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34 e CG -Décret 6:
Le prêtre jésuite

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Introduction du décret 6
1.  

Introduction

De forts mouvements dans l'Église et dans la société nous poussent à entreprendre sur la dimension sacerdotale de la vie jésuite une réflexion spécifique et plus complète que ce que les trois dernières Congrégations ont pu nous proposer. Le texte que nous présentons n'est pas une théologie élaborée du sacerdoce, mais seulement une façon de considérer la dimension sacerdotale de notre identité et de notre mission de jésuites à la lumière de l'inspiration propre de notre fondation. Nous avons présentes à l'esprit plusieurs questions concrètes qui affectent la vie de la Compagnie en de nombreuses parties du monde. Depuis le Concile Vatican II l'Église a connu beaucoup de changements, qui ont aussi été ressentis au sein de la Compagnie. De différentes parties de la Compagnie, des jésuites ont demandé une clarté et une confiance plus grandes sur la nature de la vocation sacerdotale telle qu'elle est vécue dans notre contexte jésuite. Les jeunes, en particulier, en marche vers l'ordination sacerdotale veulent comprendre plus profondément cet aspect de notre vocation.

2.  

En beaucoup de pays, Vatican II a été à l'origine, parmi les laïcs, hommes et femmes, d'un puissant élan vers une participation plus profonde aux ministères de l'Eglise. Mais il demeure important que les jésuites continuent à avoir confiance dans la valeur du service apostolique qu'ils offrent précisément en tant que prêtres.

3.  

.Depuis le Concile, les prêtres des ordres religieux ont été appelés à avoir des liens plus étroits avec les évêques diocésains. Tout en reconnaissant notre clair devoir de collaborer avec ceux-ci dans et à travers l'Église pour la venue du Royaume de Dieu, il est nécessaire d'exprimer la spécificité du sacerdoce religieux apostolique, qui fait partie de notre contribution de jésuites à la réflexion et à la mission de l'Église.

4.  

Nous savons que l'exercice du sacerdoce a pris des formes différentes dans nos divers contextes culturels. Parce que la Compagnie n'a jamais été plus culturellement diversifiée qu'à l'heure actuelle et parce qu'un plein engagement dans la culture humaine fait partie du charisme de la Compagnie, nous désirons reconnaître ces différences, tout en gardant confiance dans les traits communs fondamentaux du sacerdoce ministériel jésuite.

5.  

Nous savons, enfin, que les prêtres jésuites partagent avec les frères jésuites une même vocation apostolique. Dans cette unité qui vient de notre fondation même, ce qui est propre à chacune des deux vocations est un enrichissement pour l'identité et la mission totales de la Compagnie, et nous avons essayé de décrire les traits du sacerdoce ministériel jésuite en respectant totalement ce qui est propre au charisme des frères.

 .

Notre mission commune

L'épître aux Hébreux nous dit que le Christ est "un grand prêtre miséricordieux et fidèle au service de Dieu" qui offre "un sacrifice d'expiation pour les péchés du peuple" (He 2, 17). Par leur baptême, les chrétiens participent à l'œuvre sacerdotale du Christ, réconcilier le monde avec Dieu, et sont appelés à être médiateurs de cette réconciliation dans leur vie. Comme religieux jésuites, nous donnons de cette dignité une expression spéciale par notre consécration et notre mission apostolique dans la Compagnie : notre ministère "est un ministère de réconciliation" (2 Co 5, 18) au service du Christ. Nous sommes profondément conscients de ce que la Compagnie de Jésus est composée de prêtres et de frères ; nous sommes une communauté d'""amis dans le Seigneur", envoyés en mission par le Christ ; et tous ensemble nous formons "un corps apostolique complexe où chaque compagnon participe et contribue à une vocation apostolique unique dans le respect de l'appel personnel de l'Esprit"(1). Chaque jésuite enrichit la mission de la Compagnie et contribue à ce que saint Paul appelle "le service sacerdotal de l'Évangile de Dieu" (Rm 15, 16).

(1) Peter-Hans Kolvenbach, Allocution finale à la Congrégation des Provinciaux, 26 septembre 1990, 9 ; AR 20 (1990), p. 494.

