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34 e CG -Décret 4:
Notre mission et la culture |
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Réunissant des jésuites venant des cultures de l'Asie, des anciens pays communistes de l'Est, de la Communauté Européenne, de l'Afrique, de l'Amérique du Nord, de l'Australie et de l'Amérique Latine, la 34ème Congrégation Générale a pris une conscience accrue de la diversité des cultures à la fois dans le monde et dans la Compagnie, et elle a ressenti le besoin d'exprimer l'importance, pour Évangile et culture(1). (1) "Culture" veut dire la manière dont un groupe vit, pense, sent, s'organise lui-même, célèbre et partage la vie. Dans chaque culture, il y a des systèmes de valeurs sous-jacents, des significations et des visions du monde qui s'expriment visiblement dans le langage, les gestes, les symboles, les rites et les styles. |
| 2. |
Ces dernières années, l'Église a pris ce thème comme un des points essentiels
de sa réflexion. Le Pape Paul VI écrivait : "le fossé entre l'Évangile
et la culture est sans doute le drame de notre temps"(2).
Plus récemment le Pape jean Paul II a présenté l'inculturation comme un
des aspects fondamentaux de toute la mission évangélisatrice de l'Église
et il a mis l'accent sur la relation de réciprocité entre l'Évangile et
les cultures auxquelles il s'adresse. Le message chrétien doit être ouvert
à toutes les cultures, sans être lié à aucune en particulier, et rendu
accessible à tout être humain par la voie de l'inculturation ; grâce à
celle-ci, l'Évangile introduit quelque chose de nouveau dans la culture
et la, culture apporte quelque chose de nouveau à la richesse de l'Évangile
: "Par l'inculturation, l'Église incarne l'Évangile dans les diverses
cultures et, en même temps, elle introduit les peuples avec leurs cultures
dans sa propre communauté. Elle leur transmet ses valeurs, en assumant
ce qu'il y a de bon dans ces cultures et en les renouvelant de l'intérieur"(3).
(2) Paul VI, Evangelii Nuntiandi. 20. |
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.Le processus d'inculturation de l'Évangile du Christ dans une culture humaine est une forme d'incarnation du Verbe de Dieu dans toute la diversité de l'expérience humaine, par laquelle le Verbe de Dieu vient habiter dans la famille humaine (Jn 1, 14). Quand le Verbe de Dieu est ainsi enfoui au coeur d'une culture, il est comme une semence enterrée qui puise sa nourriture de la terre alentour et croît jusqu'à la maturité. L'inculturation peut aussi être mise en relation avec le mystère pascal. Les cultures, sous l'effet de la puissance libératrice de l'Évangile, se libèrent de leurs éléments négatifs et entrent dans la liberté du Royaume de Dieu. L'Evangile lance à chaque culture le défi prophétique de repousser, tout ce qui fait obstacle à la liberté du Royaume. Inculturer l'Évangile signifie permettre au Verbe de Dieu d'exercer sa puissance dans la vie des hommes, sans imposer en même temps des éléments culturels étrangers qui leur rendraient difficile d'accueillir vraiment la Parole. "L'évangélisation n'est pas possible sans inculturation. L'inculturation est le dialogue existentiel entre un peuple vivant et l'Évangile vivant"(4). (4) Peter-Hans Kolvenbach, Living People, Living Gospel, conférence au Séminaire international sur l'apostolat auprès des autochtones, Anishinabe, Canada, 12 octobre 1993. |
| 4. |
Ce processus a toujours fait partie, de la vie de l'Église : dans les premiers siècles chrétiens, l'Église, tout en proclamant sa foi de manière à pouvoir être accueillie par la culture hellénistique, fut en même temps façonnée par cette culture. Des perspectives ayant leur origine première hors du contexte juif et chrétien en vinrent à prendre place au cœur même du christianisme. Un processus similaire est en cours aujourd'hui en beaucoup de parties du monde, lorsque des représentants de cultures indigènes, des grandes traditions religieuses et de la modernité critique mettent en avant des perspectives que l'Église doit alors considérer comme faisant partie du dialogue entre l'expérience chrétienne et les diverses autres expériences. De cette manière, l'Église retrouve aujourd'hui la créativité manifestée dans les premiers siècles et au meilleur de son œuvre d'évangélisation. |
