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Vous qui avez connu de près le P. Arrupe et avez collaboré avec lui, pourriez-vous nous décrire un peu sa personnalité ? Quels étaient les traits principaux de son caractère ? Ma réponse va tous décevoir. J'ai peu connu le P. Arrupe. Comme supérieur provincial au Proche-Orient, je le rencontrais peut-étre une fois par an et, une fois supérieur général, une vraie conversation avec lui était à peine possible. Il ne pouvait plus exprimer malheureusement ce que sans doute il a voulu me dire, jeune supérieur général inexpérimenté. De toute manière, je le connais comme un homme qui dans son accueil et son amabilité portait un grand zèle pour la maison de Dieu. Son dernier jour d'activité le caractérise bien. Il était à Bangkok au milieu de jésuites au service des réfugiés. C'est le Père Arrupe qui avait lancé ce service. A Bangkok, il remerciait les jésuites pour leur engagement désintéressé, il les encourageait à continuer ce travail difficile, mais n'hésitait pas non plus à souhaiter que le service des réfugiés collabore davantage avec les organisations de l'église locale, et surtout, à rappeler la vie de prière intense que ce service aux réfugiés supposait pour exprimer l'amour du Christ à l'homme souffrant, au pauvre parmi les pauvres qu'est le réfugié. Et comme supérieur ? Comment définiriez-vous les marques de son talent, on tant que supérieur général de la Compagnie ? A peine nommé provincial au Proche-Orient, j'ai rencontré pour/a première fois le P. Ampe on pleine rue, prés de la Curie. Sa première parole a été pour me dire qu'il avait confiance en moi. Son gouvernement était essentiellement une large collaboration avec des jésuites à qui il donnait sa confiance. De ces hommes de confiance, il faisait une véritable communauté d'amis dans le Seigneur qui assurait que la gestion de centaines de projets et d'institutions ne soit celle d'une entreprise multinationale, mais d'un corps apostolique qui aujourd'hui continue la mission du Christ. Contre toute industrialisation ou bureaucratisation dans nos oeuvres, le P. Arrupe voulait maintenir l'aide de l'homme à l'homme - ayudar a las almas de saint lgnace - pour cette rencontre qui est le sens de toute vie humaine, la rencontre personnelle avec le Christ. Sans mépriser l'organisation et l'administration, le P. Arrupe visait un mode de gouverner hautement personnalisé, avec des hommes et pour les hommes, où sa propre personnalité pouvait donner le meilleur de lui-même, en priant et en inspirant pour la plus grande gloire de Dieu. Le P. Arrupe a vécu des temps de changements importants dans l'Eglise - avec le Concile Vatican Il à ses débuts - et dans la Compagnie de Jésus, avec les changements qu'impliquait l'option pour la justice qui procède de la foi. Quel fut le rôle du P. Arrupe dans tous ces changements ? On a dit qu'il avait devancé son temps et qu'il avait été capable d'anticiper l'avenir ? Le rôle du P. Arrupe dans les temps troublants de l'aprés Concile fut d'abord de croire dans le printemps de l'Eglise, comme Jean-Paul II caractérisait cette période. Le P. Arrupe fut convaincu que c'était l'Esprit qui avait parlé à l'Eglise. D'où en même temps son ouverture à tout ce que l'Esprit inspirait. Justement parce qu'il s'agissait de l'Esprit, le P.Arrupe était moins l'homme des changements que celui des conversions. Une fois il me disait, comme en passant : nous sommes des parvenus, de nouveaux riches qui étalent comme des trésors les mots du Concile : l'Eglise des pauvres, la communion, les signes des temps,le siècle des laïcs, . . . et nous oublions que vivre toutes ces paroles du Concile nécessite une conversion de notre coeur. Le drame de la vie du P. Arrupe était de voir tant de changements se faire sans cette conversion des coeurs, avec alors des effets désastreux pour l'Eglise - et aussi pour la Compagnie - et de continuer quand même à croire à l'Esprit qui, en tant d'initiatives et d'aggiornamenti, préparait son Eglise pour le 3e millennium. En cette fidélité à l'Esprit du Concile malgré tant d'erreurs et d'échecs faits en son nom, le P. Arrupe vivait d'une grande foi en Celui qui, en tout et malgré tout, veut écrire l'histoire avec nous.