7.  

Le sacerdoce au service de l'Église

Par leur ordination, les prêtres jésuites participent aussi au sacerdoce ministériel par lequel le Christ, par l'entremise des dons de l'Esprit, sans cesse édifie son Église, guide son peuple par le moyen de la charge pastorale et le conduit dans le Royaume de son Père(2). Les compagnons de Jésus qui s'offrent à l'Église pour le ministère sacerdotal le font parce qu'ils y voient la volonté du Seigneur, que l'Eglise confirme en les ordonnant et en leur confiant un service ministériel en son nom. De cette façon, la Compagnie lie son charisme apostolique à la dynamique du ministère ordonné de l'Église ; et celle-ci, de son côté, accepte ce service apostolique offert par la Compagnie et reconnaît ce que les jésuites apportent comme un enrichissement de la charge sacerdotale exercée dans l'Église.

(2) Catéchisme de l'Église Catholique, n. 1545 : "Le Christ est le seul vrai prêtre, les autres n'étant que ses ministres" (St Thomas d'Aquin sur He 7, 4).

8.  

Au temps de sa fondation et au long de son histoire, l'exercice du sacerdoce ministériel a été considéré comme central pour l'identité et la mission apostolique de la Compagnie(3). C'est pour cette raison que, lorsqu'il s'adressa à la 32ème Congrégation Générale, Paul VI déclara que le sacerdoce ministériel est un "caractère essentiel" de notre Compagnie (4); il est orienté vers la mission apostolique de la Compagnie et lui est nécessaire pour mener à bien toutes les tâches que l'Église peut lui demander. Les prêtres jésuites reçoivent l'ordination pour que, par ce mandat confié, la Compagnie puisse pleinement exercer la mission apostolique spécifiquement jésuite de "servir le Seigneur seul et l'Église, son épouse, sous le Pontife Romain, Vicaire du Christ sur la terre"(5).

(3) Formule de l'Institut, 1.
(4) Paul VI, Discours aux membres de la 32ème Congrégation Générale, 3 décembre 1974; Décrets de la 32ème Congrégation Générale et Documents annexes, p. 192.
(5) Formule de l'Institut, 1.

9.  

Le sacerdoce jésuite est donc un don de Dieu en vue d'une mission universelle. En se mettant directement au service du Pape, les premiers jésuites affirmaient qu'ils étaient prêts à être envoyés partout où l'on pouvait espérer une plus grande gloire de Dieu et l'aide des âmes. Ignace et ses premiers compagnons mirent donc leur ministère sacerdotal non au service de la tâche pastorale d'un évêque pour un diocèse particulier, mais au service du Souverain Pontife pour le service de l'Église universelle. La Compagnie exerçant ses ministères dans une constante disponibilité pour de nouveaux services, la visée du service sacerdotal jésuite est universelle ; son but est apostolique et il s'exerce sous la sollicitude universelle du Pape pour les besoins de l'Église et du monde.

10.

Activités caractéristiques

Inspiré par le Christ, "le premier évangélisateur"(6), et par l'exemple d'Ignace et de ses premiers compagnons, le service sacerdotal du jésuite s'exerce à travers un vaste choix d'apostolats. Les Bulles Apostoliques de Paul III (1540) et de Jules III (1550) approuvent tout un ensemble d'activités propres aux jésuites prêtres : ministères de la Parole et de la vie intérieure, de réconciliation et d'enseignement, du service des sacrements, de la catéchèse des enfants et des illettrés, de l'attention aux problèmes sociaux. Ces activités caractéristiques des premiers compagnons sont les archétypes du service sacerdotal jésuite exercé au nom de la mission de l'Église, et elles continuent aujourd'hui à inspirer à la Compagnie d'entreprendre un programme d' "évangélisation intégrale" qui se préoccupe du bien de toute la personne humaine. L'Eglise demande à la Compagnie de s'engager en tout ce qui "paraîtra convenir pour la gloire de Dieu et pour le bien commun": c'est là notre "chemin vers Dieu"(7).