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Pour que puisse s'établir un dialogue existentiel de ce genre avec la multiplicité des cultures où l'Église est présente, il faut faire face aujourd'hui à un certain nombre de défis : 5.1. - La culture séculière contemporaine, qu' s'est développée en partie en opposition à l'Église, exclut souvent la foi religieuse des valeurs qu'elle accepte. De ce fait, des cultures qui furent autrefois façonnées par la foi chrétienne se sont, à des degrés divers, détournées du christianisme pour adopter une forme de vie dans laquelle les valeurs de l'Évangile sont marginales. La foi religieuse est souvent rejetée comme une source de divisions sociales, que la famille humaine a dépassée; aux yeux de beaucoup de nos contemporains, l'Église n'est pas crédible pour donner son avis sur les affaires humaines. 5.2. - Les grandes cultures de l'Asie, bien souvent encore, malgré des siècles d'activité missionnaire, ne considèrent pas la foi chrétienne comme une présence vivante au coeur de l'expérience asiatique. En général, elle est liée inséparablement avec la culture occidentale, dont les cultures de l'Asie se défient. En Asie, beaucoup de chrétiens engagés font l'expérience d'un fossé entre leur expérience culturelle asiatique et le caractère encore occidental de ce qu'ils vivent dans l'Église. 5.3. - Dans le monde entier, l'urbanisation s'accélère et crée dans les grandes villes des populations de millions de pauvres. Ces gens se débattent dans une épuisante transition culturelle lorsqu'ils émigrent de leurs zones rurales et sont contraints d'abandonner leurs cultures traditionnelles. En même temps, cette transition donne naissance à une nouvelle synthèse culturelle dans laquelle des éléments de la sagesse traditionnelle se mélangent à de nouveaux modèles d'organisation et de célébration populaires. 5.4. - Il y a eu une résurgence, parmi les peuples indigènes, de la conscience de leurs cultures propres, et ils doivent être soutenus avec la puissance libératrice de l'Évangile. 5.5. - En Afrique, il y a un grand désir de créer un christianisme authentiquement africain, dans lequel l'Église et les cultures africaines formeraient une union inséparable. Il y a aussi le désir de libérer l'Évangile d'un héritage colonial qui sous- estimait la qualité des valeurs culturelles africaines indigènes, et de le mettre en contact plus profond avec la vie africaine. |
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Mission jésuite et culture Comme jésuites, nous vivons une foi tournée vers le Royaume, par laquelle la justice devient une réalité transformatrice du monde; aussi mettons-nous ce qui caractérise cette foi en dialogue avec les membres des religions et des cultures de notre monde contemporain. Nous avons dit dans le décret 2, Serviteurs de la Mission du Christ, que "notre mission au service de la foi et de la promotion de la justice doit être élargie en incluant, comme dimensions essentielles, annonce de livangile, dialogue et évangélisation de la culture"(5), et nous avons insisté sur le fait que sont inséparables la justice, le dialogue et l'évangélisation de la culture. (5) Cf. 34e CG, d. 2, n. 20. |
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Ce n'est pas là simplement une stratégie apostolique pragmatique; ceci a sa racine dans une mystique découlant de l'expérience d'Ignace, qui nous oriente en même temps vers le mystère de Dieu et vers l'action de Dieu dans sa création. Que ce soit dans notre vie de foi personnelle ou dans nos ministères, il n'est jamais question pour nous de choisir entre Dieu ou le monde; bien plutôt, Dieu est toujours dans le monde, œuvrant pour l'amener à sa perfection, en sorte que le monde en vienne à être finalement totalement en Dieu(6) : "Ignace proclame qu'il n'y a pas pour l'homme d'authenti~que recherche de Dieu qui ne passe par une insertion dans le monde créé, et que, d'autre part, toute solidarité avec l'homme et tout engagement dans le monde créé ne peuvent Être authentiques sans une découverte de Dieu"(7). (6) Ex. Sp., [235-237]. |
