|
|
|
Appendice III de la 34 ème CG
:
Allocutions introductives du Père Général : 1. L'appel ou la vocation de cette Congrégation (5 janvier 1995) |
|
Dans les Constitutions qui, dans cette 34ème Congrégation Générale auront une place importante, saint Ignace caractérise d'une manière assez originale le service que le gouvernement ordinaire doit rendre à l'ensemble de la Compagnie. En effet, pour justifier l'absence d'une Congrégation Générale régulière ou d'un chapitre général à des époques fixes - "par exemple tous les trois ans ou tous les six ans environ" [678] - Ignace observe qu' "il ne semble pas, en notre Seigneur, qu'il convienne que cela se fasse à des époques fixes ni très rapprochées. Le Préposé Général, en effet, grâce au fait qu'il est en communication avec toute la Compagnie, et grâce à l'aide qu'il reçoit de ceux qui sont auprès de lui, évitera à la Compagnie universelle, dans toute la mesure du possible, le travail et la perturbation qui en résultent" [677]. |
|
Cette introduction s'insère dans ce souci de dispenser les membres de la 34ème Congrégation Générale de la peine d'étudier minutieusement la huitième partie des Constitutions et de la perte de temps d'en faire une étude approfondie. Le seul but de cette introduction est de nous rappeler ce qu'était pour Maître Ignace une Congrégation Générale, ce qu'il en attendait et ce que nous-mêmes, dans la situation concrète de la Compagnie à la fin du deuxième millénaire, en attendons, personnellement et communautairement. |
|
Au commencement de cette Congrégation, il est bon en effet de se rappeler "dans le Seigneur" que, en dépit de ses apparences administratives et juridiques, cette assemblée trouve sa source et son origine dans l'expérience spirituelle d'Ignace et de ses premiers compagnons. Avant d'acquérir la structure institutionnelle actuelle, avant d'être le projet formulé présentement par les Constitutions, la Congrégation Générale était un événement vécu, dont l'élan devait prolonger les délibérations des premiers Pères et leurs rencontres en tant qu'amis dans le Seigneur. Sans doute, la Congrégation Générale est-elle l'autorité suprême, l'instance suprême du pouvoir de la Compagnie ; mais pour Maître Ignace, elle est avant tout "unión personal" [677] : une rencontre des personnes. C'est ainsi qu'il aborde le chapitre en question : "Venons-en maintenant à l'union des personnes, qui se fait dans les congrégations de la Compagnie" [677]. Si le jésuite est au fond de sa vocation et de sa mission un envoyé et si, par là, il appartient à un corps apostolique dispersé un peu partout dans le monde, il n'y a pour saint Ignace que deux manières de se sentir dans la Compagnie : par l'union des coeurs et des esprits, maintenue par un large échange d'informations - la correspondance - et par des visites réciproques, d'une part, et, d'autre part, par cette union visible et tangible des compagnons dans une Congrégation Générale. C'est toujours une union spirituelle, dans l'Esprit, et parfois une "unión corporal" [677] comme un secrétaire a voulu la décrire. Rien d'étonnant alors qu'Ignace abandonne petit à petit le terme de "chapitre", lui préférant celui de "congrégation", non seulement pour éviter toute tendance monastique dans la Compagnie, mais surtout pour proclamer par le vocabulaire lui-même que la Congrégation Générale est la Compagnie tout entière. Il suffit de scruter le texte des Constitutions pour s'apercevoir que, pour les premiers jésuites, il n'y avait pas de différence ou de distinction entre la Compagnie comme corps apostolique uni et la Congrégation Générale. Lorsque la Congrégation Générale se réunit,... "conveniet Societas", et convoquer la Congrégation Générale, c'est bien "Societatem... congregare". |
|