(6) Jean Paul II, Discours à la 34ème Congrégation Générale, 5 janvier 1995, n. 7 ; cf. Appendice II.
(7) Formule de l'Institut, 1.

11.

Depuis la fondation de la Compagnie, les jésuites ont exercé leur ministère plus particulièrement là où les besoins sont les plus grands, là où il n'y a personne d'autre pour y répondre, et là où peut être trouvé un bien plus universel(8). Jérôme Nadal a parlé de cet aspect central de notre charisme: "La Compagnie prend soin des âmes dont ou bien personne n'a soin, ou bien dont on a soin négligemment. Telle est la raison fondamentale de la fondation de la Compagnie, telle est sa force, telle est sa dignité dans l'Église"(9).

(8) Constitutions, [622], [623].
(9) Societas curam habet earum animarum de quibus vel nullus est qui curet vel, si quis curet, is negligenter curat. Hœc est ratio institutionis Societatis, hœc virtus, hœc dignitas in Ecclesia (MHSI Nadal V-II [90A], p. 126).

12.

Cet esprit continue à animer ce que les jésuites font en tant que prêtres : leur ministère est particulièrement tourné vers ceux qui n'ont pas entendu la Bonne Nouvelle; ceux qui sont aux marges de l'Église ou de la société; ceux à qui on refuse de reconnaître leur dignité, les sans-pouvoir et les sans-voix (10) ; ceux dont la foi est faible ou qui se sont éloignés de la foi; ceux dont les valeurs sont minées par la culture contemporaine ; ceux dont les besoins sont plus lourds que ce qu'ils peuvent porter. Pour le prêtre jésuite, le monde est le lieu où il doit être le plus actif, au nom du Christ qui guérit et réconcilie. Le Pape Paul VI a insisté sur notre présence aux frontières entre la culture humaine et livangile : "Partout dans l'Église, même dans les champs d'activité de pointe et les plus difficiles, aux carrefours des idéologies, dans les secteurs sociaux, là où les exigences brûlantes de l'homme et le message permanent de l'Évangile sont ou ont été confrontés, il y a eu, il y a les jésuites"(11).

(10) 32e CG, d. 4, n. 42.
(11) Paul VI, Discours aux membres de la 32ème Congrégation Générale, 3 décembre 1974, op. cit., p. 194.

13.

Tâches actuelles

Dans les contextes variés où s'exerce actuellement l'apostolat de la Compagnie, il y a des tâches communes à accomplir: comment trouver les mots qui parlent aux hommes et aux femmes de notre temps qui ne sont plus touchés par le message chrétien ; comment être fidèles à la tradition de l'Église et en même temps l'interpréter dans des cultures sécularisées ; comment être efficacement au service à la fois des pauvres et des riches ; comment intégrer nos ministères spirituels avec nos ministères sociaux ; comment servir le mieux une Église où il y a des tensions ; comment faire que la pauvreté évangélique fasse partie du témoignage que nous donnons aujourd'hui; comment être médiateurs entre cultures et groupes différents dans le même pays ; comment aider l'Église à être vraiment catholique dans l'étendue et la variété culturelle de sa foi et de sa pratique ; comment faire, enfin, pour que le monde, dans tous les aspects de sa vie, devienne le Royaume que le Christ a proclamé ?

14.

Un défi spécial aujourd'hui est celui d'incarner le ministère de guérison et de réconciliation du Christ dans un monde de plus en plus divisé par des barrières sociales et économiques, ethniques et raciales, par la violence et par la guerre, par le pluralisme culturel et religieux. Ces divisions doivent être un point central d'attention du ministère sacerdotal jésuite parce que l'œuvre de réconciliation du Christ détruit les murs des divisions entre les peuples "afin de créer en lui une humanité nouvelle" (Ep 2,14). Nous vivons dans un monde brisé où les hommes ont besoin d'une guérison intégrale, que Dieu seul, en dernière analyse, donne le pouvoir d'opérer. La mission sacerdotale jésuite est donc orientée, d'une façon inséparable, vers la justice pour les pauvres et vers la réconciliation du monde avec Dieu par la prédication de l'Evangile.

15.

