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Le souci d'être présent à ce qui se passe aujourd'hui

Marcel TETU
(1909 - 2000)

Né à Marseille le 28 Février 1909, deuxième des cinq enfants d'une famille d'industriels, Marcel nous a quittés le 16 février 2000, à quelques jours de ses 91 ans. Le 14 Janvier il travaillait encore et c'est sans doute cette image qui reste d'abord : celle d'un travailleur infatigable. Peut-être cela s'enracinait-il dans l'expérience que son père lui avait fait faire adolescent, en l'emmenant parfois dans son entreprise pour l'initier à ses responsabilités. Il fait ses études secondaires à l'école Mélizan, puis au collège de Provence, où il rencontre les jésuites. La mémoire collective a retenu qu'un chauffeur le conduisait en classe…

Il rentre au noviciat d'Yzeure en 1927. La période "de formation" sera très longue pour lui : par suite des circonstances et de la guerre, il fera six ans dans les collèges (Lyon, Beyrouth, Avignon, Beyrouth une seconde fois). Il sera aussi mobilisé dans les Chasseurs Alpins et, plus tard, racontera fréquemment comment le "Chasseur Tétu" reçut la mission de photographier avec tous les officiers le prince Raynier en visite, et comment, à son grand dépit, il fut renvoyé à la cantine de la troupe : il ne s'en est jamais remis !

Après le 3° An à Paray-le-Monial, il va à Vanves, puis à Paris, au Châtelard et Lyon-Sala …

En 59 va s'ouvrir pour lui une nouvelle étape à la villa St-Hugues, alors à St-Egrève, sur la route de Lyon à Grenoble. Avec toute la maison, il monte en 62 à Biviers et y restera jusqu'en 94, date à laquelle, St-Hugues étant remis à la Communauté Vie Chrétienne, il rejoint la maison de la rue Haxo : cela lui fera 41 ans à Grenoble. Dans ce cadre, il donne retraites et sessions. Surtout, il découvre peu à peu une nouvelle piste pour laquelle ses connaissances théâtrales seront utiles : le cinéma. Il va former des groupes du genre ciné-club, mais qui s'intéresseront aux films les plus récents, au lieu d'aller rechercher les "classiques" de cinémathèque. En cela se manifeste quelque chose de sa personnalité : le souci d'être présent à ce qui se passe aujourd'hui, parce que c'est à ce monde qu'il faut faire entendre quelque chose. C'est bien cela qui le fait courir : l'urgence de faire entendre ce qui lui semble plus important que tout, et qui a sans doute quelque chose à voir avec une humanité en mal d'humanisation.

Dans le même temps, soit vers la fin des années 60, il pense que bien des difficultés surgissant entre adultes et adolescents s'enracinent dans l'étroitesse culturelle des parents : il faut leur faire découvrir autre chose. Où serait-ce, sinon dans la littérature, et plus spécialement dans la littérature étrangère ? - d'autant qu'il est très déçu par "la pauvreté de notre littérature française contemporaine". Il fonde alors des groupes de lecture, d'abord consacrés à la littérature européenne, et dont l'horizon va s'élargir à l'Amérique, à l'Afrique, à l'Asie. Jusqu'à sa mort, il anime ainsi, à Chambéry, Grenoble, Bourgoin, Lyon, Paris, pas moins de quinze groupes de lecture, dix de cinéma, trois de spiritualité. Cela signifie, chaque semaine, plusieurs livres lus ou relus, plusieurs films - parfois deux, voire trois dans la même journée - plusieurs réunions : à quatre-vingt-dix ans, il lui arrivait d'avoir, le même jour, un groupe à Chambéry en début d'après-midi, un deuxième à Lyon en fin d'après-midi, un troisième à Bourgoin en soirée, allant de l'un à l'autre au volant de sa Punto… Par ailleurs, "R.C.F.-Isère" lui demande, pratiquement dès sa création, de réaliser chaque semaine une émission de critique cinématographique. Cette émission sera sa dernière activité : c'est en revenant de son enregistrement, le vendredi 14 Janvier, qu'il déclare "avoir pris froid et être un peu fatigué" : il recourt alors à sa thérapie habituelle, aller dormir "et demain tout ira bien". En fait c'était une insuffisance rénale aiguë, qui le poursuivait depuis longtemps et avait fini par le rattraper.

Le souci
d'être présent
à ce qui se passe
aujourd'hui,
parce que
c'est à ce monde
qu'il faut faire entendre
quelque chose.

Dans ses groupes, il ne s'agit pas d'écouter passivement discourir le maître : chacun doit s'exprimer sur le livre qu'il a lu, sur le film qu'il a vu. Le but est double : "élargir la façon de voir", ce qui amène à "remettre en question les modes de vie de chacun" ; et "apprendre à écouter les autres, à les respecter", ce qui conduit à "la création d'une amitié entre gens différents" -- et si cela ne peut se faire, le groupe est dissous.

La grande question qui agite alors Marcel, c'est celle de l'endurcissement du cœur : les disciples n'ont rien compris au signe des pains ! Comment est-ce possible ? "S'étaient-ils pris pour de simples distributeurs de pain et de poisson ? Se sont-ils donné le temps, à l'intérieur d'eux-mêmes, de saisir qu'ils avaient été le lien humain entre l'amour de Jésus pour le peuple et son besoin de manger ? Se sont-ils donné le temps de saisir que leur propre main disait à chacun qu'elle était la main de Jésus leur donnant un morceau de pain et de poisson ? leur geste humain, expression de l'attention de Jésus à la réalité de chacun, leur geste humain, le geste même de Jésus à l'égard de chacun de cette foule, leur geste humain qui avant qu'il soit mis en œuvre par Jésus lui-même n'était qu'impuissance face à l'urgence du moment !…"

 

Ici, Marcel, lui qui se livrait si peu, donnant toujours l'impression de se réfugier derrière un livre, un film ou dans une pirouette (y compris physique !), nous révèle le secret de son cœur, le sens de ce mot qu'il avait sans cesse à la bouche "il faudrait être plus humain", la vie profonde de son cœur, ce qu'est pour lui le lieu où il rencontre le Christ, comment il se fait serviteur… un serviteur bon et fidèle, entré paisiblement dans la joie de son maître.