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Le Frère Vicente Canas Kiwxi
martyr de la foi et de la justice

KIWXÍ,
TRAS LAS HUELLAS
DE VICENTE CAÑAS
Autores
López Terol, José Luis Carrión Pardo, José
Editorial: Carrión Pardo, José (Alborea)
Edición: 1ª
Fecha Edición: 2003
Lengua de publicación:  Castellano

Pour acheter ce livre en espagnol

  Le 16 mai 1987 on découvrait le cadavre du Frère Vicente Canas sur les rives du Juruena, dans la zone indigène de l'Etat du Mato Grosso, au Brésil. C'était un coin où le Frère Canas se réfugiait quand il voulait se consacrer à la prière et à la réflexion, ou bien rédiger les notes sur ce qu'il avait fait pendant son séjour au milieu des indigènes. C'est là aussi qu'il gardait le petit poste de radio émetteur avec lequel il communiquait avec ses compagnons de la mission.

C'était le 5 avril que Vicente avait communiqué pour la dernière fois par radio avec ses compagnons. Il leur avait alors dit qu'il pensait se rendre en bateau au village Enawene-Nawe habité par une tribu indigène avec laquelle la Mission Anchieta - à laquelle appartenait le Frère Canas - était entrée en contact en 1974. Cette tribu n'avait jamais de relations avec personne en dehors de son environnement immédiat; aussi gardait-elle intacte sa culture originale. Elle comprenait environ 150 personnes.

Après deux années de contacts périodiques, le Frère canas alla vivre avec eux. Vicente fut officiellement adopté par la tribu conformément aux règles de celle-ci. Et il se fit ainsi Indien parmi les Indiens. Il travaillait avec eux à la culture du maïs et du manioc ; il les accompagnait dans leurs expéditions de pêche, participait à leurs cérémonies interminables durant parfois douze ou même dix-huit heures, et s'abstenait comme eux de manger de la viande. Ses compagnons de mission l'appelaient "le bénédictin de la forêt".

Vicente n'avait aucun diplôme universitaire d'anthropologie ou de théologie ; il s'était préparé à faire les travaux domestiques des communautés de la Compagnie de Jésus. Désireux d'être envoyé dans un pays de mission, il fut envoyé au Brésil où il s'occupa de la cuisine du séminaire de Diamantina, au Mato grosso Et cela jusqu'à ce que des circonstances imprévues le conduisent à aller travailler avec les indigènes.

C'était en 1969. Une épidémie de grippe décimait une tribu indigène connue sous le nom de lèvres de bois, surnom que leur avait donné les blancs lorsqu'ils virent comment les indigènes introduisaient un petit disque de bois dans leurs lèvres perforées. Sur les 600 membres que comptait la tribu, les représentants officiels du gouvernement leur avait rendu visite, il n'en restait plus que 90 lorsque les autorités de l'Etat s'adressèrent, pour lui demander son aide, au Père Antonio Ipasi, de la Mission Anchieta ; celui-ci s'y rendit en compagnie du Frère Vicente. D'octobre 1969 à avril 1970, Vicente se consacra corps et âme à prendre soin des survivants. Une fois passé le temps critique de l'épidémie, le gouvernement déplaça la tribu dans une autre zone. Pendant ce temps, le Frère Vicente avait pu constater la fragilité de la situation dans laquelle vivaient les indigènes, les ravages que faisait parmi ceux-ci ce qu'on appelle "la civilisation" et l'urgence qu'il y avait que quelqu'un défende leur dignité, leurs droits et leur patrimoine culturel. Vicente décida de se consacrer totalement à la cause indigène.

L'image traditionnelle du Frère jésuite que le Frère Vicente avait amenée au Brésil subit une transformation profonde en lui-même au contact des Indiens. Et cela le changea en l'un des membres les plus en avance de la Mission Anchieta. Vicente fit partie de la première expédition qui, en 1971, établit les premiers contacts avec la tribu Myki (vingt-cinq membres vivant encore comme à l'âge de pierre), et trois années plus tard en 1974, à l'expédition qui le conduisit chez les Enawene-Nawe.

Au contact de ces populations prit naissance un nouveau style de mission, en accord avec les nouveaux horizons de la missiologie et de la théologie des religions qui commençaient à poindre, avec l'aide de l'anthropologie. Vicente s'engagea dans le projet sans regarder en arrière. Lors d'une interview que, un an avant sa mort, il accorda à une revue de pastorale indigène, il définit en toute liberté sa mission : m'établir au milieu d'eux, me faire présent à eux. Sa vive intelligence et l'intuition de son esprit éveillé suppléaient largement à son manque de formation académique en théologie ou en anthropologie. Sa vie avec les Enawene-Nawe l'amena à rédiger des observations ethnographiques d'une extraordinaire richesse où se manifeste une profonde connaissance, même théorique, de la culture indigène.