Durant l'homélie des funérailles du P. Arrupe vous avez affirmé que "sans avoir changé la Compagnie de Jésus, il l'a sans aucun doute rendue très différente". En quoi consiste cette différence ? En quoi les jésuites d'aujourd'hui sont-ils différents de ceux qui ont précédé Arrupe ? Comparer les jésuites avant et après Arrupe est assez facile - tant de choses ont changé - mais on risque de faire de cette comparaison un procès pour ou contre le P. Arrupe. Lorsque le P. Arrupe rendit visite à Paris pour la première fois, j'y étais présent mais mes études ne m'ont pas permis d'aller l'écouter. Le soir au repas, je demandais ce que le nouveau général avait dit aux jésuites de Paris. Ce fut un tollé. Il semble que le P. Arrupe avait dit qu'un jésuite qui est fidèle à ses obligations religieuses n'était pas automatiquement un bon jésuite. Cette observation fut considérée scandaleuse. Pourtant le P. Arrupe a voulu faire appel à ce qui est le plus classique de la spiritualité ignatienne, à savoir le "magis" bien connu en insistant que "magis" ne signifie pas faire davantage "travailler encore plus" mais se laisser saisir de plus en plus par l'Esprit pour être vraiment serviteur de la mission du Christ, avec toute la disponibilité d'avoir des surprises à assumer, des conversions du coeur à faire, de prendre des chemins neufs, parfois pleins de risques, mais tout pour continuer la mission du Christ aujourd'hui. En cet incident banal de Paris se lit la comparaison entre une Compagnie splendide pré-conciliaire et une Compagnie qui dans l'Eglise et pour l'Eglise sait faire face à de nouveaux défis, à de nouveaux appels sans avoir la sécurité des Jésuites d'avant le Concile. Le Généralat du P. Arrupe a été marqué par de fortes tensions avec le Vatican, tensions qu'il surmonta en suivant la norme de l'obéissance. Avez-vous eu connaissance de ces moments de tension ? Comment le P. Arrupe a-t-il vécu cette obéissance ? Vivant longtemps au Proche-Orient, une région jusqu'aujourd'hui très explosive, j'avais avec les confrères là-bas d'autres préoccupations que des tensions entre le Vatican et la Compagnie. Lorsque je fus élu, le futur Cardinal Paolo Dezza et le futur archevêque Giuseppe Pittau avaient déjà rétabli la communication de confiance entre le Vatican et la Curie de la Compagnie. Parce que les jésuites pendant tout le temps de l'existence de la Compagnie ont continué pour l'Eglise la mission du Christ dans des régions ou dans des champs difficiles, souvent comme des pionniers, il ne faut pas s'étonner que l'obéissance au Saint Père se vît dans une ambiance de tentatives et d'erreurs possibles, de malentendus et de contestations. Encore récemment le Saint Père a mis on relief la figure du Père Matteo Ricci qui commençait sa mission à Pékin g il y a quatre siècles. Cette mission aussi a provoqué des critiques et a été pendant de longues années à l'origine de tensions à l'intérieur de l'Eglise. Lorsque saint lgnace demandait à la Compagnie d'être affectivement et effectivement obéissante au Vicaire du Christ en terre, il savait déjà par expérience que cette obéissance ne serait pas toujours paisible, mais plutôt dramatique à cause des exigences de la mission du Christ. Encore aujourd'hui il serait injuste de parler d'une Compagnie "rebelle" même si nous aurons encore à croître en un véritable "sentire cum Ecclesia", une Eglise, elle aussi, bien diverse de œlle qu'a connu lgnace. Que vous rappelle ce moment où la Congrégation Générale de la Compagnie vous a élu comme Préposé Général, alors que le P. Arrupe très infirme était encore vivant ? Quel souvenir avez-vous de cette première rencontre entre vous deux, celui qui n'est plus Général et celui qui est devenu Général ? Au moins pour moi