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La mission de la Compagnie, dans son service du Christ crucifié et ressuscité, est tournée vers les moyens par lesquels le Christ fait sentir sa présence dans la diversité des expériences culturelles humaines, afin que nous puissions présenter l'Evangile comme présence explicitement libératrice du Christ. Notre dialogue doit être un dialogue né du respect envers les hommes, spécialement les pauvres, dans lequel nous accueillons leurs valeurs culturelles et spirituelles, et leur offrons rios propres richesses culturelles et spirituelles, afin d'édifier une communion de peuples instruits par la Parole de Dieu et vivifiés par l'Esprit comme à la Pentecôte. Notre service de la foi chrétienne ne doit jamais briser les meilleurs élans de la culture dans laquelle nous travaillons, et ne peut pas être quelque chose d'étranger qui s'impose de l'extérieur. Il doit être orienté de telle manière que ce qui jaillit du cœur d'une culture conduise celle-ci vers le Royaume. |
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Dans l'exercice de notre mission, nous usons d'un critère bien simple provenant de notre tradition ignatienne: dans notre vie de foi personnelle, nous savons que nous sommes dans la consolation lorsque nous sommes pleinement en harmonie avec l'action de Dieu dans nos coeurs, et que nous sommes en désolation quand notre vie est en opposition avec son action. De même, notre ministère d'évangélisation de la culture sera un ministère de consolation quand il sera mené de manière à mettre en lumière l'action de Dieu dans ces cultures et à renforcer ainsi notre sens du mystère divin. Mais nos efforts seront mal orientés et même destructeurs, si notre action va à l'encontre de la présence de Dieu dans les cultures auxquelles l'Église s'adresse, ou si nous prétendons exercer un droit exclusif de propriétaire sur les affaires de Dieu. |
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C'est cette intuition qui a conduit les jésuites à adopter une approche si positive des religions et des cultures au sein desquelles ils travaillent. Les premiers jésuites, dans leurs écoles, liaient la catéchèse chrétienne à la formation à l'humanisme classique, aux arts et au théâtre, afin de former leurs élèves dans la foi aussi bien que dans la culture européenne. C'est aussi ce qui a poussé les jésuites hors d'Europe à manifester un profond respect pour les cultures indigènes et à composer des dictionnaires et des grammaires des langues locales, et des études de pionniers sur les peuples au milieu desquels ils travaillaient et qu'ils essayaient de comprendre. |
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Spécialement aujourd'hui, alors que la qualité humaine de tant de ces cultures indigènes est menacée par des pressions considérables et moins bienveillantes, nous voulons retrouver envers la culture le respect manifesté par les meilleurs de nos prédécesseurs. A travers le monde, les jésuites travaillent avec un grand nombre de groupes ethniques, de tribus et de pays de cultures traditionnelles. Ceux-ci ont un patrimoine magnifique de culture, de religion et de sagesse ancienne qui ont formé l'identité de leurs peuples. Ces peuples se débattent maintenant pour affirmer leur identité culturelle en incorporant des éléments de la culture moderne universelle. Nous devons faire tout notre possible pour éviter que cette relation entre les cultures traditionnelles et la modernité ne devienne une contrainte imposée et pour essayer d'en faire un authentique dialogue, interculturel. Ce serait un signe de libération pour les deux parties. Notre intuition est que l'Evangile consonne avec ce qui est bon dans chaque culture. |
