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Auprès d'hellénistes du monde entier
Edouard BARBOU DES PLACES
(1900 - 2000 )

L'homme. Ce qui s'imposait de prime abord à tous ceux qui le visitaient ou le côtoyaient, c'était sa vitalité. Le père Lyonnet disait de lui qu'il était, à sa connaissance, la seule personne capable manger et de parler en même temps ; et avec quelle passion, sur presque tous les sujets. Une vitalité qui le portait partout dans Rome, d'une académie à l'autre, traversant les places gorgées de voitures, le nez dans le bréviaire tenu d'une main, dans l'autre la canne tendue à l'horizontale, pour indiquer aux automobilistes interloqués une direction que personne ne pourrait l'empêcher de prendre.

Tant d'ardeur au quotidien en a étonné plus d'un, témoin cette réflexion du père Martelet qui, se demandant comment un tel volcan avait pu entrer dans la vie religieuse et en vivre les exigences, lui avait déclaré un jour à brûle pourpoint : "Ne me dites pas, père des Places, que dans votre jeunesse, vous n'avez pas eu une petite passion ! -- Ah oui ! répondit l'autre sans hésiter : les timbres !" Réponse qui reflète une innocence incapable de cacher, même les limites. S'il se refusait à cacher ces dernières, il ne taisait pas davantage tout ce qu'il estimait avoir reçu de ses ancêtres et considérait comme de grandes faveurs.

Les Barbou furent durant trois siècles, du XVI° au XVIII°, des imprimeurs renommés et les éditeurs de nombreux auteurs latins de l'Antiquité et de la Renaissance : de là lui était venu son amour pour les livres, qu'il couvrait presque tous avec grand soin. Fils unique d'officier, il garda toute sa vie une exactitude militaire - il arrivait toujours exact aux rendez-vous, surtout ceux fixés devant les restaurants - et une régularité qui tenait de la discipline : lever à quatre heures, au travail à sept heures ; pause à neuf heures trente, pour prendre connaissance des nouvelles dans le Monde, etc.

Il fut très tôt initié à la littérature classique, et c'est avec plaisir qu'il relisait chaque année l'un ou l'autre auteur du grand siècle, voire des romanciers connus. A vrai dire, ses choix étaient français ; car, dans l'ordre des valeurs, la France était première, et il l'aimait inconditionnellement, de tout son cœur… qui était à droite ; à propos d'un président qu'il admirait peu, je l'ai plusieurs fois entendu déclarer : "Mais il sait faire respecter la France". Tout était dit !

Ne croyez pas que les handicaps physiques aient amoindri ses facultés intellectuelles. Sa mémoire éléphantesque lui est restée presque jusqu'à la fin. Il se rappelait encore les notes des tous ses anciens élèves aux certificats de licence ; et les jugements étaient tout aussi tranchés : celui-là, médiocre, cet autre, excellent ! Un jour, à Rome, un évêque vint déjeuner, le lendemain de son ordination, avec les Français du Biblicum. Au cours du repas, il nous déclara simplement qu'en théologie le grec ne l'avait pas du tout intéressé ; cela eut pour effet de rendre aphone le père des Places ; provisoirement, s'entend, car, à peine fini le déjeuner, il m'appela à l'écart et me glissa malicieusement : "Vous avez vu ce qu'on fait de ceux qui ne savent pas le grec !" Comment ne pas éclater de rire ? Car s'il semblait juger les gens selon des critères mondains, il savait nous rappeler nos propres misères, et je l'ai souvent entendu nous inviter à la compassion. Ces deux types de réaction le décrivent bien : dans un premier temps, la vivacité ne s'embarrassait pas de nuances ; venait ensuite la bonté, qui excusait et pardonnait tout.
Dans un premier temps, la vivacité ne s'embarrassait pas de nuances ;
venait ensuite la bonté, qui excusait et pardonnait tout.
Le savant. Selon le père des Places lui-même, c'est au père Henri Costa de Beauregard qu'il doit d'être entré chez les Jésuites : l'un des points de son élection, faite lors d'une retraite en Terminale, à l'âge de 16 ans, à Mongré, était en effet qu'il désirait "enseigner dans la Compagnie". C'est en 1918 qu'il commence sa licence de lettres, et en 1922 sa thèse, au retour du Liban, où il avait effectué sa régence (qui lui servit de service militaire). Des années qui le menèrent, en 1929, à la défense et à la publication de ses deux thèses, jugées remarquables par les spécialistes (Études sur quelques particules de liaison chez Platon, et Une formule platonicienne de récurrence), il n'a pas seulement gardé une préférence pour Platon, il a aussi eu la chance d'avoir en Paul Mazon, éminent helléniste, un maître pour lequel il aura une vénération continue. Outre Mazon, les nombreux colloques auxquels il a participé lui ont fait rencontrer d'autres savants, surtout allemands, avec lesquels il restera en contact, et notamment celui qu'il considéra comme le plus grand, W. Jaeger.