une élection au premier tour a été une surprise. Je ne croyais pas figurer dans les listes des candidats possibles, composées par les journalistes. Dans la Compagnie tout jésuite doit être disponible pour n'importe quelle mission, il en est de même pour le Général. On ne lui demande pas s'il accepte ou s'il n'accepte pas. Au contraire on demande la bénédiction du Saint Père et personne ne peut quitter l'aula avant que le Saint Père donne de cette manière son accord. Car dans le cas où le Saint Père ne le donnerait pas, il faut élire immédiatement un autre. Nous avons dû attendre un peu, car le Saint Père survolait à ce moment-là l'Autriche. Une fois atterri, le Saint Père par l'intermédiaire de Radio Vatican a donné sa bénédiction et les portes de l'aula se sont ouvertes. Le premier à nous joindre était le P. Arrupe, soutenu par le Frère Bandera. Emus, on s'est embrassé. J'ai cru entendre le Père Arrupe dire qu'il n'était plus supérieur général, et alors je l'ai assuré qu'il restait au sens plénier "notre père". Comme un père, il a encore, pendant de longues années de silence et de souffrance, inspiré la Compagnie en sa mission de prier et de souffrir pour l'Eglise en tant que compagnon de Jésus. Une dernière question, Père Kolvenbach : comment sont les jésuites d'aujourd'hui, du XXle siècle ? Continuent-ils à travailler aux frontières ? Continuent-ils leur option pour les pauvres ? Quel est l'héritage que le P. Arrupe a laissé à la Compagnie ? Les frontières de l'Eglise - et de l'humanité - dans le troisième millénaire se situent dans le dialogue interreligieux, dans le besoin constant - aujourd'hui plus que janais - de transmettre aux jeunes les valeurs humaines et chrétiennes, et dans l'assistance à des millions de personnes déplacées à cause des guerres et des calamités. La catastrophe à laquelle peut mener le conflit religieux a été récemment soulignée par le Saint Père et se trouve sous les yeux du monde entier. Comme je vous l'ai dit auparavant on parlant du Père Ricci, la Compagnie a une longue tradition on ce domaine. Depuis plusieurs années nous avons créé à la Curie de Rome un Secrétariat pour le Dialogue interreligieux qui coordonne les activités des jésuites. Actuellement nous avons plus de 100 jésuites spécialisés dans le bouddhisme, l'islamisme, le judaïsme et l'hindouisme. Dans le domaine de l'éducation 4 560 jésuites collaborent avec des laïcs à la gestion de 1 611 instituts d'enseignement parmi lesquels on compte 167 universités et 38 instituts professionnels. Les jésuites qui travaillent dans l'éducation constituent 22% de tous les membres de la Compagnie. Pour terminer, le Service des Réfugiés, qui, comme je l'ai dit déjà, a été fondé parle P. Arrupe il y a plus de vingt ans. Il continue d'assister une foule de personnes toujours plus nombreuses, victimes de guerres ou de calamités. 110 jésuites, avec la collaboration de laïcs et d'autres religieux, s'efforcent d'adoucir les conditions de vie humaine de millions de personnes qui se voient contraintes d'abandonner leur demeure et leurs biens pour éviter des maux pires encore. Je crois que l'héritage du Père Arrupe saute aux yeux dans ces activités apostoliques de la Compagnie de Jésus. (Original espagnol) |
> Des liens internet à l'occasion du centenaire de la naissance du Père Arrupe Quelques livres pour en savoir plus : > Pedro Arrupe, Ecrits pour évangéliser, Desclée de Brouwer - Bellarmin, Paris 1985 > Pedro Arrupe, L'espérance ne trompe pas, préface d'Henri Madelin, Le Centurion, Paris 1981 > Pedro Arrupe, Promouvoir la justice, Cerf, Paris 1985 > Jean-Yves Calvez, Le Père Arrupe : L'Eglise après le Concile, Cerf, Paris 1997 |
Jésuites : serviteurs
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