Ainsi, dans la conception même d'Ignace, la Congrégation Générale est la Compagnie elle-même, responsable de tout son corps apostolique. Si elle est l'autorité suprême, ce n'est pas en tant qu'organisme au-dessus de la Compagnie, même pas à l'intérieur de la Compagnie, mais parce qu'elle est la Compagnie elle-même dans cette rencontre personnelle des compagnons de Jésus. Il est tout à fait exact que dans un premier temps la Compagnie pouvait encore s'identifier avec les premiers jésuites fondateurs, ou un peu plus tard avec les quelques profès qui formaient la "Societas professa". Mais il est remarquable qu'Ignace maintient, au moins en principe, sa perspective de voir dans une Congrégation Générale l'assemblée de toute la Compagnie qui "peut aider à unir avec leur tête et entre eux ceux qui ont été répartis" [655, titre]. |
|
Comme toujours c'est le travail sur le terrain apostolique qui prime dans la pensée d'Ignace. Si pour le besoin de la mission il ne faut pas multiplier les Congrégations Générales sans raison, pour le même motif missionnaire ne doivent venir à Rome que "ceux qui peuvent venir facilement. On voit donc que ne sont pas compris ceux qui sont empêchés par leur santé, ni ceux qui se trouveront en des régions très lointaines, comme les Indes, ni non plus ceux qui ont la responsabilité d'affaires de grande importance qu'ils ne peuvent laisser sans grave inconvénient" [682]. Si en quatre-cent-cinquante ans la Compagnie n'a convoqué que trente-quatre Congrégations Générales, dont sept seulement sans élection, il est clair que la Compagnie est restée fidèle à la sollicitude apostolique d'Ignace. |
|
En vous voyant en cette "aula" et connaissant la plupart du temps vos engagements, il est clair aussi que rares sont ceux qui ont pu venir facilement et nombreux ceux qui sont venus de loin, interrompant un travail apostolique de grande importance. Une raison de plus pour faire en sorte, insiste saint Ignace, que soient réglées aussi rapidement que possible toutes les affaires à traiter [711]. Peu importe l'absence de quatre-vingt-dix pour cent des membres de la Compagnie : la perspective d'Ignace demeure inchangée ; c'est toute la Compagnie qui est là, et, avant d'être des délégués, des participants, des élus ou des convoqués, tous sont d'abord membres de l'unique et même corps de la Compagnie. Rassemblés en Congrégation Générale, nous ne sommes plus rien d'autre, dans l'esprit d'Ignace, que des membres de la Compagnie universelle, qui n'est pas une fédération de provinces et de régions, ni un conglomérat d'Assistances, mais un corps apostolique unique et un. Ce serait aller contre l'idée qu'Ignace se faisait de cette rencontre d'amis dans le Seigneur que de se croire délégué ou élu pour défendre ou promouvoir une quelconque idéologie ou opinion particulière, propre à une Province ou à une Région. |
|
Aussi, cette assemblée ne fonctionne pas comme un système parlementaire. Tout en respectant le jeu des voix par majorités et minorités, Ignace introduit un facteur non parlementaire lorsqu'il nous invite à être plus charismatiques que démocratiques, en découvrant qu'à certains d'entre nous Dieu notre Seigneur a donné des dons plus abondants pour sentir et exprimer ce qui sera son service [686]. Ainsi, tout en assurant la liberté et le droit de chacun des participants d'une Congrégation Générale, Ignace nous rappelle qu'il s'agit d'un événement qui est beaucoup plus qu'une assemblée bien gérée et bien menée, car c'est un moment privilégié pour vivre intensément comme Compagnie de Jésus la commune responsabilité de tous sans exception pour l'oeuvre commune de tous au service de la plus grande gloire de Dieu. |
|
Pourtant, les participants d'une Congrégation Générale ne sont nullement des jésuites anonymes, rouages uniformes d'un mécanisme bien huilé. Si, selon saint Ignace, le but de la Congrégation Générale est d'obtenir la meilleure information possible en vue d'un discernement solidement fondé sur l'expérience et sur la lecture des signes des temps, aboutissant ainsi à la meilleure des décisions pour ajuster et renforcer notre service missionnaire [6831, les participants seront d'autant plus valables pour ce processus de discernement en commun qu'ils reflètent dans leur culture et leurs traditions, selon leur formation et leur expérience, selon leurs perspectives théologiques aussi, un aspect de la mission, de la vie et du travail, de la prière et de la coopération dans la Compagnie. "La Congrégation, en effet, aide surtout à bien prendre les décisions, grâce à une plus grande information que l'on a ou grâce à quelques personnes remarquables qui donnent leur sentiment..." [679]. |
