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La fraternité
dans la Compagnie
de Jésus


Identité - Communauté - Mission

 

Comment un jésuite en formation en 2009 envisage-t-il l'avenir ? Je vais tâcher de le dire selon le triptyque du décret 2 de la 35 ème Congrégation générale : identité, communauté, mission, en l'illustrant chaque fois par le récit d'une expérience plus personnelle.

 

Coopération à Madagascar
Identité : de l'ouverture de conscience

Le contexte – A la fin de mes études d'ingénieur, je ressens à la fois la nécessité de prendre du temps pour faire le point, et de servir en partant au loin. La DCC (Délégation Catholique à la Coopération) me propose Mananjary, petite ville sur la côte sud-est de Madagascar. Je serai adjoint à l'économe du diocèse, un prêtre MEP (Missions Etrangères de Paris). L'évêque, Mgr Tabao, est jésuite. Mon plus proche collaborateur est un prêtre diocésain malgache qui travaille à l'évêché. Mon rapport à l'Église à ce moment-là est peu thématisé. J'ai été scout, enfant de chœur, j'ai participé à l'aumônerie de mon école d'ingénieur, fait les JMJ... Pourtant, je me sens en marge, en attente, sans engagement.

A Madagascar, il m'est donné de voir une Église où les missionnaires sont encore très nombreux, dans une société pauvre. Je suis frappé par les contrastes entre les pratiques des congrégations. Je ne connais pas bien les jésuites encore, mais leur manière de faire m'impressionne : riziculture, anthropologie, chants liturgiques, éducation, santé, engagement social. Ce sont des missionnaires au service de tout l'homme et de tous les hommes au nom du Christ, dans un profond respect pour la culture.

La crise – Après quelques mois, le prêtre malgache avec qui je travaille est emprisonné. Une division violente s'ensuit entre les prêtres du diocèse. La situation me révolte : ces prêtres ne sont-ils pas censés répercuter la parole du Christ : « Aimez vos ennemis » ? Je réagis en placardant cette parole sur la porte de mon bureau. Aussitôt, je prends conscience de la prétention d'une telle initiative : qui suis-je pour dire cela ? Près de l'évêché, il y a un collège dont le directeur est un jésuite polonais. Il me paraît avoir la tête sur les épaules, et son attitude pendant la crise a été très mesurée. Je décide de m'ouvrir à lui. Pour toute réponse, il me donne à lire le "Récit du pèlerin". C'est le choc. La conséquence est double : d'une part, je vis une profonde réconciliation avec l'Église – nous sommes pendant la semaine sainte – , et j'entends l'appel du Christ à le suivre dans la Compagnie.

Quelle identité ? – Cette expérience m'apprend que mon identité de jésuite, mais aussi d'homme – et c'est le point que je travaille pour une thèse en anthropologie philosophique –, est fondée sur ce dialogue d'ouverture de conscience. Je le retrouve dans les "Exercices", tout au long du "Récit", dans la relation au Provincial et aux directeurs d'œuvres dans nos missions. Elle m'éclaire sur le rapport entre identité, mission et obéissance : j'obéis d'abord à la parole de celui qui est désigné par le corps pour m'envoyer. De plus, la conscience, que notre culture honore au plus haut point et à raison, est pleinement accueillie par cette manière de faire.

Voilà une première raison d'espérer. Aujourd'hui, les identités sont fragiles, isolées, soumises à l'injonction du devoir d'autonomie. Tout est mis à notre disposition pour que nous puissions réaliser cette autonomie : biens, savoirs, valeurs, etc. Mais c'est une autonomie d'appropriation et d'autarcie, où la conscience se replie sur soi et étouffe. Or, "aimer nos ennemis" est impossible dans cette autarcie : c'est une parole qui déborde et emporte, vers l'ennemi et nous change en frères.

Les frontières, c'est peut-être cela, les lieux où l'on ne peut aller qu'en y étant envoyé. Ce qui m'a libéré, c'est d'avoir été mis en situation de témoigner en actes de l'essentiel que je portais, d'être mis au défi d'habiter ces mots qui m'avaient précédé. Ce fut une crise salutaire, où j'ai eu la grâce de trouver un jésuite pour m'accompagner. Les JVI (Jeunes Volontaires Internationaux) autorisent ce type d'expérience.

 

Régence à Saint-Etienne
Communauté : cheminer en fraternité.

Sur la durée – Le lieu le plus quotidien où se vit l'ouverture à l'autre est la vie communautaire. A Montreynaud, banlieue de Saint-Etienne, nous étions quatre compagnons à vivre dans deux appartements. J'en retiens le fait de vivre dans un lieu d'exclusion, dans la violence d'être mis au ban par la société, et aussi par les habitants de la banlieue eux-mêmes : je représente les "autres". Au long des jours, il m'a été donné de traverser cette violence, de vivre une conversion par la révélation de mes violences intérieures. De là, mon regard a changé. J'ai commencé à voir la grandeur de ce lieu, et l'Esprit à l'œuvre déjà. Il nous attend, pour que nous participions à sa vie.

