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Introduction au décret 4 de la
34 ème CG :
Notre mission et la culture |
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1. Raison d'être du décret L'une des plus grandes nouveautés de la 34ème Congrégation Générale fut que, pour la première fois, une Congrégation a abordé explicitement la "culture" comme étant une question à laquelle devait se référer notre mission. En réalité, la ,culture" peut être comprise de manières très différentes : comme le niveau des connaissances d'une personne ou d'une collectivité ; sous ses formes les plus créatrices, comme lorsqu'on parle des sciences et des arts, etc... La nouveauté de la Congrégation Générale est que la Compagnie analyse la relation qu'il y a entre sa mission et la culture, en entendant celle-ci en termes anthropologiques et sociologiques : "Culture veut dire la manière dont un groupe vit, pense, sent, s'organise lui-même, célèbre et partage la vie. Dans chaque culture, il y a des systèmes de valeur sous-jacents, des signfications et des visions du monde qui s'expriment visiblement dans le langage, les gestes, les symboles, les rites, les styles" (1). Une préoccupation concernant la "culture" ainsi comprise est le fruit de l'expérience elle-même de la réalité, dans son immense variété. Cette expérience avait été exprimée dans trois types de postulats présentés à la Congrégation Générale : - Des postulats étaient le reflet de l'expérience des jésuites travaillant parmi des peuples indigènes ; ayant découvert l'immense valeur humaine et religieuse de telles cultures, ils demandaient à la Congrégation Générale que la Compagnie s'engage avec ces peuples et leurs cultures. - Des postulats exprimaient le désir que la foi chrétienne s'inculture plus profondément dans les grandes cultures de l'Asie. - Des postulats, nés de la préoccupation des jésuites d'Europe face à l'incroyance croissante de nos sociétés, laissaient entendre que l'évangélisation nécessite une nouvelle inculturation de l'Évangile dans la culture occidentale d'Europe. Par ailleurs, la Congrégation Générale fut en elle-même une expérience passionnante de pluralisme linguistique et culturel. Aussi, alors que la préparation de la Congrégation (par le moyen des "tabldides" et ensuite sous la forme des postulats) exigeait de traiter la question, la réalité même de l'assemblée réunie faisait que cela était inévitable. (1) Cf. note 1 du décret. |
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2. Genèse du document L'élaboration du document ne fut pas facile et, d'une certaine manière ne pouvait pas l'être. Le concept de "culture" était le résultat d'un difficile processus d'abstraction ; la "culture" .,ne se voit" nulle part : elle est bien plutôt une manière de comprendre l'ensemble de ce qui . constitue l'expérience d'un groupe ou d'une société, une perspective d'étude et d'analyse. Cette perspective fait en sorte que les phénomènes observés dans la vie d'une société aient une raison d'être, puisqu'ils répondent à des besoins absolument essentiels de survie, d'organisation, de recherche et d'expression du sens de la vie. Néanmoins, le concept de "culture" demeure assurément abstrait ; il était difficile (bien qu'absolument nécessaire) d'en faire l'objet d'un décret. En fait, le décret actuel est le produit d'une laborieuse gestation. La première version voulait éviter la difficulté propre à un concept en présentant une "contemplation" du monde, que suggéraient la diversité culturelle du monde et la nécessité d'inculturer l'Évangile dans les différentes cultures. La seconde version pécha à l'inverse : c'était un bon article de haute vulgarisation sur le thème, mais il était extrêmement compliqué(2). La version définitive fut rédigée par une nouvelle équipe de travail qui reprit le travail déjà fait, en l'améliorant notablement. Son mérite principal fut de situer le thème de la culture dans le contexte théologique contemporain et de le mettre en rapport avec notre tradition spirituelle, spécialement avec la "contemplation pour parvenir à l'amour" : Dieu est là en toutes choses (et dans toutes les cultures) travaillant avec elles. Quant à nous, nous ne sommes que les serviteurs de la mission du Christ ressuscité dans le monde. De cette manière, ce décret s'intégrait par l'intérieur dans l'ensemble des autres décrets sur la mission, faisant partie de la même spiritualité et de la même théologie. (2) Le texte de cette seconde proposifion a été publié dans Promotio Justitiae, n. 60, mai 1995. |