|
Si dans cette Congrégation aussi la Compagnie a veillé davantage à la représentation qualitative qu'à un système de représentation numérique, c'est justement pour avoir une vue d'ensemble aussi universelle que possible, sans survoler les problèmes réels qui se posent à la Compagnie, à l'Église et au monde en cette fin du deuxième millénaire, mais aussi sans se cantonner dans le détail et l'individuel, dans le particulier et l'éphémère. Aussi, dans cette Congrégation Générale, des Assistances à nombre de jésuites élevé sont moins représentées que des Assistances numériquement plus faibles, justement pour rendre possible la plus large présence de tous les aspects, de toutes les dimensions de la vie et du travail de la Compagnie dans le monde. Toute cette expérience accumulée dans les membres de cette Congrégation Générale doit être mise à contribution. Avec sa minutie habituelle, Ignace décrit dans plusieurs articles du chapitre sept de la huitième Partie, qui traite du mode de décision quand il s'agit d'autres affaires que l'élection du supérieur, comment tous sont appelés à donner le meilleur d'eux-mêmes dans la participation et le partage afin d'aboutir à la meilleure décision possible. Disposant de moyens matériels qui ne dépassaient pas encore le papier et la table, les copies et les livres, Ignace montre son souci de voir tous les participants mettre toutes leurs qualités personnelles comme autant de dons de Dieu à la disposition de tous. Toutes leurs informations doivent être mises par écrit - verba volant, scripta manent - et tous ces textes sont déposés sur une table placée au milieu de la Congrégation Générale et des copies en sont faites, afin que rien ne se perde d'une contribution personnelle mise au service de tous. Et même une fois la décision prise, Ignace laisse ouverte la possibilité d'y revenir [711s et 716], convaincu que l'Esprit pourrait parler justement au moyen de cette intervention tardive. Ce respect du partage et de la participation de tous à partir de leurs propres expériences et convictions est pour Ignace une condition pour "décider comme il faut pour une plus grande gloire de Dieu notre Seigneur" [711], même si à la fin "on préférera le parti vers lequel ils penchent en majorité ; et toute la Congrégation l'acceptera comme de la main de Dieu notre Seigneur" [715]. |
|
A travers une mise en commun des qualités de chacun, à travers un véritable échange de dons, la Congrégation Générale est appelée à un vrai discernement en commun sur des questions importantes et sur des questions qui engagent l'avenir [680], ou encore sur certaines questions très difficiles, intéressant tout le corps de la Compagnie ou sa manière d'agir, pour un plus grand service de Dieu notre Seigneur [680]. Si, d'une part, Ignace, toujours très sensible à la tension entre le travail apostolique et la vie commune, souhaite que la Congrégation Générale travaille ces questions importantes d'une manière expéditive [711] pour éviter de longues absences dans le travail apostolique, d'autre part, ce déroulement rapide ne doit pas empêcher la recherche, si possible, d'une unanimité, justement à cause du besoin d'une action missionnaire claire et unifiée. Le discernement en commun est alors moins engagé pour dégager une majorité de voix que pour tendre à un consentement de tous à une union dans l'action qui est la gloire de Dieu et le bien de la Compagnie. |
|
Depuis saint Ignace et ses premiers compagnons, une seule mission a toujours uni la Compagnie: servir le Christ, Seigneur et Sauveur, en continuant son oeuvre à travers le monde. Mais cette mission doit se réaliser dans des conditions ecclésiales très diverses, dans des situations de vie et de travail très variées et en réponse à des besoins très différents. Nos tempéraments et nos préférences, nos capacités et nos goûts, nos désirs et nos rêves personnels sont, aujourd'hui surtout, tellement prononcés que l'individualisme apparaît comme un moindre mal en permettant un semblant de coexistence pacifique qui semble bien, si on est réaliste, le maximum de ce qu'on peut attendre d'une union entre nous. |
