Jésuites de France
théoriciens et praticiens de l'image :
du XVIe au XVIIIe
Entre refus et attirance, entre fascination et réprobation traditionnellement projetés sur l'image, où se situent les jésuites du XVIIIe siècle ? Il n'est plus à démontrer que la Compagnie de Jésus, répondant à un « devoir d'intelligence », tient une place importante dans l'histoire culturelle et intellectuelle de l'époque moderne. De sa fondation par Ignace de Loyola approuvée par le pape Paul III en 1540 (bulle Regimini militantis) jusqu'à sa suppression en France en 17644, son profond engagement dans la vie de la cités, ses nombreux collèges, sa présence active dans nombre de continents lointains, la production d'abondants ouvrages dans le domaine des lettres, des sciences et des arts innervent la réflexion de ses contemporains en même temps qu'elle en est un indicateur : elle participe à la construction d'un savoir et d'un système de pensée collectifs.
Pourtant, l'histoire culturelle des jésuites du XVIIIe siècle a beaucoup moins retenu l'attention des chercheurs que celle du « Siècle d'or »; or, la pensée des Lumières étant largement définie, entre autres, comme celle de « l'intrusion du sensible », il est légitime de s'interroger sur la position prise sur ce point par les jésuites. Leur présence en France ne s'étend, certes, que sur une large première moitié du siècle: interdits par le Parlement de Paris en 1762, date de rédaction de l'article « Jésuites » de l' Encyclopédie, ils sont expulsés par Louis XV en 1764, décision saluée par D'Alembert. Pourtant, en dépit - ou en raison - des nombreux soubresauts qui annoncent cette suppression (mouvements croissants d'hostilité, pamphlets, procès, expulsion des autres royaumes des Bourbons), la Compagnie se montre particulièrement active et féconde, malgré un effectif, somme toute, assez réduit : au moment de son interdiction en 1773, elle ne regroupe dans le monde que vingt-trois mille membres. Mais elle constitue le premier ordre enseignant : en France, elle compte une centaine de collèges en 1762.
Or, l'ouverture du XVIIIe siècle marque, en France, une rupture dans l'histoire culturelle des jésuites : la Compagnie initie une nouvelle stratégie de production et d'édition littéraires qu'elle maintiendra jusqu'à son interdiction. Au moment où elle est durement frappée (en 1700, elle subit une double condamnation: celle de l'Assemblée du clergé gallican, à l'instigation de Bossuet et celle de la Faculté de théologie de Paris, qui sanctionne sa tolérance des « rites chinois »), elle offre trois réponses immédiates qui traduisent sa volonté permanente d' « agir dans le siècle », sa confiance en l'homme et sa foi dans le progrès.
En janvier 1701, seul ordre religieux à posséder désormais un périodique, elle lance la parution des Mémoires pour l'histoire des sciences et des beaux-arts dits Journal puis Mémoires de Trévoux qui seront donnés jusqu'en 1762, à raison, le plus souvent, d'un ouvrage qui paraît tous les deux mois ; les rédacteurs du premier numéro entendent rendre compte de l'actualité savante, en ouvrant leur champ à l'érudition universelle. L'année suivante voit le premier recueil de Lettres de missionnaires jésuites qui prendra le titre définitif, en 1703, de Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères par quelques missionnaires de la Compagnie de Jésus. On y propose un choix des lettres dans lesquelles les missionnaires relatent leurs activités, à côté de mémoires et de rapports scientifiques. Ces petits in-douze offrent au lecteur un vaste répertoire de « curiosités » (peuples lointains, coutumes, flore, faune, géographie, etc.). Ils répondent au goût contemporain des voyages autant qu'ils le répandent ; tout en satisfaisant à un souci apologétique, les jésuites y livrent nombre d'informations génératrices de réflexions sur la « nature » et « l'homme naturel », le « bon sauvage », le « sage chinois », la multiplicité des cultures et des « climats », etc.
La même année, est donné un manuel pédagogique destiné à tous les collèges jésuites répartis dans le monde : le De Ratione docendi ef discendi du Père de Jouvancy (1643-1719), régent français du collège parisien, qui réaffirme les principes énoncés dans le texte fondateur que constitue le Ratio studiorum du XVIe siècle mais en les actualisant.