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3. Clés de lecture a) "le drame de notre temps". En abordant le thème de la relation avec la culture, la Compagnie entre dans l'une des grandes préoccupations de l'Église. Paul VI écrivit que "le fossé entre l'Évangile et la culture est sans doute le drame de notre temps" (n. 2). En effet, lorsque les éléments de la culture mentionnés plus haut se détachent de toute référence religieuse, la religion (avec son langage propre, ses expressions symboliques, ses codes de conduite et sa forme d'organisation sociale) devient quelque chose d'inintelligible et sans lien avec la réalité ; littéralement, elle n'a plus rien à voir avec l'expérience concrète des hommes et ne peut influer sur elle. b) "Inculturation". L'Évangile doit s'incarner, "se traduire" (sans se trahir) dans les cultures différentes pour pouvoir apporter la Bonne Nouvelle de l'intérieur même de chacune d'entre elles ; mais, dans ce processus, les cultures apportent leur propre richesse à l'inculturation historique de l'Évangile. Ceci veut dire que l'Évangile, en s'incamant concrètement, subit de grandes transformations par rapport à ses formes antérieures d'inculturation ; pour leur part, les cultures sont aussi interpellées par l'Évangile les appelant à se transformer. Le processus d'inculturation de l'Évangile est un processus de dialogue entre les cultures, de relation réciproque et de transformation entre une forme concrète et historique de vivre et d'incarner l'Évangile et une autre forme de culture, elle aussi historique et concrète. Les modèles théologiques sous-jacents sont ceux de la "graine" mise en terre, de l'incarnation et de la Mort et Résurrection. Tous parlent de "se perdre" pour "vivre", et ceci est vrai aussi bien des formes historiques de l'Église dans son effort pour "incarner" l'Évangile que pour les cultures qui reçoivent l'Évangile. c) Rapport entre foi et justice, d'une part et inculturation, d'autre part. Lorsque la Compagnie veut être "prompte et diligente" pour répondre au défi de l'inculturation, elle ne renonce pas à son option pour la foi et pour la justice ; bien plutôt, elle explicite une dimension dont l'importance n'avait pas jusque là été suffisamment soulignée. En effet, "comme jésuites, nous vivons une foi tournée vers le Royaume, par laquelle la justice devient une réalité transformatrice du monde" (n. 6). La relation et l'interaction entre "le principe intégrateur de nos ministères" et la "dimension intégrale" de la culture sont traitées plus largement dans le décret "Serviteurs de la mission du Christ". L'intuition de la Congrégation (intuition qui sans aucun doute devrait être approfondie) est que la justice ne peut être réalisée ni la foi annoncée correctement si, en même temps, on ne travaille pas le problème des cultures et des structures sociales, économiques et politiques. C'est que tous ces éléments ont des rapports réciproques et modèlent tous ensemble la vie concrète des peuples et des hommes. Plus concrètement, la Congrégation Générale engage la Compagnie à tout faire "pour éviter que cette relation entre les cultures traditionnelles et la modernité ne devienne pas une contrainte imposée et pour essayer d'en faire un authentique dialogue interculturel" (n. 11). La Compagnie reconnaît les erreurs et les péchés qui ont été commis dans le passé en ce domaine (n. 12). Les propositions finales abondent dans le même sens (on. 26-27). d) Tradition spirituelle et théologie. Les modèles théologiques cités plus haut peuvent mener, s'ils sont au sérieux, à de profondes transformations en théologie et dans fÉlig'lise. La hardiesse du décret s'enracine dans la profonde conviction qui l'anime : Dieu est présent et agit dans toute l'histoire ; l'influence du Christ ressuscité rayonne sur tous les peuples. C'est là un thème qui apparaît continuellement dans le décret. A la racine se trouve la tradition mystique et spirituelle de la Compagnie (n. 7) d'où notre consolation quand nous avançons sur le bon chemin (n. 9) voilà ce qui fait de nous des serviteurs et des témoins de ce que fait dans notre culture l"'Esprit créateur et prophétique" (n. 12). Les numéros 13 et 14 développent plus en détail la théologie sous-jacente, ce qui permet de comprendre notre mission au sein du large