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Un Troisième an
en arabe
par Christophe Ravanel, sj

La Région Jésuite du Maghreb est rattachée à la Province de France. On y parle le français, mais aussi l'arabe. En cela, elle est proche de la Province du Proche-Orient, où beaucoup de jésuites du Maghreb ont appris l'arabe. De leur côté, la plupart des jésuites du Proche-Orient font une partie de leur formation en France. Je suis donc envoyé là pour un Troisième An "en arabe" (langue que je suis loin de maîtriser) mais avec "possibilité de français et d'anglais".

J'arrive à Alexandrie le 26 décembre 2005 pour la première session qui commence en arabe égyptien ! Ne disposant que d'une formation de base en marocain, algérien et arabe littéraire, je ne comprends presque rien, et lorsque vient mon tour de m'exprimer, mes frères ne me comprennent pas davantage. Me voilà donc condamné à parler français pour être compris et à apprendre l'égyptien et le libanais pour comprendre. Comme ni le français ni l'anglais ne sont communs à tous, nous voilà embarqués dans un partage en quatre langues (égyptien, libanais, français et anglais) avec reformulation brève dans une autre langue de manière à permettre à chacun de saisir l'essentiel, en complétant la première écoute verbale et non verbale (ton, gestes…).


En Haute Egypte

Armant en Haute Egypte

Après 10 jours à Alexandrie, me voilà pour six mois en Haute-Egypte à Armant pour vivre en milieu arabophone. Il s'agit de nouveau d'égyptien, et même de "saïdi", l'égyptien du sud. Je me découvre vraiment un étranger par le physique, par la langue, par la pratique chrétienne même (tous les chrétiens étant coptes). Il me faut donc entrer peu à peu dans leur rite, et, comme prêtre, redécouvrir la messe.

Cela étant, l'accueil des gens est magnifique. Je dois m'habituer à leur respect pour les prêtres qu'ils appellent "abouna". Et je me retrouve avec autant de professeurs d'arabe qu'il y a de personnes dans l'orphelinat où je réside, les matchs de football nous permettant de trouver une langue "presque" commune.

 

J'entre aussi peu à peu dans l'âme égyptienne, avec la proximité de Louqsor où je me rends chaque semaine pour donner des cours de français. Le temps toujours beau, le Nil éternel qui fournit l'eau au cœur de ce désert, le travail des champs à la main… donnent l'impression que, malgré l'arrivée des voitures et de la télévision, la vie se déroule immuablement depuis des siècles.

A la fin du séjour, je préside la messe de Pentecôte en rite copte, bien secondé par mes deux frères jésuites et je fais ma première homélie paroissiale en arabe. Puis nous prenons le temps d'une petite collation et de quelques chants partagés ensemble au long de mon séjour, en arabe surtout, mais aussi en anglais et en français.


En Haute Egypte

Au total des progrès linguistiques modestes, mais j'ai appris à me jeter à l'eau en arabe ce qui n'est pas rien, et je suis plus familier de ces chrétiens d'Orient, aux liturgies parfois si déroutantes.

Le Liban et la guerre

C'est le Liban qui nous accueille pour notre seconde session, principalement marquée par la grande retraite. Nous prenons d'abord un temps de relecture de nos vies, sur fond de coupe du monde. Les partages sont en arabe local et je suis tant bien que mal tout en partageant pour l'essentiel en français. Puis nous entrons dans le silence de la retraite. La première semaine se passe bien, mais voilà qu'au moment où nous reprenons le silence après notre premier jour de détente, la guerre nous surprend.

Sans être vraiment en danger, nous entendons quotidiennement le bruit des avions. Des tensions sont perceptibles en chacun. Au cœur de notre recherche profonde de Dieu, la violence se fait très présente. Devant mon impuissance à faire quoi que ce soit contre ces avions, je me découvre habité par la haine.

Puis remontent en moi, de je ne sais où, des mots de Christian de Chergé assassiné en 1996 en Algérie. A mon "Détruis-les, Seigneur", fait place un "Désarme-les", puis peu à peu la formulation plus juste et plus complète de Christian : « Seigneur, désarme-moi, désarme-nous, désarme-les. »

La retraite devient alors un combat contre ma propre violence. Je m'aperçois combien, dans de multiples situations, ma réponse spontanée à une violence subie, quelle qu'elle soit, consiste à m'armer pour la fois suivante.

Les paroles de Jésus « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix » résonnent alors de manière nouvelle et font écho au psalmiste : « Poursuis la paix, recherche-la ».


Alger – Bibliothèque universitaire

Zerqa en Jordanie

Au sortir de la retraite, nous n'avons pas eu le cœur de continuer la session prévue, et chacun est reparti comme il a pu. Pour ma part, j'ai été évacué vers Chypre puis Paris. Après un an à Alger comme nouveau directeur de notre bibliothèque universitaire, me voici, fin juillet 2007, en Jordanie pour notre troisième et dernière session. Après quelques jours pour découvrir le pays, nous prenons le temps de relire nos Constitutions de 1558, et les Normes de 1995 qui en sont le complément.

C'est un grand moment spirituel de découvrir la vitalité de ce texte, non pas écrit comme un règlement, mais comme un parcours à vivre, qui de chapitre en chapitre nous propose de faire partie d'un corps. Le chapitre des derniers vœux s'ouvre devant nous. Il prélude à la vie ordinaire dans le corps qui n'est autre que l'entrée aujourd'hui dans l'expérience des premiers jésuites qui, divers et commençant à être séparés les uns des autres, décidèrent de rester unis pour mieux répondre au désir qu'avait chacun de suivre le Christ.

Quoi qu'il arrive, me voici désormais plus particulièrement unis à ces huit frères égyptiens, français, indien, libanais, néerlandais et polonais dans une aventure commencée il y a cinq siècles et qui continue de prendre corps, de manière toujours nouvelles selon les temps et les lieux.


Dans le Jourdain


Vers Petra


 

 

Pour en savoir plus :

> L'école du coeur ?

> Les étapes de la formation

> En 2004, un troisième an en France

> Un troisième an en Amérique Latine

> Le noviciat

> Le premier cycle

> Les Jésuites en 6 clics !

> Les derniers voeux d'un frère

> Etre jésuite aujourd'hui

> Une plaquette à disposition

> le Troisième An dans les N.C. (Normes complémentaires)