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En même temps, nous reconnaissons que nous n'avons pas toujours suivi cette intuition. Nous n'avons pas toujours reconnu que l'agression et la contrainte n'ont pas leur place dans la prédication de l'Évangile de la liberté, spécialement dans des cultures qui sont vulnérables à la manipulation par des forces plus puissantes qu'elles. En particulier, nous reconnaissons que : - Nous avons souvent contribué à l'aliénation de ces peuples mêmes que nous voulions servir. - Souvent les jésuites venus évangéliser n'ont pas réussi à s'intégrer au sein d'une culture, mais y sont demeurés une présence étrangère. - Nous n'avons pas découvert, dans notre mission, les trésors d'humanité : les valeurs, la profondeur, la transcendance des autres cultures, qui manifestent l'action de l'Esprit. - Nous nous sommes parfois rangés du côté de la culture des élites, négligeant les cultures des pauvres et, parfois à cause de notre passivité, laissant détruire des cultures ou des communautés indigènes. Nous reconnaissons ces erreurs, et nous cherchons maintenant à tirer profit de la complexité et de la diversité culturelles dans le corps apostolique de la Compagnie aujourd'hui. Nous nous rendons compte que le processus d'inculturation est difficile et cependant en marche. |
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Comme la majorité d'entre nous travaillent au sein de leur propre culture, ils entreront, pour servir la foi, en dialogue avec le monde culturel qui est le leur et y témoigneront de l'Esprit créateur et prophétique. Ils permettront ainsi à l'Évangile d'enrichir ces diverses cultures et, en retour, d'être enrichi par sa présence inculturée dans des contextes différents. Nous essayons de comprendre la réalité de l'expérience des hommes, car alors seulement la proclamation de l'Évangile a prise sur leur vie. Nous mettons l'Evangile en dialogue ouvert avec ce que ces cultures portent d'éléments positifs et négatifs. De cette façon l'Évangile en vient à être vu sous une nouvelle lumière : sa signification est enrichie, renouvelée, transformée même par l'apport de ces cultures. Le Père Arrupe a attiré notre attention sur l'importance de Finculturation pour la mission actuelle du jésuite: "L'inculturation est l'incarnation de la vie et du message chrétiens dans une aire culturelle concrète, en sorte que non seulement l'expérience chrétienne s'exprime avec des éléments propres à la culture en question, ... mais aussi que cette même expérience devienne principe d'inspiration, à la fois norme et force d'unification, qui transfigure et recrée cette culture, étant ainsi à l'origine d'une 'nouvelle création'"(8). (8). Pedro Arrupe, Lettre sur l'inculturation (14 mai 1978), dans Ecrits pour évangéliser, pp. 169-170. |
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Le dialogue de Dieu avec le monde. L'Évangile, parole prophétique de Dieu, continue le dialogue que Dieu a commencé avec tous ceux, hommes et femmes, qui partagent déjà le mystère d'unité commencé dans la création(9). L'Évangile les met explicitement en contact avec son mystère de salut. "Grâce à l'action invisible de l'Esprit du Christ", Dieu ouvre leurs cœurs au mystère d'accomplissement que toute la famille humaine attend comme sa destinée(10). (9) Jean Paul II, Discours final à la Journée de prière
pour la paix (Assise, 27 Octobre 1986), La Documentation Catholique,
n° 1929, 7 décembre 1986, pp. 1080-1082. |
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Disciples du Seigneur ressuscité, nous croyons que son mystère pascal illumine toute l'histoire humaine, atteignant chaque religion, chaque culture, chaque personne, y compris ceux qui ne le connaissent pas et ceux qui, en conscience, ne peuvent se résoudre à croire en lui. Le caractère central du mystère pascal, déclare Gaudium et Spes : "ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ, mais bien pour tous les hommes de bonne volonté, dans le cœur desquels, invisiblernent, agit la grâce. En effet, puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l'homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l'Esprit Saint offre à tous, d'une façon que Dieu seul connaît, la possibilité d'être associé au mystère pascal"(11). (11) Vatican II, Gaudium et Spes, 22. |