|
Pourtant, Ignace attendait d'une délibération et d'un discernement en commun que les amis dans le Seigneur se décident tous dans un même sens; un même sens qui n'aboutit pas à l'uniformité et qui n'éteint pas la riche diversité des dons personnels et culturels, ni la déconcertante variété des conditions dans lesquelles il faut agir, mais "un même sens" qui aboutit à une union des esprits et des coeurs qui sous-tend et soutient toute action du corps apostolique de la Compagnie. |
|
Pour qu'un discernement en commun puisse aboutir à cette union, il faut, selon l'expression fréquente des premiers jésuites, qu'il soit conduit par le même Esprit. D'une manière un peu différente, Ignace disait : "Comme c'est de la première et souveraine Sagesse que doit descendre la lumière grâce à laquelle on voit ce qu'il convient de décider, tout d'abord on dira des messes et on fera oraison dans le lieu où se tient la Congrégation et dans les autres régions où se trouve la Compagnie, pendant le temps où se réunit la Congrégation et où se traitent les choses qui doivent être définies, pour obtenir la grâce d'en décider de telle sorte que ce soit pour une plus grande gloire de Dieu notre Seigneur" [711]. En élaborant tout un programme de conscientisation et de discernement en commun, la 32ème Congrégation Générale, dans le décret 4 (n. 73s) décrit cette démarche comme "expérience, réflexion, options, action", accomplie dans une constante interrelation, selon l'idéal du jésuite, "in actione contemplativus". La conséquence en sera, selon le décret 4, une transformation des schèmes de pensée habituels, une conversion des esprits mais aussi des coeurs, d'où résulteront les décisions apostoliques. |
|
Pour qu'on puisse parler non seulement d'une oraison contemplative avant et après, mais d'une authentique inter-relation dans laquelle l'Esprit fait irruption, et pour que nous nous laissions saisir par ce même Esprit, nous pouvons encore aujourd'hui apprendre des premiers compagnons ce qu'est une délibération, une réflexion, une discussion qui laisse à l'Esprit un espace d'intervention qui nous évite de durcir nos opinions, de raidir nos expressions et même d'absolutiser la plus intime de nos convictions et la plus valable de nos expériences. N'est-ce pas priver l'Esprit de sa liberté d'intervention que de vouloir aboutir à tout prix et dans une hâte fébrile à une décision, en fixant nous-mêmes les conditions de la réponse de Dieu ? Au contraire, cette inter-relation de "contemplation et action" dans le discernement ne signifie-t-elle pas que nous ne voulons pas enfermer la Compagnie dans la fausse certitude d'un projet clos, couvrant tout, mais que nous souhaitons que demeure une incertitude qui, à travers des événements et des inspirations, permette à l'Esprit de bouleverser nos projets et de mettre en question nos plans ? |
|
Cette marge d'incertitude ne paralysera pas l'activité de la Compagnie: elle affirmera ainsi que même une Congrégation Générale de la Compagnie n'exerce aucune seigneurie sur la vigne qui est celle du Seigneur, et elle nous détachera de toute obsession paralysante de vouloir nous rendre maîtres d'un champ où sans doute nous devrons planter et arroser, mais où Dieu seul donne la vie. D'autre part, celui qui lira, sans connaître la vie dans l'Esprit d'Ignace, les pages consacrées à une Congrégation Générale convoquée pour traiter des affaires, trouvera un exposé sobre et minutieux pour assurer le bon ordre, l'expédition efficace des affaires, dans une ambiance qui respecte la liberté d'expression de chacun et clairement orientée vers la prise de décisions. En effet, pour Ignace, une Congrégation Générale est d'abord une assemblée dotée d'une organisation et d'une administration, avec des procédures et des scrutins, impliquant tout un travail basé sur des évaluations sérieuses et des discussions laborieuses, sur des heures de travail astreignant, sans compter les moments où l'on désespère de pouvoir jamais aboutir à des décisions. La Congrégation Générale ne sera jamais l'expression d'une spiritualité désincarnée. |
