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Le bois à l'épreuve du ciseau guarani
par Ticio Escobar, historien de l'art

Au XVIe siècle, l'organisation des terres nouvellement découvertes en Amérique ne pouvait se concevoir sans une «conquête spirituelle» des populations autochtones que les missionnaires furent chargés d'instruire et de convertir au christianisme.

Dans cette stratégie d'évangélisation, ceux-ci vont utiliser les pratiques artistiques. Ils développent les goûts et les dons innés des Indiens pour la musique. Ils leur enseignent l'architecture, la sculpture et dans une moindre mesure la peinture.

Dans les ateliers des missions, les Guaranis vont sculpter le bois à partir des modèles européens, sculptures importées et surtout gravures qui ont largement circulé dans l'Amérique coloniale. Les maîtres souhaitaient une copie fidèle des modèles et privilégiaient la pure habileté manuelle pour l'imitation au détriment de toute inventivité créatrice. Destinées exclusivement aux édifices religieux, les sculptures se référaient aux normes de l'esthétique baroque qui joue sur l'impact émotif.

Les images renforçaient les prédications, elles devaient stimuler la sensibilité de l'indigène et renforcer son adhésion au christianisme. L'esthétique mesurée des Guaranis se trouvaient aux antipodes de la figuration baroque exaltée. Cette sensibilité propre des copistes indiens, comme leur manque d'expérience en sculpture sur bois, ont apporté des distorsions par rapport aux modèles originaux. Ces transgressions constituent l'originalité du baroque guarani.

L'organisation différente des missions jésuites et franciscaines se retrouvent dans la production artistique.

Les missions jésuites, autonomes par rapport au gouvernement provincial, plus rigoureuses dans leur fonctionnement interne, ont mis sur pied des ateliers quasi permanents, destinés au-delà de la production même d'oeuvres, à lutter contre toute forme d'inaction. Les jésuites ont cherché à maintenir le sens original des modèles et à reproduire le goût des métropoles. Cependant ils ont dû assumer la manière propre de sentir, de concevoir et de sculpter des copistes indiens. La complexité de l'équilibre interne de l'oeuvre, l'agitation des drapés se simplifient ; les courbes s'achèvent en lignes droites, en angles plats.

Les missions franciscaines étaient davantage intégrées à l'ordre économique et social de la Province : les Indiens y étaient soumis à l'encomendia. Cette intégration, le fait que les ateliers fonctionnaient de manière épisodique, permirent davantage à la sensibilité indienne de s'exprimer. Les sculptures cherchent à éliminer le dramatisme mouvementé du baroque et le concept réaliste du schéma figuratif. Les corps sont plus statiques, les drapés perdent de leur ampleur et se transforment en plissés rigides qui soutiennent verticalement la pièce. Les affectations pathétiques sont neutralisés : le sang du Christ se transforme en une sorte de décor ornemental régulier, le geste du crucifié acquiert un sens hiératique et calme, étranger aux crispations de l'agonie.

Cependant l'austérité de ces pièces manifeste surtout le goût de la mesure de l'esthétique guarani.

Ainsi au-delà de l'art baroque, imposé aux Indiens obligés de renier leur religion et leurs institutions culturelles, va se développer un art baroque guarani qui prend en compte les schémas visuels indigènes (formalisme, symétrie, tendance linéaire) pour réorganiser la forme européenne et donner naissance à des images nouvelles qui seront la matrice de toute une tradition imaginaire paraguayenne.

d'après Ticio Escobar, historien de l'art

 

 

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