A la lumière de notre tradition, nous pouvons dire qu aucun wdnistère qui prépare la venue du Royaume ou qui fasse naître la foi en l'Évangile n'est en dehors du domaine des prêtres jésuites. Ces dernières années, nous avons reconnu qu' "il revient au prêtre, en tant que signe et instrument de la présence active du Seigneur, d'être présent ou de collaborer à tous les efforts humains qui contribuent à l'instauration du Royaume"(12). Nous avons aussi décrit la mission du jésuite comme un engagement "sous l'étendard de la Croix dans la lutte décisive de notre époque, qui est la lutte pour la foi et la lutte pour la justice qu'elle implique"(13). Les manières de mettre cela en ceuvre doivent toujours être adaptées aux milieux dans lesquels s'exerce l'apostolat jésuite : formes diverses dans les différents contextes et selon les circonstances. Beaucoup ont demandé si cela s'appliquait bien à des prêtres jésuites : certaines activités ne tombent-elles pas en dehors du champ normal de travail des prêtres ? Nous répondons que l'engagement de la dans cette mission n'est anirné ni par un optimisme facile concernant le progrès de l'histoire du monde, ni par un programme social spécifique, mais par un humble désir de participer à Pœuvre du Christ qui a réconcilié le monde avec Dieu par sa mort sacerdotale. Nos martyrs jésuites, qui sont morts pour leur foi et leur peuple dans beaucoup de parties du monde, montrent que les jésuites vivent sous l'étendard de la Croix. Et la Croix est le signe qu'à nous qui suivons le Christ rien ne sera épargné ; notre mission jésuite se vit dans la foi en la Résurrection, car Dieu seul résout les énignies de la souffrance et de la mort dans cet âge qui est le nôtre.

(12) 31e CG, d. 23, n. 7.
(13) 32e CG, d. 2, n. 2.

16.

Puiser dans notre tradition

La façon dont les jésuites exercent leur sacerdoce ministériel reçoit son caractère de notre mission apostolique de peiner avec le Christ dans la proclamation du Royaume(14). Nos premiers compagnons envisageaient un ministère universel et itinérant d'évangélisation, d'enseignement, d'œuvres de charité et de Pauvreté de vie : une évangélique imitatio apostolorum, le modèle radical d'une vie apostolique de disciple, devait être la source de ce qu'ils feraient en tant que prêtres. "C'est la vocation primordiale d'être comme les apôtres qui marque désormais la façon d'être 'prêtre' dans la Compagnie de Jésus"(15). Sous l'inspiration des Exercices Spirituels, ils voulaient ressembler au Christ en donnant gratuitement d'eux-mêmes à quiconque était dans le besoin. Ils voulaient vivre comme lui qui est venu non pour Être servi, mais pour servir. Ils voulaient agir comme lui en prÎchant aux foules. Ils voulaient partager son souci pour les besoins des pauvres et des malades. Nous nous rappelons que les théologiens jésuites qui ont pris part au Concile de Trente avaient reçu d'Ignace des instructions pour passer une partie de leur temps à visiter les hôpitaux et à enseigner les petits enfants. Leur travail public d'enseignement au Concile devait être équilibré par des actes de miséricorde qui passèrent inaperçus, sauf pour les pauvres qui en furent l'objet(16).

(14) Ex. Sp., [95].
(15) Peter-Hans Kolvenbach, Allocution finale à la Congrégation des Provinciaux, 26 septembre 1990, 7 ; AR 20 (1990), p. 493.
(16) Instruction aux Pères envoyés au Concile de Trente (1546) ; Ignace de Loyola, Ecrits, pp. 686-688.

17.

