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Un "expériment"
au Rwanda

A l'occasion de son troisième an (fin de la formation) Sylvain Cariou-Charton est allé dans un camp de réfugiés. Récit de ce stage, "expériment" dans le vocabulaire jésuite.

Mon séjour au Rwanda fut court : deux mois et demi. Mais quelle richesse de découvertes et de rencontres ! Dans le cadre du 3ème An, j'avais souhaité vivre un expériment auprès des réfugiés. Depuis longtemps j'avais envisagé de découvrir le travail du Jesuit Refugee Service (JRS), et j'ai pensé qu'il convenait bien à ce moment si privilégié de notre formation de me rendre disponible pour des plus pauvres et me laisser toucher par leur rencontre.

J'avais eu l'occasion de visiter rapidement une communauté jésuite investie dans les programmes du JRS au Cambodge en 2001. Cela m'avait donné le goût d'en découvrir un peu plus. Toutefois lorsque j'en suis venu à choisir une destination géographique, j'ai assez rapidement penché pour l'Afrique. Deux raisons m'y ont poussé : je n'étais jamais venu sur ce continent ; et le dit continent ne m'attirait pas particulièrement ! Mon inclination personnelle allait plutôt vers l'Asie ou le Proche-Orient. Or, en en prenant conscience, je me suis souvenu que le Père Général nous a souvent répété de ne pas laisser l'Afrique dériver loin de nos préoccupations. Alors il m'a semblé déterminant de vivre une expérience concrète pour commencer à nouer une relation vivante avec ce grand espace culturel et humain. Après en avoir parlé aux Supérieurs concernés, j'ai donc écrit à Lluis Magriña, le directeur international du JRS, qui m'a proposé la destination des Grands Lacs.


Classe secondaire au camp de Gihembe

Ainsi s'est progressivement décidé un séjour au Rwanda dans le camp de Gihembe près de Byumba. Un camp de 18 000 personnes « installé » depuis 10 ans et composé de Congolais rwandophones de la région du lac Kivu. Ils se sont réfugiés au Rwanda à partir de 1996 pour échapper aux massacres qui se poursuivaient au Congo à la suite du génocide rwandais. Depuis cette époque la sécurité n'est pas revenue dans la région et leur retour est impossible. Réalité humaine douloureuse, j'ai pourtant eu la joie de vivre là-bas une très riche expérience humaine et spirituelle. J'ai rencontré des gens simples et attachants, et ce fut vraiment une joie que de chercher à m'ouvrir à une telle différence. Trois mots peuvent exprimer l'essentiel de cette expérience : écoute , visite, formation.

  • J'ai essayé d'écouter au maximum ce qui se vit et ce qui se dit. Ecoute des personnes, et par l'intelligence en essayant de reconstituer le fil des événements récents dans cette région des Grands Lacs. L'écoute me renvoie aussi à la qualité de la présence à l'autre : c'est toujours un combat personnel qui a des retentissements spirituels. J'ai été bien consolé de vivre à nouveau cette expérience d'une rencontre qui tente de rejoindre le fond commun d'humanité qui nous habite par-delà nos différences si flagrantes.
  • La visite , elle, est un état d'esprit ! Durant la grande Retraite du 3ème An, cette perspective m'avait beaucoup marqué en lien avec le thème de la gratuité. Venir à Gihembe auprès des réfugiés fut comme une visite. Et en ce sens, j'ai visité avec beaucoup de gratuité une réalité humaine douloureuse et injuste, mais non sans espérance. De même, séjourner dans cette Région de notre Compagnie fut aussi une manière de rendre visite aux Nôtres. Il existe d'ailleurs un très beau proverbe rwandais qui dit : Ifuni ibagara ubucuti n'akarenge , « La houe qui sarcle l'amitié, ce sont les pieds », autrement dit « l'amitié se cultive par la visite ». J'en retiens la leçon qui restera toujours un défi pour moi en France, où le temps et la pression de l'efficacité tiennent lieu de véritable sur-moi ! Comme il est difficile de rester libre pour accepter d'être plus que de faire ou de paraître faire .
  • Enfin j'ai essayé de contribuer à la formation des personnes. En particulier j'ai eu la joie de partager mon enthousiasme pour la Bible avec différents publics : jeunes de l'école secondaire tenue par le JRS (1) dans le camp, et catéchistes de la Paroisse des réfugiés. S'ajoute à cela la consolation inattendue d'avoir eu à élaborer une formation à la création d'entreprise pour des gens invités à prendre le relais des programmes JRS d'apprentissage professionnel sur le camp (2). Ce fut un sympathique clin d'œil de la Providence que de transmettre ici un savoir-faire acquis durant les quatre dernières années de ma mission auprès de l'équipe de Formation Humaine de l'ICAM de Nantes. Avec une petite équipe nous avons donc aidé 65 personnes à concevoir un Business Plan pour valider le sérieux de leur motivation et la crédibilité de leur projet. Il faut savoir faire de tout dans la Compagnie !