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Dieu seul sait comment tous participent au mystère pascal; qu'ils y participent, c'est ce que l'Église est, sous la conduite de Dieu, amenée à croire. C'est le Christ ressuscité qui est continuellement à l'œuvre dans toutes les dimensions du développement du monde, dans la diversité de ses cultures et de ses expériences spirituelles. De même qu'il y a une seule et même bonté dans l'oeuvre de Dieu qu'est la création, de même, dans l'œuvre rédemptrice du Christ, l'unité brisée par le péché est restaurée par un unique courant de grâce à travers la création restaurée. |
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Une manière de servir le mystère du salut de Dieu est le recours au dialogue, à une conversation spirituelle entre égaux, qui ouvre les êtres humains au plus intime de leur identité. Dans un tel dialogue, nous sommes mis en contact avec l'action de Dieu dans la vie des autres, hommes et femmes, et cela nous rend plus conscients de cette action divine. "Par le dialogue, nous permettons à Dieu d'être présent au milieu de nous; car lorsque nous nous ouvrons aux autres dans le dialogue, nous nous ouvrons aussi à Dieu"(12). Nous essayons de rendre les hommes capables de prendre conscience de la présence de Dieu dans leur culture et de les aider à évangéliser les autres à leur tour. Le n-dnistère du dialogue est entrepris avec la conscience que l'action de Dieu est antérieure à la nôtre. Nous ne mettons pas en terre la semence de sa présence, il l'a déjà fait lui-même dans la culture ; il est déjà en train de la faire fructifier, embrassant toute la diversité de la création ; et notre rôle est de collaborer à cette action divine. (12) Jean Paul Il, Discours à des chefs de religions non-chrétiennes (Madras, 5 février 1986), La Docmentation Catholique, n° 1914,16 mars 1986, p. 298. |
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L'œuvre de Dieu dans la diversité de l'histoire humaine se voit dans le long cheminement de la croissance humaine - encore incomplète ! - telle qu'elle s'exprime dans des formes religieuses, sociales, morales et culturelles portant la marque de l'œuvre silencieuse de l'Esprit. Dans les conceptions de l'esprit humain, les habitudes du cœur, dans les symboles et les valeurs de toutes les cultures - nous pourrions même dire, dans le processus même par lequel nos corps physiques deviennent capables d'une intense expérience spirituelle -, Dieu est en train de préparer dans ses créatures les conditions pour une reconnaissance amoureuse de sa vérité, les préparant à la transformation promise dans le Christ. "Tous sont appelés à trouver en Dieu la plénitude de vie"(13). (13) Dialogue et Annonce, op. cit, 28. |
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Notre mission et la culture critique post-modeme Ceci est vrai même des cultures où le dialogue est difficile avec ceux qui estiment qu'ils ont dépassé le christianisme ou tout autre engagement religieux. Nous devons leur prêter spécialement attention à cause de l'influence qu'ils ont à travers le monde. Certaines cultures ont aujourd'hui tendance à restreindre la foi religieuse au domaine privé et personnel, allant même jusqu'à la considérer comme une étrange excentricité, de telle sorte qu'il est difficile à l'Evangile de "donner âme, direction et unité" à la culture séculière contemporaine(14). Nous reconnaissons que beaucoup de nos contemporains estiment que ni la foi chrétienne ni aucune autre croyance religieuse n'est bonne pour l'humanité. (14) Pedro Arrupe, Lettre sur l'inculturation, dans Ecrits pour évangéliser, p. 169. |
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Les problèmes qui se posent quand on travaille dans ce contexte n'ont pas besoin d'être traités ici, parce que la frontière entre l'Évangile et la culture moderne et post-moderne traverse le coeur de chacun de nous. Chaque jésuite affronte la tentation de l'incroyance en premier lieu en lui-même; et c'est seulement quand nous avons pu nous confronter à cette dimension en nous-mêmes que nous pouvons parler aux autres de la réalité de Dieu. De plus, nous ne pouvons pas parler aux autres si notre langage religieux leur est complètement étranger: la théologie que nous utilisons dans notre ministère ne peut ignorer la perspective des questions critiques modernes au sein desquelles nous vivons nous aussi. C'est seulement quand notre expérience et notre compréhension personnelles de Dieu sont significatives pour nous que nous pouvons dire quelque chose de significatif à l'agnosticisme contemporain. |