Dans l'exercice de leurs ministères, Ignace voulait que les prêtres jésuites évitent les façons de faire que les Exercices Spirituels présentent comme contraires à l'Évangile : richesses et succès, honneurs et reconnaissance, pouvoir, orgueil et prestige. Il disait avec insistance que les prêtres ne devaient pas accepter d'être nommés évêques ou de recevoir d'autres dignités, charges ou bénéfices écclésiastiques, mais qu'ils devaient avoir la pauvreté et la liberté nécessaires pour la mission. Ignace voulait qu'ils demandent la grâce d'être vraiment pauvres dans un compagnonnage avec le Christ, d'être obéissants dans leur mission, d'être tenus en basse estime, si Dieu devait être servi ainsi, et de vivre "conune prêtres du Christ librement pauvres"(17). Les prêtres jésuites aujourd'hui doivent être comme eux, faisant ce qu'ils jugent être les tâches apostoliques les plus urgentes et les plus fructueuses, dans un horizon apostolique que ne limitent pas les divisions de classe ou de culture, et sans se préoccuper de leur satisfaction personnelle.

(17) Peter-Hans Kolvenbach, Allocution finale à la Congrégation des Provinciaux, 26 septembre 1990, 13 ; AR (1990), p. 495.

18.

Partout où ils sont, les prêtres jésuites apportent leur contribution apostolique à la vie de l'Église locale, tout en étant fidèles à leur charisme et en conservant leur liberté pour la mission. À tout moment, le prêtre jésuite vit dans une Église locale particulière et collabore volontiers avec l'évêque local dans la mission de l'Église(18). Mais il reconnaît que dans chaque Église locale, c'est le charisme particulier du clergé diocésain d'être les acteurs premiers du souci pastoral de l'évêque ; parce qu'il n'est pas prêtre diocésain, il reconnaît qu'il exerce son ministère d'une manière complémentaire. En tant que tel, le jésuite s'efforce d'orienter son activité de prêtre vers ceux qui ne sont pas facilement atteints par le ministère ordinaire de l'Eglise.

(18) Vatican II, Lumen Gentium, 28.

19.

Tout comme les prêtres jésuites constituent un corps apostolique commun avec les frères, de même est-il nécessaire aussi qu'ils promeuvent et mettent en valeur le service ecclésial assuré par des religieux dans d'autres communautés, et par les laïcs, hommes ou femmes, qui désirent participer plus étroitement au ininistère de l'Église. Le développement récent des ministères laïcs dans l'Église, loin d'être une menace pour ce qu'offrent les jésuites dans leur ministère sacerdotal, correspond à l'un des charismes fondamentaux de notre tradition ignatienne. Par les Exercices Spirituels, les jésuites se préoccupent particulièrement d'aider les autres à découvrir plus intimement leur dignité de baptisés comme serviteurs du Christ. Notre tradition jésuite reconnaît que Dieu traite avec les personnes, toujours pour approfondir en eux la vie de la grâce et toujours pour renforcer par eux la vie de l'Église ; ceci est en accord total avec la perspective proposée par le Catéchisme de l'Église Catholique sur le caractère du sacerdoce ministériel dans l'Église : "Alors que le sacerdoce commun des fidèles se réalise dans le déploiement de la grâce baptismale, vie de foi, d'espérance et de charité, vie selon l'Esprit, le sacerdoce ministériel est au service du sacerdoce commun, il est relatif au déploiement de la grâce baptismale de tous les chrétiens. Le sacerdoce ministériel est un des moyens par lesquels le Christ ne cesse de construire et de conduire son Église"(19).

(19) Catéchisme de l'Église Catholique, n. 1547.

20.

De leur tradition ignatienne, les jésuites apportent à leur sacerdoce ministériel un profond respect pour les façons dont Dieu est déjà à l'œuvre dans la vie de tous les hommes et de toutes les femmes. L'action de Dieu ne commence pas avec ce que nous faisons ; déjà dans les bienfaits de la création Dieu a posé le fondement de ce qu'il accomplira par les grâces de la rédemption. En conséquence, dans l'exercice de leur sacerdoce ministériel, les jésuites s'efforcent de voir ce que Dieu a déjà fait dans la vie des individus, des sociétés et des cultures, et de discerner comment Dieu va poursuivre cette ceuvre. En attirant l'attention sur l'aspect de grâce de toute vie humaine, cette façon de voir influe sur la manière dont le sacerdoce ministériel jésuite s'exerce en différents domaines :

20.1. - il a toujours pour but l'édification de la personne humaine selon le caractère individuel de la vie de grâce de chacun ;