|
Et pourtant, à ce mécanisme fort complexe, Ignace n'hésite pas à attribuer le plus spécifique et le meilleur de ce que l'Esprit lui a enseigné, "afin que tout se passe comme il convient pour son plus grand service, sa plus grande louange et sa plus grande gloire" [693]. Surtout, la Congrégation Générale s'insère dans le dynamisme qui pousse la Compagnie vers sa fin - la Gloire - qui s'inscrit aussi bien dans l'appel de l'Esprit que dans la réponse de l'homme à cet appel. Alors que service, louange et gloire nous sont proposés comme fin de la Congrégation Générale, nous sommes renvoyés à notre condition historique, à notre expérience et à notre savoir-faire, à notre enthousiasme et à notre patience dans le travail concret qu'est une Congrégation Générale. |
|
Ignace aime bien lier "esprit" et "manière de faire", la célèbre "manière de procéder" que nous aurons à mettre à jour dans cette Congrégation Générale même. Nous sommes ainsi aux antipodes d'une spiritualité cantonnée dans le seul domaine du religieux, mais aussi à l'opposé d'un séminaire socio-économique analysant les problèmes de notre temps. Pour être pleinement Congrégation Générale selon l'esprit d'Ignace, l'Esprit doit pouvoir se réaliser dans un certain type de pratique que nous appelons discernement en commun. Il est bien connu que ce qui fait la différence, c'est finalement notre intention, qui transforme cette assemblée en une Congrégation de la Compagnie de Jésus. Mais cette intention ne doit pas demeurer au niveau abstrait du désir : pour être authentique, elle doit au contraire se traduire par notre attitude dans cette assemblée, s'incarner dans notre engagement dans cette réunion de toute la Compagnie. Concrètement, cela signifie prendre la Congrégation à coeur, même si personne parmi nous ne s'est envoyé lui-même à Rome: si nous y sommes, c'est par la volonté d'un autre, en raison d'une nomination, d'un vote ou d'une convocation. |
|
Pourtant, un discernement en commun est bien plus qu'une participation sympathique: il fait appel à toute notre personne pour apporter notre contribution avec ce que nous sommes en tant que porteurs de l'Esprit, mais aussi en renonçant à nous-mêmes et en reconnaissant l'Esprit qui nous parle à travers l'autre. Déjà, dans leur première délibération romaine, nos compagnons savaient qu'un discernement en commun ne peut aboutir sans cette liberté qu'on acquiert en sortant de l'amour de soi, sans un renoncement à ses vues particulières. Accepter ce renoncement fait dans l'Esprit ne signifie nullement s'incliner fatalement devant la prédominance d'une opinion majoritaire, mais remettre en question ses certitudes personnelles dans la conviction qu'ainsi l'Esprit peut nous conduire à une convergence d'une clarté plus intense, concrètement à un service d'une plus grande valeur. |
|
Pendant cette Congrégation Générale aussi, il y aura des moments où nous devrons tout simplement interroger ensemble l'Esprit et, à sa lumière, confronter nos points de vue pour ressentir en nous peu à peu cette même inclination par laquelle un même Esprit conduit notre discernement. Cette attitude exigera de toute notre personne, selon l'expression même du décret 4 de la 32ème Congrégation Générale, une transformation des schèmes de pensée habituels et une conversion des esprits mais aussi des coeurs, d'où résulteront les décisions apostoliques (d. 4, n. 73). En envoyant leurs réactions sur les tabloïdes, des jésuites ont remarqué que le regard sur toute la surface du monde rempli d'hommes, suggéré par saint Ignace dans la contemplation de l'Incarnation, n'est un point de départ valable pour une vision de la réalité actuelle que dans le cas où ce regard se laisse illuminer par une vision de foi et un acte d'espérance enracinés dans un même amour du Christ (cf. 32e CG, d. 4, n. 15). Voilà la différence d'attitude personnelle entre une considération panoramique de notre monde à la recherche d'une politique socio-politique, culturelle ou économique, et la contemplation de cette même réalité en vue d'un discernement