Cours pour apprendre à faire son Business Plan

Ce séjour m'aura donc permis de vivre un certain enfouissement dans des réalités qui n'épuisent pas la complexité de la région des Grands Lacs et encore moins l'état actuel du Rwanda. J'ai un aperçu limité sur ce pays, mais cette “entrée” particulière m'aura permis d'élargir l'analyse et surtout les rencontres ! A ma demande de séjour, le responsable Régional, le P. Augustin Karekezi, fut très accueillant et fraternel, ainsi que la Communauté du Centre Christus et les jésuites de la Région tout entière. Je tiens à les en remercier particulièrement. J'ai été touché de réaliser la fragilité du contexte de travail des jésuites là-bas. Ainsi la présence de Sylvain Victoire, une autre jésuite faisant son 3ème an en expériment lui-aussi, au Centre Christus pour l'animation de retraites a donné un bon bol d'oxygène aux compagnons. Mais la visite faite avec Maurice Joyeux, jésuite,au noviciat de Cyangugu m'a montré les forces vives qui se préparent et cela soulève beaucoup d'espoir pour l'avenir.

Des projets importants sont en cours d'élaboration comme l'ouverture d'un collège jésuite à Kigali. Mais le P. Karekezi me partageait les difficultés d'un tel projet ; sa peine aussi de devoir se transformer en “fund raiser”. J'ai pu découvrir certains aspects du système international d'entraide. Un programme de lutte contre le SIDA est un argument bien plus performant pour obtenir des fonds qu'un projet d'éducation des jeunes sur 10 ans dans un collège ! Résultat : on voit partout dans le pays la lutte contre le SIDA affichée comme priorité… même pour la formation des taxi-motos de Kigali : cherchez l'erreur ! Je ne nie nullement l'importance de cette lutte, compte tenue de l'ampleur dramatique du fléau, mais j'ai peur que l'on confonde souvent priorité sanitaire et vache à lait . Comme me le disait le P. Augustin : « L'éducation, ça n'intéresse personne ! »

Mon séjour, malgré sa brièveté, aura donc été l'occasion de prendre la mesure de la mission jésuite dans cette Région dont on ne parle pas beaucoup en France. J'avais promis de faire connaître cela au retour dans ma propre Province.

Sylvain CARIOU-CHARTON s.j.


Images du camp de Gihembe

Note 1 : Pour se faire une idée, le JRS scolarise sur ce camp : 680 petits en maternelle, 4 000 jeunes en primaire, 900 jeunes en secondaire (1 er cycle) et soutient par une bourse 300 jeunes en secondaire (2 ème cycle) répartis dans des écoles du pays. Cela mobilise 280 adultes pour l'encadrement constitué à 90 % de réfugiés eux-mêmes. Par ailleurs, il y a un programme équivalent dans le camp de Kisiba qui compte lui aussi environ 18 000 réfugiés.

Note 2 : La diminution drastique des crédits du Haut Commissariat aux Réfugiés dans cette région oblige en effet le JRS à renoncer à plusieurs programmes (dont l'alphabétisation des adultes et l'apprentissage professionnel) pour se recentrer sur sa mission d'éducation des jeunes avec priorité au primaire.

 

 


 

Pour en savoir plus :

> En savoir plus sur les projets sur JRS dans le camp de Gihembe

> Un troisième an en Amérique Latine

> Qu'est-ce que le troisième an ?

> Le JRS France

> Le JRS International

> Le noviciat

> Le premier cycle

> Les Jésuites en 6 clics !

> Les derniers voeux d'un frère

> Etre jésuite aujourd'hui

> Une plaquette à disposition

> le Troisième An dans les N.C. (Normes complémentaires)