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Itinéraire d'un apôtre
PAUL LEGAVRE s.j.
Cet homme hors du commun a profondément marqué l'Ordre
des jésuites, dont il avait été élu supérieur général en 1965, pendant
le Concile Vatican II. Pour beaucoup, ce
Basque espagnol (comme saint Ignace) a
refondé la Compagnie de Jésus, dans le contexte bouillonnant et difficile
de l'après-Concile. Il lui a permis de vivre une mue profonde,
dans un retour aux sources qui l'engage résolument dans le service de
Dieu auquel sa mission la voue.
Un leader spirituel
Son
destin fut exceptionnel. Etudiant en médecine à Madrid et membre d'une
conférence St-Vincent de Paul, il est témoin de plusieurs guérisons à
Lourdes et décide de consacrer sa vie à Dieu. Il entre dans la Compagnie
de Jésus en janvier 1927. Quand le gouvernement républicain espagnol dissout
l'Ordre, en 1932, il quitte l'Espagne et poursuit ses études en Belgique,
en Hollande et aux Etats-Unis, où il est ordonné prêtre. A New York, il
est aumônier des hispanophones en prison. Depuis longtemps désireux d'être
missionnaire, il part en 1938 pour le Japon, où il est bientôt maître
des novices, à Hiroshima. Quand explose
la première bombe atomique, il se dévoue sans compter auprès des blessés.
Plus tard, il est supérieur des jésuites du Japon, d'où il est appelé
pour être élu supérieur général des jésuites en 1965.
Selon le Père Calvez, qui fut assistant général auprès
de lui à Rome et son plus récent biographe, il fut l'un des acteurs du
réveil conciliaire et un leader spirituel en son temps, comme Dom Helder
Camara à Recife et, de façon très différente, Frère Roger aujourd'hui
à Taizé. Son dynamisme spirituel, son tempérament
mystique et passionné, mais aussi sa grande bonté, toujours attentive
à chaque personne concrète, exercèrent un rayonnement sur les jésuites
et sur beaucoup dans l'Eglise.
Le combat pour la foi et la justice
Président
de l'Union des supérieurs généraux de 1965 à 1983, le Père Arrupe participe
aux grandes assemblées de l'Eglise. Il oeuvre de toutes ses forces pour
la rénovation de la vie religieuse. Il aide
alors puissamment les jésuites à comprendre leur mission comme un service
de la foi qui implique un combat pour la justice. Ses
incessants voyages lui permettent de réaliser qu'une part au moins de
l'incroyance contemporaine s'explique par le scandale de l'injustice sociale,
criante dans nombre de pays du sud.
Peu de temps avant la thrombose qui va le réduire au
silence de l'infirmité pendant les dix dernières années de sa vie, il
crée le Service
jésuite des réfugiés (JRS), car, disait-il, dépouillés de
tout, les réfugiés sont les plus pauvres des pauvres. Missionnaire dans
l'âme, il veut que l'Evangile soit annoncé dans les langues et les cultures
du monde. Cette nécessaire inculturation de la foi est l'une de ses intuitions
les plus fécondes. Il veut aussi que les jésuites, comme éducateurs, aident
chacun à devenir "un homme-pour-les-autres".
Trois amours
En
ces périodes de remises en cause et de crise dans les sociétés et dans
l'Eglise, y compris dans la Compagnie de Jésus, il fut souvent incompris.
Paul VI puis Jean-Paul Il, avec des tempéraments et dans des conjonctures
différents, furent déconcertés par les chemins nouveaux que les jésuites
essayaient d'ouvrir, dans leur attention aux évolutions qui bouleversaient
les mentalités et les sociétés. Il en souffrit beaucoup, lui pour qui
le principe et fondement de la Compagnie
de Jésus résidait dans la promesse spéciale que les jésuites font à Dieu
d'obéir au pape, "Vicaire du Christ sur terre", pour les missions
confiées par lui.
Sensible aux "irruptions amoureuses" de Dieu et de sa
providence, il reconnaissait trois amours
dans son existence. Celui de la Compagnie et de ses frères,
jusqu'au bout. L'amour de I'Eglise,
que l'Esprit ne cesse d'animer. Enfin l'amour
du Christ, qui était l'idéal et le centre de sa vie.
Heureux les artisans de paix !
L'un de ses textes relatant l'explosion de la bomble
atomique à Hiroshima permet d'entendre sa voix et d'approcher davantage
la foi profonde de cet homme de décision et de compassion.
"Les flammes sautaient
de maison en maison, dressant un mur infranchissable d'immenses
langues rougeâtres. Une fumée noire, dense et aveuglante; enveloppait
complètement les rues et sortait des édifices dont le bois était
la proie des flammes. (...) Il n'y avait pas de temps à perdre.
Nous ne pouvions faire que deux choses prier intensément et travailler
sans relâche. Avant de prendre une décision concrète, je me rendis
à la chapelle, dont un mur avait été pulvérisé, pour demander au
Seigneur de nous éclairer dans les affreuses ténèbres où nous nous
trouvions soudainement plongés. Partout régnait la mort, la destruction.
Nous étions anéantis par notre propre impuissance. Mais Lui là-bas,
au tabernacle, connaissait tout, voyait tout, et n'attendait que
notre invitation pour participer avec nous à l'oeuvre de reconstruction
qui allait suivre.
Que Dieu semble proche dans le
fracas de la tempête ! Et combien davantage l'éprouve-t-on encore
quand on vit parmi des millions d'infidèles qui jamais ne l'invoquent,
parce qu'ils ne le connaissent pas ! Tout le poids moral de la prière
nous incombait, petite poignée de jésuites qui, dans cette maison
de Nagatsuka, connaissions Celui qui peut apaiser les vagues déchaînées
de la mer ... et les flammes d'un incendie.
Lorsque je quittai la chapelle,
ma résolution était prise. Notre maison devait se transformer en
hôpital improvisé. Tous adhérèrent à cette idée avec ardeur, et
dans un enthousiasme né du chagrin provoqué par la vue de tant de
souffrances, se déclarèrent prêts à y collaborer (...) Avant même
le retour de ceux qui étaient partis à la recherche de vivres, se
pressait chez nous une grande foule, aux corps défigurés et mutilés."
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in Pedro Arrupe, L'espérance ne trompe pas,
pp 203-205.
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> Des liens internet à l'occasion
du centenaire de la naissance du Père Arrupe
Quelques livres pour en savoir plus :
> Pedro Arrupe, Ecrits
pour évangéliser, Desclée de Brouwer - Bellarmin,
Paris 1985
> Pedro
Arrupe, L'espérance ne trompe pas, préface
d'Henri Madelin, Le Centurion, Paris 1981
> Pedro Arrupe, Promouvoir
la justice, Cerf, Paris 1985
> Jean-Yves Calvez, Le
Père Arrupe : L'Eglise après le Concile, Cerf, Paris
1997
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