20.2. - il nous encourage à nous impliquer dans des disciplines qui, bien qu'elles n'aient pas de perspective explicitement chrétienne, occupent cependant une place centrale dans la manière dont les êtres humains se comprennent eux-mêmes ainsi que le monde qui les entoure ;

20.3. - il nous fait adopter une attitude positive envers le dialogue avec la diversité des cultures humaines et les traditions de croyance religieuse, de moralité et de spiritualité que l'on rencontre dans le monde ;

20.4. - il ouvre la voie à un engagement cecuménique positif, puisqu'il apprécie la diversité et la complémentarité des charismes présents dans les différentes traditions chrétiennes ;

20.5. - il oriente notre attention vers ceux qui, bien qu'exclus du pouvoir et de la richesse, sont déjà riches en grâce.

21.

Les ministères de la Parole, ministères mentionnés avant tout autre dans la Formule de notre Institut, ont toujours été de remière importance pour le ministère sacerdotal jésuite(20). Ces ministères, qui prennent autant de formes que l'exige notre mission, requièrent, pour être efficaces, une préparation studieuse et,appronfondie, en particulier une connaissance étendue de l'Ecriture et de la Tradition, l'art de la prédication, une maturité humaine et une large culture. La tradition du ministère sacerdotal appuyé sur le savoir et de l'excellence intellectuelle est profondément ancrée dans notre manière de procéder. Dans l'exercice de notre sacerdoce ministériel jésuite, la connaissance n'est pas pouvoir, mais service du Royaume.

(20) Formule de l'Institut, 1 ; cf. aussi Vatican II, Lumen Gentium, 28 et Presbylerorum Ordinis, 2.

22.

Le ministère du Christ lui-même, par la parole et par l'action, a atteint son achèvement dans le mystère salvifique de sa mort et de sa résurrection ; aussi les prêtres jésuites unissentils les nombreuses formes de leur ministère de la Parole à la célébration ecclésiale de l'Eucharistie par laquelle le Christ attire les fidèles dans son mystère pascal. La Parole de Dieu est proclamée de différentes manières, en sorte que tous puissent trouver leur place au banquet eucharistique et au banquet céleste par la miséricorde de Dieu. "Dieu veut que tous soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité" (1 Tim 2, 4) ; ceci est au coeur de la prédication apostolique de la Compagnie et c'est la réalité que l'Eglise proclame à l'Eucharistie. Ici le Seigneur ressuscité donne la vie et rend l'Église capable de devenir ce qu'elle est, le Corps du Christ. Ici aussi cette "très petite Compagnie de Jésus" est constamment recréée par la réception de la Parole de vérité et du Pain de Vie.

23.

Les étapes du ministère

Chaque étape de la préparation et de l'exercice du iriinistère sacerdotal introduit un élément nouveau qui modifie et fortifie l'identité jésuite de chacun. Il passe, tout d'abord, de la vie de scolastique à l'acceptation de l'appel de l'Église à l'ordination. Puis, œuvrant à travers les défis de la vie d'un jeune prêtre, il entreprendra des ministères actifs, parvenant par la suite à la vie apostolique sacerdotale de l'âge avancé. Chacune de ces étapes, qui sont liées au cycle naturel de la vie, marque non pas une diminution, mais une entrée plus avant dans l'expérience de la vie sacerdotale jésuite : ce qui commence comme un joyeux acte de confiance dans l'appel du Seigneur et est alors vécu dans un généreux don de soi dans le ministère, atteint son sommet quand, vieilli et peut-être très affaibli, le prêtre jésuite entre pleinement dans le mystère pascal du Christ. La manière dont ceci arrive sera, évidemment, différente pour chacun selon la manière dont Dieu le conduit, mais il y a habituellement des moments significatifs dans ce cheminement.

24.