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C'est un ministère qui ne doit pas ignorer la tradition mystique chrétienne qui, de façon répétée, traite d'une expérience de Dieu au-delà des mots et des images, et qui dépasse les concepts humains : "Si comprehendis, non est Deus", dit saint Augustin(15). L'expérience du silence qui entoure la nature même de Dieu peut être le point de départ pour beaucoup de nos contemporains; mais cette expérience, on la trouve aussi au plus profond de l'expérience et de la foi chrétiennes. Il y a une fragmentation de la foi chrétienne en Dieu dans la culture postmoderne, dans laquelle la spiritualité humaine est détachée de son expression explicitement religieuse. La vie spirituelle des hommes n'est pas morte; simplement, elle se développe hors de l'Église. La "culture post-chrétienne" témoigne, de façon étrange et implicite, d'un respect pour le Dieu qui ne peut être représenté en image par les êtres humains sans détruire le mystère divin: cela a un lien avec ce que les chrétiens veulent dire par "le Père". Cette culture essaie aussi de trouver un sens à l'intérieur de la structure même de l'expérience humaine, expérience incarnée : cela est en rapport avec la foi chrétienne qui dit que le sens du monde (le logos) se fait connaître à nous dans l'humanité de Jésus. Et il y a un profond désir, exprimé dans le souci pour l'environnement, de respecter l'ordre naturel comme lieu où se vérifie une présence immanente mais transcendante: cela est en lien avec ce que les chrétiens désignent sous le nom d'" Esprit". (15) Saint Augustin, Sermon 117, P. L, 38, 663. |
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Une évangélisation inculturée, dans un contexte postchrétien, aura pour but non pas de séculariser ou de diluer livangile, en l'accommodant à l'horizon de la modernité, mais plutôt d'introduire la possibilité et la réalité de Dieu à travers le témoignage concret et le dialogue. Nous devons admettre qu'aujourd'hui l'humanité peut trouver dans la science beaucoup de réponses que les générations antérieures tiraient seulement de la religion. Dans un contexte avant tout séculier, notre foi et notre intelligence de la foi sont souvent libérées de complications culturelles contingentes et donc purifiées et approfondies. |
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Le seul point de départ valable est d'essayer sincèrement, en s'appuyant sur le respect mutuel et l'amitié, de travailler à partir de l'expérience commune entre chrétiens et non-croyants dans une culture séculière et critique. Ou bien notre ministère auprès des athées et des agnostiques sera une rencontre de partenaires égaux traitant dans le dialogue de questions communes, ou bien il sera vain. Ce dialogue reposera sur un partage de vie, un engagement commun dans l'action pour le développement et la libération des hommes, un partage de valeurs et un partage d'expérience humaine(16). Par le dialogue, les cultures moderne et post-moderne peuvent être mises au défi de s'ouvrir davantage à des approches et à des expériences qui, bien qu'enracinées dans l'histoire humaine, sont nouvelles pour elles. En même temps, si elle se développe en tenant compte de la culture critique contemporaine, la théologie pourra aider beaucoup d'hommes à découvrir les limites de l'immanence et la nécessité pour l'homme de la transcendance. (16) Cf. Dialogue et Annonce, op. cit., 42. |