Outre dans ces trois chantiers d'envergure, les jésuites français sont de toutes les querelles intellectuelles et font preuve d'un savoir encyclopédique. Tous les domaines sont en effet abordés : histoire (Daniel), mathématique et physique (Castel), pédagogie (Buffier), poésie, théâtre (Brumoy, Porée), rhétorique (Buffier), philosophie et esthétique (André), polémique (Bougeant), etc. Il n'est donc pas indifférent de voir comment ils se situent dans ce questionnement sur l'image car, même si certaines de leurs positions s'adaptent aux époques, aux circonstances et aux individus, leurs options centrales restent les mêmes, comme celle qui s'exprime dans leur conception de l'homme et du monde. Il s'agirait, en somme, de souligner en quoi la qualité de « jésuite » des auteurs que nous évoquons par la suite, a déterminé leur pensée.
Du XVIe siècle au XVIIIe siècle
Une longue tradition : anthropologie et théologie jésuites
Il est indispensable, en effet, de souligner que, s'il y a rupture des stratégies jésuites d'édition au début du XVIIIe siècle, celle-ci se situe dans la continuité d'une tradition théologique et anthropologique qui a, dès l'origine, accordé une place prépondérante aux sens, et, tout particulièrement, à la vue. On ne peut ici passer sous silence les fondements d'une pratique qui trouve son origine dans le texte fondateur des Exercices spirituels (1548) d'Ignace de Loyola, qui mettent en place une technique élaborée de la visualisation. Ce guide de méditations systématiques s'adresse à tous les sens en procédant, pour une part essentielle, de l'imaginaire contrôlé : il invite l'exercitant à élaborer une mise en « images » de scènes désignées et une (« composition du lieu » de leur déroulement. On peut, à juste titre, parler d' « un impérialisme radical de l'image ».
Tenant l'homme pour un composé inextricable d'âme et de chair, les jésuites privilégient la vue qu'ils placent au sommet de la hiérarchie sensorielle. Ils ne sont pas, à coup sûr, les seuls Chrétiens à recourir à l'image. À l'égard de celles qui sont créées par l'homme, la suspicion a été longue : dans la lignée de l'idéalisme platonicien qui disqualifie l'image ou de la tradition biblique qui l'interdit, de nombreux Pères de l'Église ont exprimé leur méfiance du visible (notamment Tertullien ou saint Augustin). Pourtant, la voie chrétienne va opter, peu à peu, pour un respect de l'image à laquelle elle donnera une acception spécifique. Il ne s'agit pas de répondre au principe d '« imitation » (mimesis), simulacre mensonger, mais à celui qui se fonde dans la foi en l'incarnation; la divinité est rendue visible par le Corps du Christ qui en est l'image : le Verbe divin s'est fait chair. Le recours au sensible est ainsi légitimé. De plus, le monde qui est speculum Dei (« miroir de Dieu »), est une scène pleine d'images qui offre à l'homme la possibilité d'y découvrir la présence divine. L'image n'est donc plus « idole », leurre aimé pour lui-même ou pour ce qu'il imite, mais « icône », véritable apparition, ou encore « figure » qui renvoie au spirituel.
