Retour à la page d'accueil
histoire > Jésuites du XXe siècle > Jean Lafra
spiritualité
C'est quoi ?
Ignace de Loyola
François-Xavier
Exercices Spirituels
compagnons
Communautés
Rencontres
Portraits
Nos 5 préférences
devenir sj
Récits
Jeunes jésuites
Vocation
Noviciat
Les derniers nés
missions
Culture
Jeunesse
Sciences
Vie spirituelle
Foi et justice
Hors frontière
Eglises
histoire
Chronologie
Par thèmes
Jésuites du XXe
Saints
sites internet
Jésuites
Chrétiens
Surprises
Site du mois
forums

Nous écrire

 

"Le Père nous a appris à aimer les belles choses."

Jean LAFRA
(1871 - 1965)

Un buste près de la cathédrale de Troyes ; une rue à son nom ; la Légion d'Honneur en 1953 à l'Hôtel de Ville ; la Méditation de Thaïs jouée à son enterrement par l'harmonie de "l'Alerte" qu'il avait fondée…

Quel est ce jésuite qui a pu fêter à Troyes, en 1959, ses 70 ans de vie religieuse ? Né à Anzin en 1871, mort à l'Hôtel-Dieu de Troyes en 1965, il fut appelé le "Monsieur Vincent de Troyes".

Il entre chez les jésuites à 18 ans, en Hollande. Il fait sa régence à Reims comme professeur de 1897 à 1899. Au sortir du Troisième An, il est nommé en 1904 professeur au collège de Florennes, en Belgique : son influence sur ses élèves fut telle que 23 d'entre eux sont venus fêter ses 70 ans de vie religieuse.

C'est à Florennes qu'il traverse une épreuve décisive : pendant l'offensive allemande d'août 1914, il est victime de l'énervement des troupes de choc. Le Recteur du collège est arrêté : il se met à sa recherche ; il est insulté, battu à tel point qu'il est laissé pour mort sur le terrain. Sauvé de justesse, admirablement soigné, il s'en tire : "Dès qu'il put aller et venir, dit son biographe, le P. Jean Bouré, il mit une sorte d'acharnement à visiter les malades." Il avait gardé de cette aventure un port de tête légèrement penché.

Il est nommé à Troyes en 1919. Il arrive à la Résidence de la rue du Paon, dans le Quartier Bas (ainsi dénommé parce qu'il est au niveau de la Seine) : vieilles maisons en pans de bois et torchis, raccommodées parfois depuis le XVIème siècle, terriblement insalubres, habitées par des ouvriers bonnetiers, pour une part Alsaciens-Lorrains qui avaient "opté" en 1871.

Jean Lafra y trouve une oeuvre déjà bien vivante. En 1873, le P. Godefroy avait fondé un "Cercle Catholique d'ouvriers" sur le modèle des cercles d'Albert de Mun. Une branche "jeune" s'était détachée en 1903, avait pris forme de société de gymnastique, installée rue Hennequin, et avait pris le nom de "l'Alerte". Elle prospérait, gagnait des concours. Après la saignée de 1914, elle reprenait vie.

Le P. Lafra ne pensait pas que cette activité se prêtait à une éducation en profondeur. La mort "par chaud et froid" d'un enfant l'en détourne. L'Alerte gagnera des concours jusque dans les années 30. Mais Jean Lafra, ancien clarinettiste, s'oriente vers la musique. Il appelle des jeunes pour les former au solfège, et les répétitions commencent. Il fait appel à des amis pour financer les achats d'instruments. Concerts, tournées, répertoire de plus en plus exigeant, prix à Luxembourg en 1936 ; il demande sans cesse "que l'on joue avec son cœur !".

Mais l'ensemble des enfants ne peut accéder à cette discipline. Le P. Lafra développe les activités de patronage : jeux de toute sorte (train électrique), cinéma, théâtre (pour lequel il compose des pièces). Le dimanche, l'Alerte ne désemplit pas. En 1925, c'est la première "colonie" dans une grange ; en 1929 elle est à Malo-les-Bains.

Le plus étonnant n'est pas encore dit. Jean Lafra devient médecin : il soigne les bobos des enfants, puis des parents... Il avait acquis une expérience assez surprenante pendant la guerre de 14 auprès des blessés, observant, interrogeant... A l'Alerte, dans trois pièces peu reluisantes, il reçoit les gens de tous âges, de toutes classes sociales, des "communistes"... : il soigne, il guérit !

Il entraînait des jeunes avec lui pour qu'ils touchent du doigt la détresse de certaines familles - et il distribuait tout ce qu'il avait reçu.

Tout un monde d'histoires circule à ce sujet : je n'en retiendrai qu'une, celle que raconte Michel Laclos dans un journal local. "Je me souviens que ma mère m'entraîna un jour à sa consultation informelle. Il vint rapidement à bout d'un impétigo qui me défigurait, et que ne parvenait pas à guérir un médecin voisin - sans jamais m'interroger sur mon assiduité au catéchisme…"

Jean Lafra employait des méthodes vigoureuses, et surtout les "pointes de feu". Au temps de l'émission de radio de Jean Nohain, "La Reine d'un jour", une jeune Troyenne a demandé et obtenu pour premier cadeau un thermocautère pour le P. Lafra : l'an passé encore, elle racontait avec bonheur cette aventure.

Après les soins, les répétitions de musique, il partait visiter les malades, à domicile ou à l'hôpital, parfois très loin. Des amis l'ont retrouvé dans la rue, et ramené en voiture, à 2 heures du matin. Les patrouilles allemandes, pendant l'occupation, l'ont laissé tranquille. Il entraînait des jeunes avec lui pour qu'ils touchent du doigt la détresse de certaines familles - et il distribuait tout ce qu'il avait reçu.

Il faudrait dire aussi qu'il a caché un Juif hongrois dans un débarras pendant les derniers mois de l'Occupation ; qu'il a sauvé des résistants enfermés à la prison. Un premier groupe de ces hommes avait été emmené en camion pour être fusillés dans les environs. On avertit le père. Il accourt, conseille à ceux qui sont encore là de mettre le feu à leurs paillasses. Avec l'arrivée des pompiers, les prisonniers profitent du désordre pour s'évader : le P. Lafra doit se cacher pendant les derniers jours.

Vint le temps de l'épreuve. Première chute dans un escalier d'hôpital en 1955. En 1959, il se casse le col du fémur. A l'Hôtel-Dieu où on l'a reçu, il continue à visiter ses malades en petite voiture : le Conseil Municipal n'avait pas voulu le laisser partir. Il souffre d'hémorragies de plus en plus fréquentes ; et il connaît aussi les purifications du cœur : "Je ne sens rien d'en-haut", dit-il un jour. Il s'éteint le 21 décembre 1965 à l'Hôtel-Dieu de Troyes.

Ces quelques notes sont tirées de la plaquette que Jean Bonté, son successeur, a publiée en 1968 sous le titre Portrait du P. Lafra.

La photographie nous livre ce visage plein de bonté, au regard malicieux, qui a tant séduit les enfants du Quartier Bas. Aujourd'hui encore, les anciens qui rencontrent un jésuite disent aussitôt : "Je suis un ancien de l'Alerte". Certains d'entre eux ont trouvé cette expression de reconnaissance, si caractéristique du monde populaire d'alors : "Le Père nous a appris à aimer les belles choses."

Quant au P. Lafra, si on lui demandait : "Que fera-t-on au ciel ?", il répondait : "... de la musique !"