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Nous devons reconnaître que l'Évangile du Christ provoquera toujours une résistance, parce qu'il met au défi les êtres humains et demande d'eux une conversion d'esprit, de coeur et de comportement. Il n'est pas difficile de voir qu'une culture moderniste, scientifique et technique, trop souvent de ton unilatéralement rationaliste et séculier, peut être destructrice des valeurs humaines et spirituelles. Comme saint Ignace le dit clairement dans la méditation des Deux Étendards, l'appel du Christ est toujours en opposition radicale avec les valeurs qui refusent la transcendance spirituelle et promeuvent un modèle de vie égoiste. Le péché a une expression sociale, comme aussi le témoignage que lui oppose la grâce: si une vie chrétienne ne se distingue pas clairement des valeurs de la modemité séculière, elle n'aura rien de spécial à proposer. Une des plus importantes contributions que nous puisssions apporter à la culture critique contemporaine sera de montrer que l'injustice structurelle dans le monde est enracinée dans les systèmes de valeurs promus par une culture moderne puissante et dont l'influence devient universelle. |
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Changement et espoir Cela fait partie de notre tradition jésuite que d'être engagés dans la transformation de toute culture humaine, lorsque les hommes commencent à remodeler leurs relations sociales, leur héritage culturel, leurs projets intellectuels, leurs perspectives critiques sur la religion, la vérité et la moralité, et toute la compréhension scientifique et technique qu'ils ont d'euxmêmes et du monde dans lequel ils vivent. Nous nous engageons à accompagner les hommes, en différents contextes, au moment où eux et leur culture passent par des mutations difficiles. Nous nous engageons à développer la dimension d'une évangélisation inculturée à l'intérieur de notre mission de service de la foi et de promotion de la justice. |
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"Ignace aimait les grandes villes", parce qu'elles étaient les lieux où se réalisait cette transformation de la communauté humaine. Il voulait que les jésuites prennent part à ce processus. La "ville" peut symboliser pour nous les efforts que nous faisons pour mener la culture humaine à son accomplissement. Que le projet dans sa forme présente soit sérieusement défectueux, nul n'en doute; que nous soyons maintenant plus sceptiques qu'il y a trente ans, c'est vrai; qu'il y ait eu des perturbations et des inégalités massives, c'est clair aux yeux de tous; que les expériences totalitaires de ce siècle aient été brutales et presque démoniaques par leur intensité, personne ne le niera; que cela paraisse quelquefois ressembler à la Babel et à la Babylone de la Bible, c'est aussi évident. Mais notre but est l'essai, confus mais inéluctable, de collaborer à la création de cette communauté que, selon l'Apocalypse, Dieu construira - et effectivement Dieu la construira - sous la forme de la cité sainte, la glorieuse Jérusalem nouvelle: "Les nations marcheront à sa lumière et les rois de la terre y apporteront leur gloire. Ses portes ne se fermeront pas au long des jours, car, en ce lieu, il n'y aura plus de nuit. On y apportera la gloire et l'honneur des nations" (Ap. 21, 24-26). jusqu'à ce que ce jour arrive, notre vocation est de travailler généreusement avec le Christ ressuscité dans la cité trop humaine où il y a pauvreté du corps et de l'esprit, domination et pouvoir abusif, manipulation des esprits et des cœurs ; et de servir le Seigneur jusqu'à ce qu'il revienne pour porter à sa perfection le monde dans lequel il est mort. |
| 27. |
Perspectives 27.1. Nous devons reconnaître les complexités que comporte la réalisation d'une évangélisation pleinement inculturée dans la vie d'un peuple; bien que dans tous nos ministères nous soyons conscients de leur dimension culturelle, l'inculturation de livangile peut être lente simplement parce que les changements culturels sont lents. 27.2. Nous devons reconnaître que notre monde a une conscience croissante des droits et de la diversité des cultures, et que tous les groupes culturels affirment à juste titre la spécificité de leur héritage. Nous devons respecter ces diverses cultures dans leur auto-affirmation et travailler avec elles avec créativité. 27.3. Dans tous nos ministères nous devons reconnaître que l'oeuvre salvifique de la révélation de Dieu est déjà présente dans toutes les cultures et que Dieu la portera à son achèvement. 