|
|
|
Appendice III de la 34 ème CG
:
Allocutions introductives du Père Général : 3. Notre droit et notre vie (7 janvier 1995) |
|
Pendant quelques instants, nous voulons nous rappeler comment Ignace et ses premiers compagnons nous ont confié les Constitutions. Il est bien connu qu'il s'agit d'une oeuvre originale, d'une originalité telle qu'un spécialiste de la Grégorienne a dû avouer: "Cette loi n'est pas une loi, ce code n'est pas un code". Fidèle à lui-même en tant que pèlerin en route vers l'absolu de Dieu, Ignace traçait dans la législation même de la Compagnie de Jésus la réalité d'un chemin à parcourir. Il n'est pas nécessaire de répéter ici l'articulation originale des diverses parties des Constitutions proposées comme autant d'étapes d'un long chemin à parcourir, passant de l'admission au corps apostolique de la Compagnie à une incorporation définitive, transformant peu à peu un engagement personnel en une union de coeurs et d'esprits avec ceux qui ont voulu être ramenés à un seul corps, "nos reducere ad unum corpus". En balisant ainsi pour nous son chemin vers Dieu, Ignace a pris le risque apparent de se répéter sans cesse et par là de créer, selon le jugement de Nicolas Bobadilla, "un labyrinthe des plus confus". |
|
Pourtant, Ignace ne répète pas pour le plaisir de répéter ; mais il était très sensible à la particularité de chaque étape de cette longue route. L'obéissance d'un novice ne doit pas être celle d'un jésuite formé. Le sens de l'appartenance à un corps apostolique rie peut pas être le même pour celui qui est envoyé seul en mission et pour celui qui accomplit cette mission dans le cadre d'une communauté. D'une vie dans l'Esprit nous pouvons attendre une maturation, une croissance. Dans les Constitutions, Ignace désire que chacun puisse s'acheminer vers Dieu selon les exigences particulières de chaque étape, de chaque mission confiée, Dans le souci parfois exacerbé de tout égaliser n'avons-nous pas négligé ou ignoré la diversité des expériences et des personnes au lieu de la mettre en valeur et de la faire mûrir ? Ignace n'a pas connu notre tentation de lire immédiatement et quasi automatiquement toute différence selon le schéma : maître et esclave, battant et battu. En conséquence, il n'a pas peur de faire confiance à ceux qui "seront des hommes spirituels, et ayant fait des progrès pour courir dans la voie du Christ notre Seigneur, autant que le permettent leurs capacités physiques et les occupations extérieures" en tout ce qui concerne la vie dans l'Esprit [582], tout en assurant que ceux qui ne sont pas encore assez avancés pourront découvrir dans les Constitutions des conseils et des consignes pour aller de l'avant sur le chemin. |
|
Le compagnon, tel qu'Ignace suppose qu'il sera et deviendra, n'est pas un homme en dehors de la loi, mais quelqu'un qui veut trouver dans les Constitutions une aide pour progresser et pouvoir rendre ainsi un plus grand service. justement parce qu'il s'agit de quelqu'un qui veut être aidé dans son désir, Ignace se refuse à donner des ordres, se contentant de faire des appels accompagnés de leurs motivations : ce qu'il est bon de faire [280], ce qu'il est important de faire [284], ce qui peut être une aide [282]. Rien n'est imposé du dehors, et encore moins sous peine de péché [602] : tout est fondé sur le désir, ou au moins le désir du désir [102], d'avancer librement et généreusement sur le chemin que propose Ignace. Si quelqu'un ne désire pas avancer sur ce chemin, il est tout à fait libre de s'en aller, car la vie dans la Compagnie de Jésus n'est qu'un chemin parmi tant d'autres. C'est cette liberté qui se transforme en don de la vie au service des missions confiées, en puisant dans cette loi intérieure de charité et d'amour que l'Esprit Saint écrit et imprime dans les coeurs, car c'est cette loi qui doit aider et inspirer plus qu'aucune constitution extérieure [134]. |
|
Réaliste, comme toujours, Ignace reconnaît dans les Constitutions qu'il y aura toujours dans la Compagnie des membres qui ne peuvent pas vivre pleinement selon ces perspectives de liberté et de responsabilité ; il se borne à remarquer que ne doivent pas être trop nombreux ceux qui ne sont que nominalement jésuites et y restent en raison des avantages de cette appartenance [657], car un trop grand nombre paralyserait le bon fonctionnement de la Compagnie. |
|
Pour ceux qui sont capables de porter le poids de cette vocation (Formule de l'Institut, 4), les Constitutions doivent ouvrir le chemin grâce à l'expérience qu'elles ont accumulée et qu'elles transmettent, en évitant à la fois un excès de rigueur et une largeur abusive, une permissivité démagogique et une discipline militaire [822]. Elles n'enlèvent rien au fait que tout compagnon vivra dans une élection permanente, dans un discernement constant qui l'amènera à être mis avec le Christ pour être rendu capable par l'Esprit de faire dans la vie de tour, les jours les choix qu'a faits le Christ, de les faire ici et maintenant, aujourd'hui dans notre mission. |