Mais vivre avec les tribus indigènes n'est pas chose facile. En premier lieu, il faut une grande résistance physique pour supporter les longs voyages en canoë, pour participer pendant des heures entières aux danses rituelles ou aux fêtes durant des nuits entières. Pour parvenir à ce qu'il appelait une intégration biologique et à se comporter comme eux, Vicente passa cinq années de suite sans sortir de la zone.

Un autre problème est celui de la langue. Vicente n'avait pas de don spécial pour les langues, ni non plus, peut-être, assez de patience pour les apprendre. Il ne parvint pas à dominer le portugais qu'il parlait en y mêlant de l'espagnol, sa langue maternelle, bien qu'il n'eût aucune difficulté pour le comprendre et se faire comprendre. Mais la langue des Enawene-Nawe n'a rien de commun avec les langues européennes et Vicente la parlait vraiment mal. Néanmoins, il ne pensa jamais que c'était une barrière infranchissable : pour communiquer, c'est le monde culturel qui est important, disait-il. Et, pour ce qui est de la connaissance culturelle, personne ne le dépassait.

Vivre avec la tribu exigeait un grand respect de leur culture, en veillant avec soin à empêcher que des éléments qui lui sont étrangers ne s'y infiltrent, à moins que les indigènes eux-mêmes, après discussions et délibérations, ne le demandent. C'est pour cela que Vicente s'était construit une cabane à 60 km du village. Dans cette cabane - celle-là même où il fut assassiné -, il gardait les objets de la civilisation : les vêtements qu'il mettait pour aller en ville, la radio avec laquelle il communiquait avec ses compagnons de la mission, les appareils et le matériel dont il se servait pour fabriquer de fausses dents pour les indigènes, ses livres et le combustible pour le bateau avec lequel il allait au village et en revenait. Il n'y manquait pas non plus certains objets curieux (choses de blancs), comme une collection de flèches trouvée après sa mort.

Le respect de la culture est lié au délicat problème de l'évangélisation . L'Evangile que le missionnaire apporte arrive habillé d'une culture totalement étrangère à la population indigène. Comment annoncer le Christ sans les termes d'une culture ? La réponse de Vicente était d'incarner l'annonce dans le témoignage de sa propre vie vécue dans la solidarité avec le peuple. La pastorale missionnaire, c'est d'être là sans rien proclamer, puisqu'il n'est pas possible d'annoncer un Christ dépouillé de son vêtement sémitique ou grec.

La tension est vraiment aiguë entre le respect de la culture et le désir de proclamer l'Evangile aux indigènes du Brésil, groupes extrêmement réduits, et désarmés face aux grandes civilisations. L'expérience a montré que l'évangélisation peut se changer en un cheval de Troie qui prive une population de ses structures tribales, débilite sa culture et transforme ses membres en un groupe de prolétaires. Bien entendu, il ne manque pas parmi les indigènes d'individus qui désirent jouir des avantages de la civilisation et, pour cela, font semblant d'accepter le christianisme. Ils finissent souvent dans les banlieues misérables des villes. C'est pourquoi le témoignage évangélique du missionnaire commence par la défense de la survie de la tribu, dans un total respect de sa culture et de la qualité de la vie, dans le cadre de l'intégrité du territoire. Dépouillés de leurs terres et privés des ressources naturelles de la pêche, les Enawene-Nawe n'auraient plus l'unique aliment leur assurant la protéine animale. Ils finiraient pas disparaître. Vicente canas le savait si bien qu'il est mort pour avoir défendu les droits des indigènes de vivre dans leur environnement traditionnel.

Son corps fut découvert plus d'un mois après son assassinat. Le long silence qui précéda cette découverte ne fut pas cause de préoccupation pour ses compagnons, parce qu'il passait fréquemment de longs temps avec les Enawene-Nawe sans pouvoir communiquer avec le monde extérieur. Il venait de dire le 5 avril qu'il partirait le lendemain pour le village et que, pour cette raison, c'était là sa dernière communication pour un certain temps. Au milieu de mai, un groupe de ses compagnons alla rendre visite au village. Mais en passant auprès de sa cabane, ils virent que le bateau était amarré au rivage du fleuve, chargé comme s'il était sur le point de partir, mais presque coulé dans l'eau. On trouva dans la cabane son corps dépouillé de ses vêtements, avec les boucles d'oreilles et les bracelets que portent les indigènes. Il ne fait aucun doute que Vicente était sur le point de prendre son bateau quand on l'assassina. Peut-être revenait-il à la cabane pour chercher d'ultimes choses quand les assassins le surprirent.

Vicente est mort martyr de la foi qui était au coeur de sa vie et de la justice qui l'amena à faire sienne la cause des populations indigènes. Il vécut aussi à l'avance ce que devait dire la 34e Congrégation Générale de la Compagnie de Jésus, faisant de sa vie un témoignage du respect dû aux cultures indigènes et à la nécessité du dialogue interreligieux dans la proclamation de l'Evangile. Le journal qu'il tenait est une preuve irréfutable de la profonde admiration et du respect qu'il avait pour la culture et la religion du peuple avec lequel il vivait.

