Robert Louis STEVENSON | ![]() |
Juil.-Août 2001 : | C'est le livre même, c'est toute l'oeuvre, qui est une île mystérieuse où le trésor est caché ; un lieu qu'on a voulu réduire à l'enfance (mais les lectures d'enfance !...), que les docteurs de la mode ont feint de mépriser, alors qu'il offre à l'esprit l'ouverture infinie de la Fable. Et c'est ce qu'ont bien vu, de façon paradoxale, les plus grands créateurs de notre temps, dont le nombre et la diversité nous étonnent. D'abord, de son vivant, Henry James, mais aussi Proust, Mallarmé, Yeats, Gide, Conrad, Kipling, Alain-Fournier, Octavio Paz, Hermann Hesse, Bertolt Brecht, Alejo Carpentier, Julien Green, lui rendent hommage ; et encore Faulkner, Steinbeck, Chesterton, Simenon, Dylan Thomas, Antonin Artaud, Graham Greene, Calvini, sans oublier Borges, par-dessus tout. Surprenant cortège ! Derrière ses flibustiers de légende, il a conquis la terre, réinventant l'aventure intérieure et le mystère du double. « Notre vie consciente n'est qu'un moment de l'histoire dont nous sommes constitués », disait-il. Les histoires qu'il inventait n'étaient que le masque d'une histoire perdue, à la fois réelle et inaccessible, une quête sans fin d'histoires se déroulant sous l'histoire première. De là sa distinction profonde entre novel et romance, pour lesquels le français n'a que le mot « roman ». Il s'agit alors du roman réaliste, dont Balzac illustre le sommet et Zola le triomphe, lors de la jeunesse de Stevenson. C'est à cette littérature « naturaliste » qu'il a voulu s'arracher. Il déclare à Henley : « La laideur n'est que la prose de l'horreur. C'est quand on est incapable d'écrire Macbeth qu'on écrit Thérèse Raquin ! » Le mot romance définit précisément le monde de Shakespeare, et suggère ce qu'on pourrait appeler l'univers du « romanesque », où le merveilleux, l'étrange, le mystère parviennent seuls à évoquer ce secret qu'il faut garder dans l'ombre, et ne jamais dire, selon le voeu de Stevenson. L'étrange cas de Docteur Jekyll et M. Hyde, qui clôt ce premier volume de la Pléiade (il y en aura trois), en offre le meilleur exemple, sous sa célébrité universelle. Car il ne s'agit pas d'un grossier manichéisme opposant le Bien et le Mal. Le Docteur Jekyll, si dévoué à ses malades, rôdait déjà, avant sa transformation terrible, dans les bas-fonds de son être, où rampaient la cruauté et la luxure ; et Stevenson ne nous cache pas qu'il aurait pu choisir pour sa métamorphose une issue par le haut ! Sa partie cachée (M. Hyde) contient aussi une douleur de plus en plus déchirante, qui se manifeste dans le suicide (le sien ? celui du docteur ?) pour échapper à sa division. Mais il y avait encore un double dans le double, puisque la douleur de M. Hyde coexistait avec son ivresse de se déchaîner dans le Mal. Et, à la fin, est-ce le Docteur ou Hyde qui disparaît ? On a le sentiment d'une béance sans nom. Peut-être Hyde a-t-il échappé à son créateur, et court-il toujours à travers le monde... Les Nouvelles Mille et Une Nuits, qui font partie de ce volume, mêlant les époques (de l'Angleterre moderne à François Villon, en passant par une Europe légendaire), contiennent déjà bien des ouvertures sur ce mystère du double, qui n'est pas uniformément tragique, d'ailleurs, comme le prouve la figure de John Silver (dans L'Ile au trésor), le terrible boucanier unijambiste, si avide et cruel, qui se transforme moralement plusieurs fois, et devient, presque malgré lui, l'ami et le protecteur de Jim, le jeune garçon. On en verra l'équivalent dans les prochains volumes, avec les autres grands chefs-d'oeuvre, Le Maître de Ballantrae, Enlevé et Catriona. Borges le louait d'avoir surmonté ainsi la littérature de l'échec, qui règne en Occident depuis le XVIIIe siècle, ajoutant : « Nous sommes trop lâches pour penser en termes de victoire. » Stevenson était un conquérant, comme tous les grands inventeurs de mythes, parti sur une mer inconnue pour rapporter la Toison d'or.Jean Mambrino |
© Etudes Juil.-Août 2001