|
Les Constitutions et les interprétations qu'en ont données ensuite les Congrégations Générales doivent faciliter ce discernement, signalant les impasses après tant d'expériences malheureuses, indiquant au besoin les sentiers où l'expérience montre qu'ils ne mènent nulle part, dressant des barrières pour les cas extrêmes toujours possibles, afin qu'on soit assuré de prendre la bonne route, mais éclairant aussi la route par le discernement des signes des temps, formulant des réponses aux nouveaux défis et enjeux, préparant par des décisions précises et concrètes le corps apostolique de la Compagnie, et spécialement tout le secteur de la formation initiale et permanente, aux tâches nouvelles à accomplir sur notre route vers Dieu. Sans ce livre d'appels et de rappels, notre désir d'avancer demeure sans horizons et sans forces. Le travail législatif qui attend aussi, et tout particulièrement, cette Congrégation Générale aidera la Compagnie à se mettre en route avec plus de clarté et une plus grande union. |
|
Il est important d'apprendre de l'expérience d'Ignace comment faire face à l'éternel problème qui oppose la lettre à l'Esprit, l'institution au charisme. Saint Paul résume la difficulté en quelques mots : "sans l'Esprit, la lettre tue..., mais sans la lettre l'Esprit est sans voix" (2 Co 3, 5). Il suffit d'ouvrir le livre des Exercices Spirituels et de feuilleter ensuite celui des Constitutions pour y rencontrer un Ignace avec de grandes inspirations, de larges horizons et aux dimensions de l'universel, et un Ignace qui s'enfonce dans le moindre détail et la particularité des rubriques et des méthodes. Il n'y a pas là une double personnalité ou deux registres parallèles d'activité. Ignace se laisse saisir par la logique du Verbe Incarné où se rejoignent l'infini véritable et la finitude réelle. Ignace ne fait pas un choix entre droit et amour, entre vision et gestion, entre lettre et Esprit. Contemplant les mystères de la vie du Verbe Incarné, Ignace plonge son regard dans toute l'épaisseur du monde, ne méprisant ni ne négligeant rien de ce qui fait vivre et mourir, mais le découvrant et l'annonçant dans le Christ, source et fin, mort et ressuscité. |
|
Faut-il alors s'étonner que les Constitutions aient été rédigées justement à la suite de tant d'eucharisties, où l'infini s'enferme librement dans le fini de ce pain rompu et de ce vin versé pour la vie du monde ? C'est dans cette foi qu'Ignace cherche la confirmation de son discernement, la présence de l'Esprit dans ce texte des Constitutions. C'est pour lui une question de vie et de mort, car si la Compagnie n'a pas été établie par des moyens humains, elle ne peut en conséquence ni se maintenir ni se développer par eux, mais uniquement par la main toute-puissante du Christ, notre Dieu et Seigneur [812]. Comme la Compagnie doit être un corps qui sert Dieu et dont Dieu peut se servir pour oeuvrer pour le monde (Ex. Sp., 236 : "Dieu travaille et oeuvre"), Ignace veut que le texte des Constitutions soit au service de ce que l'Esprit dit à l'Église et que l'Esprit puisse se servir de ce texte des Constitutions pour conduire le peuple de Dieu vers la Vérité entière. |
|
Ignace n'a jamais voulu considérer ce travail comme définitivement terminé. Il n'a pas voulu nous laisser un système tout fait, une spiritualité fermée sur soi. Le Père J. Lainez constatait qu'Ignace n'a jamais publié les Constitutions et qu'elles n'ont jamais été closes par lui, comme si il n'y avait plus rien à y ajouter. De toute manière, concevant les Constitutions comme un chemin vers Dieu, Ignace ne pouvait pas les considérer comme figées et fixées pour toujours. D'autre part, voulant faire participer les Constitutions au "magis", au toujours plus grand service, Ignace ne voulait pas en limiter l'élan inspiré par la radicalité amoureuse de la suite du Christ. Le Père Lainez voyait en cette oeuvre ignatienne inachevée une invitation à une fidélité créatrice, donnant à la Compagnie assemblée en Congrégation Générale la responsabilité de rénover, enrichir et éclaircir, à partir de nouvelles expériences, exigences et urgences apostoliques, le chemin montré par le pèlerin Ignace. |
|
Que jusque dans le travail de législation l'Esprit nous guide afin que, par l'intercession de Notre Dame della Strada et d'Ignace le pèlerin, le sens que nous allons donner aux Constitutions soit en tout et pour tous notre chemin ignatien vers Dieu. |