Quand, à partir de 1984, le territoire des Enawene-Nawe commença à être victime de commerçants sans scrupules, ceux-ci jurèrent de faire mourir Vicente. Les hors-la-loi, les pillards et les hommes politiques à la recherche de vols faciles savaient que la tribu avait en Vicente un défenseur inconditionnel qui ne céderait pas un pouce de terrain aussi longtemps qu'il vivrait. La seule solution était de l'éliminer. Vicente savait le danger qui menaçait les indigènes ; et c'est pour cela qu'il voulut rester à leur côté. Il était pleinement conscient que cette décision mettait sa propre vie en jeu. Mais l'amour qu'il ressentait pour le peuple qui l'avait adopté et lui avait donné un nouveau nom - Kiwxi - était plus fort que la peur de perdre sa vie. Personne n'a de plus grand amour que celui qui donne sa vie pour ses amis.

Les assassins de Vicente n'ont pas encore été jugés. Le procès se traîne dans les couloirs de la justice brésilienne. Bien que l'expertise policière ait confirmé la mort violente, la commission chargée de tirer les faits au clair progresse avec une lenteur désespérante. Par une recherche parallèle, on a découvert que le délégué de la police appartenait au groupe de ceux qui avaient ourdi le crime.

Le Conseil Indigène Missionnaire (CIMI), organe de la Conférence Episcopale pour le travail avec les indigènes, et l'Organisation Anchieta (OPAN), très proche de Vicente, n'ont pas voulu que tout cela tombe dans l'oubli. Grâce à leurs efforts, sept ans plus tard, en 1993, l'affaire a pu être portée devant les tribunaux. En mai 1994, le tribunal reconnut la dénonciation recevable et fixa au mois de septembre la date de l'interrogatoire. Mais le procès en resta là et demeura ainsi jusqu'en 1996.

La raison primordiale pour laquelle la cause avance si lentement doit être recherchée dans les méandres de l'administration de la justice au Brésil. Mais il faut aussi faire la part en cela au manque de moyens financiers pour poursuivre une recherche privée. Le Dr Luiz Eduardo Greenhalgh, spécialiste des droits de l'homme, et une religieuse nord-américaine, Mary Nola, ont obtenu que le procès passe de la juridiction de l'Etat à la juridiction fédérale, où on espère trouver des juges plus impartiaux. Les choses en sont là, treize ans après l'assassinat...

Dans l'homélie qu'il prononça lors des funérailles de Vicente Kiwxi, Mgr. Erwin Kràutler parla des religieux et des religieuses qui, comme Vicente, font partie d'une innombrable légion de martyrs anonymes, Indiens, petits cultivateurs, humbles pères de famille, hommes et femmes qui, au cours des dernières années, ont souffert le même martyre. Combien ont pour sépulture les maquis d'Amazonie !

Personne ne peut le dire, mais nous savons qu'ils sont nombreux. Nous savons aussi que les assassins se promènent dans les rues de nos villes, bras dessus bras dessous avec des hommes puissants, comme si rien ne s'était passé. L'accusation portée par Mgr Kràutler, il y a treize ans, est toujours aussi actuelle. Aussi, nous ne pouvons pas renoncer à notre entreprise.

Le Père Bartolomé Melia, S.J., de la Province du Paraguay, anthropologue connu qui vécut avec Vicente dans le village indigène, a écrit une biographie de celui-ci : Vicente Kiwxi, cristiano desnudo. Il écrit :

"Le Frère Vicente était un excellent cuisinier, un infirmier attentif, un bon mécanicien, un pêcheur expérimenté, un habile chasseur et, dans ses dernières années, un dentiste compétent... Un homme hors du commun ; homme de frontière qui se vit acculé à prendre des décisions pleines de risques. Vicente n'a jamais cessé d'être un homme libre et vrai. Radical sans être radicalisé, il maintint ses opinions de base face à n'importe quelle autorité humaine. Les responsabilités qu'il a assumées avec le peuple Enawene-Nawe exigeaient de lui force et constance s'il voulait maintenir le cap qu'il avait choisi. A la frontière culturelle et religieuse où il vivait, Vicente était passé avec armes et bagages chez les Enawene-Nawe. Il ne menait pas une double vie de même qu'il ne portait pas deux chemises. La pratique de la religiosité indigène marquait sa foi chrétienne. Il ne l'expliquait pas, mais il le vivait dans une grande paix et sans aucun scrupule de conscience".

Et le Père Melia conclut: "Il n'est pas commode d'avoir pour compagnon de vie et de vocation un martyr ; encore moins, un martyr comme Vicente. Son souvenir brûle intérieurement et exige beaucoup. C'est là une grâce de Dieu".

 

 

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