mouvement ecclésial d'ouverture à la pluralité des cultures. Enfin, les "orientations pratiques" soulignent quelle doit être la source de notre confiance dans tous nos travaux apostoliques (n.27). e) Notre mission et la modernité critique. Il peut paraître surprenant que le décret sur la culture donne une large place à la modernité. Ceci répond à la volonté de faire un décret intéressant tous, et pas seulement l'Asie, l'Afrique et les autres cultures "traditionnelles": l'inculturation de l'Évangile est une dimension incontournable de toute évangélisation. C'est pourquoi la Congrégation prend en compte l'existence du "fossé entre l'Évangile et la culture" (n. 2). Elle ne se contente pas d'en prendre note, mais elle exhorte le jésuite à le vivre dans sa propre chair et d'en faire, d'une certaine manière, la condition même d'un apostolat significatif (n. 20). Mais le diagnostic qu'elle porte sur les capacités d'une expérience spirituelle de cette culture, bien que difficile, n'est pas désespéré ; "la vie spirituelle des hommes n'est pas morte ; simplement elle se développe hors de l'Église" (n. 21). Pour faire face à cette situation, la Congrégation demande de "ne pas ignorer la tradition mystique chrétienne" (n. 21). Pourquoi un tel appel à la mystique ? De fait, dans un contexte sécularisé l'homme ou la femme qui cherche Dieu ne peut se rapporter à des ' structures qui soutiendraient sa croyance de l'extérieur ; l'autorité de l'Église ne signifie rien pour lui ; c'est pourquoi il se voit nécessairement renvoyé à sa propre expérience. D'autre part, dans la culture séculière, l'expérience religieuse authentique ne peut utiliser facilement un langage et des symboles explicitement chrétiens, ceux-ci étant devenus, en grande partie, inintelligibles. L'expérience religieus ' e de beaucoup d'hommes et de beaucoup de femmes en dehors de l'Église est quelque chose de réel, mais est pour eux, d'une certaine manière, "ineffable", parce qu'ils n'ont pas de langage leur permettant de l'exprimer. Pour cette raison, le décret suggère que l'expérience religieuse de bon nombre de nos contemporains peut être comprise et harmonisée plus facilement avec l'expérience mystique qu'avec la croyance exprimée dans le langage de l'Église ; c'est que la mystique est une "expérience" de l' "ineffable", de ce qui ne peut être dit d'une manière adéquate. f) Inculturation et "Prophétisme". Le n. 24 rappelle que l'incroyance généralisée de notre société a deux sources principales : ce peut être une inculturation inadéquate de l'Évangile ; mais cette incroyance peut aussi être due à la résistance de la société moderne dans son refus d'accepter la profonde conversion que l'Évangile lui demande. C'est pourquoi l'effort d'évangélisation est aussi critique et prophétique, parce que "une des plus importantes contributions que nous pouvons apporter à la culture critique contemporaine sera de montrer que l'injustice culturelle dans le monde est enracinée dans les systèmes de valeurs promus par une culture moderne puissante et dont l'influence devient universelle" (n. 24). g) Perspectives et directives. Un décret comme celui-ci, fait Pour toute la Compagnie, ne pouvait pas s'achever en donnant des "règles pratiques et universelles" sappliquant automatiquement. C'est pourquoi les 'perspectives' et les 'directives' qui terminent le décret constituent plutôt un rappel de perspectives, de menaces, d'occasions proposées et d'engagements à prendre qu'il convient de ne pas oublier lorsque les Provinces, les communautés, les oeuvres et chaque jésuite personnellement, font la lecture intelligente et créatrice que demande l'application du décret. |
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4. Conclusion : changement et espoir Le décret achève la partie consacrée à un exposé (n. 26) en formulant d'une manière synthétique et métaphorique sa vision du monde et de nous-mêmes en une sorte de "composition de lieu" ; il résume la situation du monde comme étant une situation de "transformation" profonde et à tous les niveaux : ceci est le "lieu" de notre engagement dans une évangélisation inculturée et dans la promotion de la justice. Et en même temps la Congrégation exprime dans quel esprit nous acceptons cet engagement : esprit de qui aime le monde avec tendresse et espérance, y reconnaissant à la fois notre monde et celui de Dieu qui ouvre à l'espérance (Ap. 21, 24-26). Josep Miralles, S.J. |