qui aboutira à des choix et des décisions d'ordre apostolique. Dans le même ordre d'idées, ces mêmes réactions sur les tabloïdes ont insisté sur la nécessité de personnaliser ce genre d'analyses. De même qu'Ignace, dans la première semaine des Exercices Spirituels, cherche à nous faire prendre conscience de nos connivences avec une histoire mortifère et notre solidarité avec une société humaine pervertie, nous ne devons pas énumérer les misères et les maux de notre temps sans discerner courageusement comment nous en sommes complices personnellement et communautairement, afin que le discernement puisse en conséquence nous conduire dans un même Esprit à des décisions et des choix apostoliques qui nous engagent personnellement et communautairement dans l'annonce de l'Évangile du Seigneur pour les années à venir. Sans cette totale disponibilité au service, preuve de la louange et de la gloire de Dieu, un discernement en commun ne mérite pas son nom, ni non plus une Congrégation Générale de la Compagnie de Jésus. |
|
Maître Ignace savait qu'il s'agissait là de la vie et de la mort de la Compagnie et, en conséquence, il n'hésitait pas à énumérer tous les obstacles que peut rencontrer ce don de soi dans le discernement. Parmi eux, il signale le "manque de jugement ou une obstination notable dans son propre sentiment" [184]. Font aussi parfois problème ceux qui se sont installés dans un savoir omniscient [656 ss] ou les jésuites de grand prestige habitués aux faveurs des grands de ce monde [656]. Mais c'est surtout un trop grand nombre de personnes peu mortifiées qui empêche, selon Ignace, "l'union qui est tellement nécessaire, dans le Christ notre Seigneur, pour que se conserve le bon état et la bonne marche de la Compagnie" [657]. |
|
Cette fragilité de notre personne s'ajoute à la difficulté bien connue d'Ignace d'assurer l'union des coeurs de tant de jésuites "tellement disséminés en différentes parties du monde parmi les fidèles et les infidèles" [655]. Ici de nouveau se fait sentir l'irruption de l'Esprit. En avouant que, humainement parlant, c'est une mission impossible d'obtenir que des compagnons si nombreux et si différents se décident tous dans le même sens, Ignace reconnaît que le discernement en commun est moins une tâche à réaliser qu'un don de Dieu à recevoir. Et c'est justement parce qu'il s'agit d'un don à recevoir qu'Ignace compte sur l'accompagnement priant de toute la Compagnie [693 et 711]. C'est là le lien qui, également dans cette Congrégation Générale, nous rattache aux jésuites disséminés dans le monde entier que nous sommes appelés à représenter dans leur ensemble. |
|
Ainsi engagés dans ce discernement en commun qui est une inter-relation constante de contemplation et d'action apostolique sous la mouvance de l'Esprit, nous tous, réunis dans une Congrégation Générale qui est la Compagnie de Jésus, nous prenons en charge dans la mesure des grandes possibilités que le Seigneur nous a confiées, les problèmes de notre temps que, au seuil du troisième millénaire, le Seigneur veut nous confier : - en assumant les joies et les peines des hommes et des femmes que le Seigneur met sur notre route pour que nous leur apportions notre aide ; - en étant solidaires de tous ceux qui souffrent de la misère et de la maladie, de l'injustice et de la violence, auxquels le Seigneur veut nous envoyer ; - en étant en communion avec l'Église du Seigneur qui doit pouvoir compter sur nous en tant qu'hommes d'Église, dans ses sollicitudes universelles et ses préoccupations pastorales ; - en parlant et en agissant au nom de nos frères jésuites dispersés partout dans le monde, mais unis avec notre assemblée dont ils attendent du neuf et de l'ancien pour aller de l'avant dans leur mission avec plus de clarté et plus de courage. |
|
Que cette mission, notre mission, nous soit sans cesse présente lorsque nous contemplons dans cette Congrégation Générale les mystères de l'envoyé qu'est le Seigneur, pour pouvoir imprimer sur les choix et les décisions à prendre en vue d'une rénovation de notre action apostolique ce que l'Esprit nous enseigne pour nous conduire à sa Vérité. |