Dans ses très nombreuses publications, livres et articles, il me semble possible de distinguer deux périodes, qui se chevauchent plus ou moins. Une première, plutôt linguistique (sur Platon notamment), et une seconde, due sans doute à sa nomination à l'Institut Biblique Pontifical (Biblicum) à Rome en 1948, où le champ de ses recherches s'élargit pour devenir progressivement une étude comparée des religions, sur les traces d'un Franz Cumont, qu'il rencontra d'ailleurs plusieurs fois. Seconde période d'une extraordinaire fécondité, où j'ai compté une douzaine d'ouvrages qui sont en partie des éditions critiques avec traduction, mais aussi des présentations et réflexions sur la religion grecque et sur l'héritage grec des Pères de l'Église.

Que le père des Places ait eu une renommée internationale, c'est le moins qu'on puisse dire. Durant de nombreuses années, il fut la carte de visite du Biblicum auprès d'hellénistes du monde entier, qui, sans lui, n'auraient jamais connu notre vénérable institution. Il avouait lui-même n'être ni philosophe, ni théologien, ni exégète, mais s'il se méfiait des grandes idées et les évitait prudemment, il excellait à faire découvrir à ses étudiants la langue, le style des écrivains grecs, et la culture qu'ils véhiculaient. Après qu'il eut cessé son enseignement, nombreux furent ceux qui continuèrent à le consulter, et admirèrent chaque fois son érudition, époustouflante mais toujours humble, animée d'une passion encore intacte à quatre-vingt-dix ans passés.

Le religieux. Le jeune Édouard entra à seize ans dans la Compagnie. Dans ses mémoires, il avoue lui-même après soixante-quinze ans de vie religieuse : "Rien ne m'a fait regretter ces 'adieux au monde'. Le sacrifice était surtout pour mes parents ; si ma mère, depuis ma première communion, ne rêvait que d'un fils prêtre, comment mon père, séparé de nous par la guerre, n'aurait-il pas durement ressenti le départ de son unique enfant ?" Le jeune Édouard a d'autant moins regretté ce passage qu'il a, selon ses propres mots, trouvé dans la Compagnie une foule d'amis : outre le père Lyonnet, il aimait à mentionner les pères Morel, Graffin, Ravier, Joblin, Pitavy - ces deux derniers étant de généreux bienfaiteurs - et beaucoup d'autres, avec lesquels il avait plaisir à correspondre ou s'entretenir, en particulier les responsables de la collection Sources Chrétiennes.

Il disait de lui-même qu'il n'était pas un mystique, mais un observant. D'une fidélité rigoureuse, minutée : oraison, bréviaire, rosaire, et surtout la messe quotidienne, à laquelle il était très attaché, et que, selon une formule entendue plusieurs fois par le père Charles Morel, il considérait "comme le grand trésor de l'Église". Sa fidélité n'avait au demeurant rien de forcé, elle reflétait une vie donnée, simplement et joyeusement.