Lorsqu'il approche de l'ordination sacerdotale, un scolastique peut se demander s'il est digne et capable d'être ministre de la Parole et des sacrements : ce peut être l'appel du Christ, mais a-t-il la force personnelle de l'accepter et de le vivre ? Il peut se sentir mal à l'aise face au rôle public dans l'Église qu'apportera l'ordination ; dans certains pays, où la critique publique de l'Église est forte, il peut même s'exercer sur lui une pression extérieure pour qu'il ne s'identifie pas de cette manière avec l'Eglise hiérarchique. Dans d'autres situations, un scolastique peut être tenté de voir le sacerdoce comme une manière de pénétrer dans un monde de privilèges cléricaux, plutôt que comme un chemin d'humble service. D'une manière très personnelle, il va être confronté au fait que le ministère sacerdotal est toujours exercé dans le contexte de l'ordinaire fragilité humaine et dans le développement historique complexe de la vie de l'Église. Différents facteurs peuvent pousser un scolastique à se poser des questions sur le bien-fondé de sa demande d'ordination, et la Compagnie doit écouter ses craintes avec grand soin, et l'aider à choisir librement le sacerdoce comme la voie dans laquelle son identité de jésuite doit être mise au service du Royaume de Dieu et de l'Église. C'est un moment important dans le discernement que fait un scolastique de la tradition ignatienne du sentire cum ecclesia, qui est toujours appuyé sur un plus profond sentire cum Christo - un désir de travailler avec le Christ à préparer la voie du Royaume et de servir ainsi l'Église qui est son Corps. Il nous faut nous souvenir qu'Ignace a posé un acte de confiance hardi dans la Seigneurie du Christ sur l'Eglise, quand il a mis la Compagnie au service de la papauté du seizième siècle. Ce fut un geste spectaculaire qui montrait que, dans la tradition ignatienne, l'humble service du Christ est inséparable d'un service aimant de l'Eglise.

25.

Les quelques premières années qui suivent l'ordination présentent un nouvel ensemble de défis: le ministère sacerdotal est lui-même quelque chose de nouveau; et seulement le temps, l'expérience pastorale, la réflexion, et l'aide reçue - à la fois des compagnons jésuites et des personnes qu'il est appelé à servir - permettront le plein développement, dans cette vocation, de la confiance, de la sagesse et de la miséricorde. il est engagé en même temps dans la tâche de son intégration définitive dans le corps apostolique de la Compagnie ; c'est un temps où il a particulièrement besoin du soutien des supérieurs et de l'amitié de ses compagnons jésuites. Sa vie est devenue ordinaire : il ne progresse plus d'une étape de formation à l'autre, et ne reçoit plus à chaque tournant l'approbation formelle de ses supérieurs.

26.

Dans son travail de prêtre, et lorsqu'il fera face aux attentes diverses et parfois conflictuelles des gens qu'il cherche à servir, il recevra aussi la chaleur de leur estime pour quelqu'un qui est compatissant et fait tout pour rendre service. Les laïcs jouent un rôle important pour l'aider à prendre confiance dans son ministère. Le jeune prêtre se rendra sûrement compte que l'ordination n'a pas supprimé sa faiblesse humaine. Parfois, c'est pendant ces premières années que les choses peuvent tourner mai; et le jeune prêtre peut être confronté à un manque inattendu de cohérence dans sa vie. il peut s'apercevoir que la paix qu'il a pour mission de donner aux autres ne remplit pas pleinement son propre coeur. S'il traverse cette épreuve - et tout jésuite, parfois même de façon dramatique, fait une forte expérience de sa condition de pécheur -, cela peut être un grand moment de grâce lorsqu'il est confronté à la fragilité dans laquelle son ministère s'exerce. Selon les paroles de saint Paul, qui eut lui-même à en faire la découverte : "Ce trésor, nous le portons dans des vases d'argile, pour que cette incomparable puissance soit de Dieu et non de nous" (2 Co 4, 7).

27.

Dans les années après les derniers vœux, le jésuite ordonné fait l'expérience de toutes les pressions et complexités du ministère sacerdotal dans la Compagnie ; il sera probablement engagé dans un ministère faisant peser sur lui des exigences constantes et épuisantes. En plus de cela, on peut lui demander d'assumer d'autres responsabilités dans la Compagnie. Il peut alors découvrir qu'une bonne partie de son temps est pris par un travail qui n'est directement ni pastoral ni sacramentel, mais est une réponse aux exigences de la mission du corps et du large éventail d'activités propres à notre vocation jésuite. Ces choses ne sont pas à la périphérie du sacerdoce jésuite, mais sont des actes de service par lesquels nous répondons aux besoins apostoliques de notre monde.