Sur la frontière – En banlieue, nous ne sommes pas hors du monde, encore moins hors du Royaume. Nous sommes sur une frontière, sur un lieu de rupture. J'ai appris à ne plus penser en termes de centre et de périphérie, mais de lien entre un quartier exclu et le reste de la ville. Cela rejaillit sur mon rapport à l'Église : la question n'est pas tant de savoir ce que nous faisons avec la paroisse de Montreynaud, que d'accompagner le lien de cette paroisse avec les autres de la ville. Être sur la frontière, c'est accepter le conflit en refusant la rupture, c'est entrer dans le travail de l'Esprit qui met en communion, en relation féconde. Il donne aussi de louer la place de chacun, car il est impossible de tenir seul en ces lieux. ce lieu.

Contrepoint : l'Itinérance en Creuse – L'été 2008, pendant les deux semaines d'itinérance en Creuse, j'ai partagé la douleur d'une Église en crise : les chrétiens, prêtres, laïcs, évêque, religieux s'interrogent sur l'avenir. Plus largement, la population souffre de la dégradation du tissu social et économique. L'Église et la société vivent une profonde mutation. La mission de l'Église n'est-elle pas de proposer à tous la figure d'une nouvelle manière de vivre ensemble ? D'autre part, cette mutation n'est-elle pas aussi en train de marquer le corps de la Compagnie ? Voilà bien encore des raisons d'espérer...

 

Le JRS (Service Jésuite des Réfugiés)
Mission : propager la fraternité

Envoyés ensembleNotre identité, fondée dans l'ouverture de conscience, qui se déploie dans le compagnonnage fraternel vécu en communauté, s'accomplit dans la mission que nous assumons. Lorsque mon supérieur m'a envoyé auprès des demandeurs d'asile, en lien avec le JRS, je l'ai vécu comme une participation à l'envoi du Corps universel de la Compagnie vers ceux qui ont crié et dont le cri a été relayé par le Père Arrupe. Ces migrants, ces réfugiés sont au milieu de nous, dans des situations inhumaines, et dans le contexte international, leur sort n'est pas à l'aube de s'arranger. L'Église est sollicitée et répond déjà, en prêtant des locaux, ou lorsque les évêques s'expriment sur la politique d'immigration, ou quand des laïcs nous sollicitent pour fonder l'association Pierre Claver avec qui je fais du soutien scolaire. C'est une mission immense et urgente, et devant l'ampleur de la tâche, je me sens poussé irrésistiblement à demander à d'autres de nous rejoindre. C'est ensemble que nous œuvrons davantage à la fraternité.

Dans le monde entier – La question de l'échelle de nos missions est revenue souvent pendant la Congrégation générale. S'il est acquis que la taille d'une Province jésuite est commandée par le compte de conscience, la question du rapport entre les Provinces sera un lieu de grands changements dans un avenir proche. De nombreuses missions sont déjà européennes et internationales : JRS, philosophie, théologie, spiritualité, écologie, etc. Enfin, Rome va retrouver une place cruciale, non seulement pour coordonner les missions à enjeu mondial, mais aussi pour les maisons romaines qui rendent un service insigne à l'Église universelle. D'où l'importance de nous préparer pour ces missions : langues, connaissances d'autres cultures, échanges pendant la formation.

Vocation – Dans l'ouverture de conscience, nous recevons l'appel, et nous recevons d'obéir à cet appel qui nous envoie en mission, pour propager ce que nous recevons, l'Esprit qui fait la communion. Nous propageons l'Esprit à la mesure où nous nous laissons donner, comme Corps, au service de l'humanité fraternelle. Et nous propageons l'Esprit à la mesure où nous l'accueillons comme le souffle de notre chair. La vitalité du Corps est à la mesure de cette inspiration. La question des vocations est un enjeu majeur pour l'avenir. C'est une question d'Esprit, d'appel entendu, d'obéissance et de vie fraternelle. Nous mettre au service des vocations, c'est laisser grandir en nous le désir de recevoir des frères dans notre Corps missionnaire, de les voir conviés à notre mission d'Église pour le monde. C'est donc ouvrir grandes nos oreilles aux appels de ce monde. Nous sommes appelés ensemble à la mission, c'est ce qui nous réunit. Rester sourd à l'appel, c'est mettre tout le Corps en péril.

Plus personnellement, à la veille de devenir formateur en philosophie, je porte la question de l'homme comme question de frontières. Et à la veille de l'ordination, c'est la mission de la réconciliation.

Guilhem CAUSSE sj

 

 

 

Voir aussi :

> Un livre de Guilhem Causse : Les banlieues - Feuilletez l'ouvrage

> Décret 2 de la 35ème Congrégation générale

> Le Système de Riziculture intensive du Père Laulanié, jésuite à Madagascar

> Le Récit du Pèlerin, Autobiographie de Saint Ignace de Loyola

> Les Exercices Spirituels

> L'ouverture de conscience dans le gouvernement de la Compagnie

> Les J.V.I. Jeunes Vontaires Internationaux

> Oser l'aventure avec les JVI au Pérou

> Qu'est-ce que la régence des jésuites en formation ?

> Itinérants en Creuse

> Le J.R.S. Service Jésuite aux réfugiés

> Pierre Calver

> La formation d'un jésuite

> Le premier cycle

> Les derniers voeux d'un frère

 

Et encore :


Prier devant le Christ
avec saint François-Xavier