objet de recherche mystérieux. L'URSS était très secrète. Pour la connaître, il fallait se livrer à un vrai travail de « 2eme Bureau », procéder par recoupements, recherches indirectes, interprétations. Participer à la confection d'une science originale qui reçut de fait le nom de « soviétologie ». Non seulement Henri Chambre s'y distingua mais, devenu Directeur d'études à l'École Pratique des
L'événement central de la vie de chercheur d'Henri Chambre fut certainement la parution de son ouvrage, Le marxisme en Union soviétique: idéologie et institutions, aux éditions du Seuil en 1955. De quoi s'agissait-i l? D'une recherche de l'intérieur, non seulement en ce sens que l'auteur tirait tout des sources soviétiques, mais en ce sens aussi qu'il organisait toute la matière autour d'une question intérieure au marxisme depuis Marx, celle du rapport des structures économiques et des superstructures, de l'économie et de l'idéologie. Et Henri Chambre de montrer avec grande clarté qu'en Union soviétique ce rapport s'était inversé: l'idéologie était reine et maîtresse. Staline l'avait d'ailleurs proclamé. Mais sur quoi reposait alors le marxisme? Ne devenait-il pas un volontarisme? Il l'était bel et bien devenu dès Lénine, mais avec Staline surtout. L'idéologie, d'autre part, inspirant les institutions (la famille, l'état, la morale, l'éducation, le droit pénal..., voire l'économie même), finissait par évoluer au rythme des besoins des hommes - et même en fonction de quelque chose de plus profond en eux que cette sécrétion artificielle qu'était d'abord l'idéologie. On ne gouverne les hommes, un peuple, qu'en rencontrant l'homme, même si on en a d'abord violé la nature. Points de vue d'une très grande originalité, traversant l'immense érudition que communiquait en même temps le père Chambre.
Oui, on pouvait être jésuite et soviétologue, bon théologien de surcroît. Chambre appartient éminemment par là à l'histoire jésuite du XXe siècle.
Jean-Yves Calvez sj
|
Pour en savoir plus : > Une critique du livre du Père Chambre : "Union soviétique et développement économique" > Chrétiens penseurs du social > Pierre Chaillet, un jésuite atypique et et Témoignage chrétien > Autorité et bien commun : quels rapports ? par Gaston Fessard > Gaston Fessard > ETUDES - La Résistance spirituelle, > Yves de Montcheuil |
Jésuites : serviteurs
de la mission du Christ - © Compagnie de Jésus |