27.4. Nous devons nous rappeler que nous n'allons pas directement "évangéliser les cultures" nous évangélisons les hommes dans leur culture. Que nous travaillions dans notre propre culture ou dans une autre, comme serviteurs de l'Evangile, nous ne devons pas imposer nos propres structures culturelles, mais témoigner de la créativité de l'Esprit qui est aussi au travail chez les autres. En définitive, les hommes d'une culture sont ceux qui enracinent l'Église et l'Évangile dans leur vie. 27.5. Nous devons tous reconnaître que toute grande culture contient en elle-même un ensemble de cultures ethniques et de nouvelles sous-cultures qui sont souvent ignorées. 27.6. L'appel à une évangélisation inculturée ne s'adresse pas seulement à ceux qui travaillent dans un autre pays que le leur. Tous nos travaux se situent dans un environnement culturel particulier avec des traits positifs et négatifs que doit atteindre l'Evangile. 27.7. Il nous faut écouter avec attention quand des hommes nous disent que l'Évangile ne leur parle pas, et commencer à comprendre l'expérience culturelle qui se cache derrière cette affirmation. Est-ce que ce que nous disons et ce que nous faisons correspond aux besoins réels et urgents des hommes qui nous entourent dans leur relation à Dieu et aux autres ? Si la réponse est négative, alors peut-être ne sommes-nous pas pleinement engagés dans la vie de ceux au service desquels nous sommes. |
| 28. |
Directives Pour développer la capacité de la Compagnie à s'engager dans l'inculturation, nous proposons les directives suivantes : 28.1. Notre option pour les pauvres doit aussi atteindre leurs cultures et leurs valeurs, souvent enracinées dans une tradition riche et féconde. Cela conduira à un respect mutuel créatif à l'intérieur des diverses sociétés, ainsi qu'à la promotion d'une atmosphère culturelle et religieuse plus féconde. 28.2. Le style de vie des communautés jésuites doit porter un témoignage crédible des valeurs contre-culturelles de l'Evangile, de sorte que notre service de la foi puisse effectivement transformer les modèles de la culture locale. 28.3. Notre engagement en faveur de la justice sociale et du développement humain continu doit se centrer sur la transformation des valeurs culturelles qui sous-tendent un ordre social injuste et oppressif. 28.4. Chaque étape de nos programmes de formation doit nous enraciner dans les cultures des hommes que nous servons. Ces programmes doivent insister sur le partage de la vie et de l'expérience de ces hommes, et sur l'effort de comprendre leur culture de l'intérieur. 28.5. Il faut une intégration de la dynamique d'inculturation et du renouvellement apostolique, aussi bien pour les jésuites que pour ceux qui travaillent avec nous. C'est là chose essentielle pour la conversion de nos cœurs et pour une redécouverte de la vigueur de l'Évangile dans son dialogue avec la culture. 28.6. L'expérience d'une culture autre que la nôtre nous aidera à progresser dans une vision plus ouverte à ce qui est universel et plus objective concernant notre propre culture. 28.7. Nos institutions d'éducation, en particulier, ont un rôle crucial à jouer pour lier la foi chrétienne aux éléments essentiels des cultures modernes et traditionnelles. 28.8. Nous nous engageons à créer d'authentiques "Églises locales" qui puissent contribuer à enrichir la communion universelle de l'Église du Christ. Nous chercherons aussi les moyens de créer une théologie, une liturgie et une spiritualité autochtones, et de promouvoir le droit et la liberté qu'ont les peuples de rencontrer l'Évangile sans être aliénés de leur propre culture. 28.9. Comme corps apostolique international, la Compagnie jouit de la possibilité unique de recourir à son expérience des cultures dans ses ministères, et de promouvoir le diaIogue entre les cultures. Elle pourra ainsi contribuer à la mission de l'Eglise, au service du plan de Dieu de rassembler tous les peuples dans la communion de son Royaume (Eph. 1, 10; 2 Co. 5,19). |
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