28.

Comme tout jésuite, il se tient prêt à se déplacer à la demande des supérieurs au service de l'Evangile. Attitude qui ne devient pas plus facile avec l'âge. C'est pendant ces années qu'un approfondissement de l'amour pour le Christ peut seul contrebalancer la pression des activités. La tâche du prêtre jésuite, au milieu de ces multiples demandes, est de poursuivre une vie de foi et un service humble et généreux du Christ. Même s'il n'est pas principalement impliqué dans un service pastoral direct des autres, cela l'aidera à garder vivante son identité sacerdotale d'assurer régulièrement le service d'une communauté sacramentelle ; les laïcs, surtout les pauvres, édifient la foi personnelle de ceux qui les servent.

29.

Bien que le prêtre jésuite typique conserve un engagement dans le travail apostolique bien au-delà de l'àge de la retraite, le temps arrive généralement où il faut mettre un terme à ce travail extérieur. Lorsque cela se produit, le jésuite peut être tenté de penser que sa vie a perdu son sens premier ; il doit alors apprendre du Seigneur que, bien au contraire, un nouveau moyen lui est maintenant offert de poursuivre sa mission apostolique jésuite. Le grand âge ne diminue en aucune manière son sacerdoce et sa véritable vitalité apostolique. Même s'il ne peut plus qu'assister à l'Eucharistie et prier en privé pour que le Seigneur bénisse l'œuvre de l'Église et de ses frères jésuites, c'est précisément en ceci qu'il continue à être un précieux apôtre et ouvrier. C'est alors qu'il est peut-être tout spécialement appelé à vivre une vie de prière sacerdotale pour les autres, en union avec le Christ, le Grand-Prêtre qui nous a précédés comme pionnier de notre foi (He 12, 2). Dans son message à la Compagnie, vers la fin de sa vie et quand il était devenu très faible, le Père Arrupe exprimait l'expérience de beaucoup de jésuites àgés : "Je me sens, plus que jamais, dans les mains du Seigneur. Durant toute ma vie, dès ma jeunesse, j'ai désiré être dans les mains du Seigneur. C'est la seule chose que je désire aujourd'hui encore. Il y a certes cette différence : aujourd'hui le Seigneur lui-même a toute l'initiative. je vous assure que me savoir et me sentir totalement dans ses mains est une très profonde expérience"(21).

(21) Pedro Arrupe, Message à la Compagnie, 3 septembre 1983 dans Ecrits pour évangéliser, p. 562.

30.

Enfin, nous demandons à tous les prêtres jésuites d'avoir confiance dans le charisme de leur ministère, et nous demandons aussi à tous les frères et scolastiques d'avoir confiance dans les charismes qu'ils reçoivent : ce sont des dons complémentaires de l'Esprit par lesquels la Compagnie est à même de servir au nom du Christ. Nous demandons la bénédiction de Dieu sur tout ce que nous faisons.

31.

Recommandation au Père Général

La 34ème Congrégation Générale, tout en étant en plein accord avec le charisme de la Compagnie et avec son désir d'être disponible pour la mission, redit cependant fermement la tradition de la Compagnie de s'opposer, autant que cela est compatible avec l'obéissance, aux nominations à l'épiscopat. Pour saint Ignace, c'était là un principe vital pour la mission et le bon état de "cette très petite Compagnie", et n'était pas en opposition avec son désir d'être disponible pour la mission. Les jésuites devaient servir l'Eglise et le Souverain Pontife, mais pas comme évêques(22). Pour clarifier ce point, la Congrégation Générale presse le Père Général de poursuivre le dialogue avec le Saint-Siège en cette matière et, si cela s'avérait utile, de donner ensuite des normes claires que devrait suivre tout jésuite lorsqu'il apprend qu'on songe à lui comme candidat à l'épiscopat.

(22) Constitutions, [817-818].

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Introduction du décret 6