Mais ce n'est pas sans soubresaut que s'opère cette distinction entre « idole » et « icône »... De nombreuses crises ponctuent l'histoire de leurs rapports, marquée par deux « querelles des images» particulièrement vives: la querelle isaurienne (726-843) et celle menée autour des vagues iconoclastes du XVIe siècle. Le concile de Trente (1545-1563) qui s'ouvre cinq ans après la fondation canonique de la Compagnie de Jésus, donne une inflexion forte au culte des images et, dans la lignée de l'érudition humaniste, les jésuites exaltent les pouvoirs de celles-ci, exacerbés par la technique récente de la perspective. En conséquence, ils accordent un soin tout particulier à l'édification de constructions religieuses, à leur ornementation par des statues, des fresques, des peintures, faisant appel aux plus grands comme Michel-Ange , privilégiant la couleur et le clair-obscur ainsi que les techniques du trompe-l'oeil. En 1640, à l'occasion du centenaire de la Compagnie, paraît à Anvers un ouvrage collectif abondamment illustré qu'a dirigé le P. Bolland, l'Imago Primi Soeculi Societatis Iesu . Les images instruisent et plaisent ; surtout, jouant des couleurs, elles sont susceptibles d'émouvoir, forçant ainsi la conviction du spectateur. Soucieux de prédication et veillant à une exploitation raisonnée de l'espace, des lumières et des couleurs, les jésuites se sont parfois faits eux-mêmes peintres, architectes, dessinateurs comme Andrea Pozzo (1642-1709), théoricien et praticien de l'image, émule des Vénitiens et de Rubens. Une exposition récente a donné lieu au magnifique ouvrage Baroque vision jésuite. Du Tintoret à Ruben, lequel met en lumière les liens étroits reliant les jésuites et la production picturale du XVIIe siècle ; Alain Tapié y note que les Exercices spirituels et les Adnotationes et Meditationes attribués àJérôme Nadal sont une « véritable machine à fabriquer des images ».
Celles-ci sont mises au service de l'évangélisation: les jésuites réalisent et font réaliser dans les missions intérieures ou étrangères oeuvres picturales ou statuaires; ils ornent leurs collèges de gravures et de tableaux. De plus, les images - substitut d'une absence - peuvent également servir un texte auquel elles ajoutent un poids, voire un sens supplémentaire. Cartes, plans, illustrations et croquis didactiques abondent dans leurs nombreux ouvrages historiques et géographiques ; ils témoignent du désir de s'approprier intellectuellement la matérialité du monde et de le donner à voir à autrui; ainsi, Athanasius Kircher orne de nombreux dessins sa Description de la Chine (1670). S'il n'y a, à coup sûr, pas de « style jésuite » puisque domine la volonté d'efficacité et donc d'adaptation à la culture de chaque pays, il y a fréquemment recours à l'image pour témoigner et apprendre.
Nous n'évoquerons que très sommairement les noms des plus grandes figures jésuites de la littérature française du XVIIe siècle, qui développent la thèse du primat de la vue en écho à l'épanouissement du baroque, comme Nicolas Caussin (1583-1651) prédicateur et confesseur du roi. Le titre de l'ouvrage de Louis Richeome (1544-1625), La Peinture spirituelle , dit assez sa conception de l'image peinte et « naturelle »; Pierre Le Moyne (1602-1671) use abondamment de l'image placée en contrepoint du texte de ses ouvrages. Quant à Étienne Binet (1539-1639), il dresse, dans son Essai des Merveilles, un inventaire émerveillé des realia, beautés offertes par la nature, donc Dieu, et l'oeuvre humaine. De plus, l'ouvrage, destiné aux rhéteurs, abonde en métaphores et comparaisons ; il définit une esthétique de la surprise où triomphe la figure : « Les miracles de Binet sont autant de figures: la seule merveille, c'est le langage », écrit Gérard Genette. Plus avant dans le siècle, René Rapin (16211687) tisse un lien étroit entre images et discours ainsi que Dominique Bouhours (1628-1702) dont les ouvrages connurent un grand succès d'édition : sa définition du beau s'écarte de la clarté et de la déduction géométriques pour accorder une large place à la « figure ».
À la charnière des XVIe et XVIIIe siècles, le fécond Claude-François Ménestrier (1635-1705), praticien de l'image, met en scène des images éphémères dans de fastueux spectacles: fêtes, tournois, mariages princiers, pompes funèbres, « entrées » royales dans les villes, cérémonies marquées par des feux d'artifice, ballets, processions et abondante production de devises et d'emblèmes. Théoricien prolixe, le jésuite développe dans de nombreux ouvrages sa « philosophie des images », véhicule particulièrement efficace pour la transmission du savoir et de la Vérités!. D'autres images ponctuelles sont offertes régulièrement par les collèges qui organisent, dès l'origine, des spectacles dont le faste ira grandissant. Prévus -avec précaution - dans le premier Ratio , ils mettent en scène tragédies et comédies jouées par les collégiens qui interprètent les textes écrits par les régents. Ils offrent également leurs tréteaux à la danse : le premier ballet répertorié à Louis-le-Grand date de 1638. |