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 | Tzvetan TODOROV Mémoire du mal, tentation du bien Enquête sur le siècle. Robert Laffont, 2001, 358 pages, 149 F. Tzvetan TODOROV Journal, 1933-1941. Journal, 1942-1945 T. I : Mes soldats de papier. T. II : Je veux témoigner jusqu'au bout. Le Seuil, 2000, 792 pages et 1 056 pages, 180 F et 210 F. |
Le XXe siècle a vu le déferlement mortel de deux grandes idéologies : nazisme et communisme. Leurs origines sont différentes, leurs effets dissemblables, mais leurs méthodes sont parentes, leurs maux destructeurs. Tzvetan Todorov dresse une sorte de bilan tragique de ces dérives. Revenons, par exemple, à l'étonnant destin de Margarete Buber-Neumann, cette militante communiste allemande qui, avec son compagnon, à partir de 1937, n'est plus en faveur à Moscou depuis la politique de rapprochement entre Hitler et Staline. Cependant que Neumann disparaît dans la sinistre Loubianka moscovite, elle est arrêtée à son tour en 1938 et condamnée à cinq ans de déportation dans un camp. Motif : « élément social dangereux ». Au lieu de rassembler, l'idéologie divise les hommes et les enferme. Au début de 1939, la déportée allemande se retrouve au camp de Karaganda, dans les steppes du Kazakstan, avec le désert pour tout horizon, et pour pain quotidien la terreur que les prisonniers de droit commun font régner sur les détenus politiques. Au bout d'un an, le décor sinistre change à nouveau. La déportée est soudain transportée à Moscou, enfermée dans une prison confortable, et le 8 février 1940 elle fait partie d'un petit contingent - vingt-huit hommes et deux femmes - remis par la police soviétique à des SS. En prison dans son pays, elle est envoyée à Ravensbrück, sans jugement. Les femmes déportées qui l'entourent, quand elles sont communistes, ne veulent pas entendre le récit de sa vie dans les camps soviétiques, l'accusent de trotskysme, la mettent en quarantaine puisqu'elle ne peut être qu'une ennemie de classe de la patrie et du socialisme qui l'ont expulsée. L'ostracisme se termine en avril 1945 ; l'Armée Rouge libère le camp. Mais rien ne peut justifier son errance ; elle devient encombrante, même pour ceux et celles qui lui étaient proches du temps de la militance radieuse des années 1930 dans l'Allemagne de Weimar... Que pouvait ressentir un individu toujours suspect dans l'Allemagne nazie quand il était juif et décidé à lutter contre les humiliations et les tracasseries quotidiennes que les officiels et l'entourage lui infligeaient ? On en devine quelque chose grâce au Journal qu'a tenu Victor Klemperer de 1933 à 1945, avec l'angoisse toujours présente du camp de concentration. Il fait partie des trente mille couples « mixtes » que compte encore le Reich en 1930, une catégorie constamment en sursis. Eva, sa femme, protestante, pianiste et femme forte, s'en va chaque jour mettre à l'abri les feuillets du Journal dans une clinique appartenant à une amie. Ce Journal de Klemperer plonge dans le temps de l'histoire vécue. Il lance ses « soldats de papier » à l'assaut des tracasseries bureaucratiques qui constituent son lot quotidien. A partir de 1941, tout s'enchaîne : obligation du port de l'étoile jaune, interdiction d'emprunter le tram, de téléphoner, de garder un animal domestique, de sortir plus d'une heure par jour, d'emprunter des livres, de posséder une machine à écrire. Le 26 décembre 1945, dans une Allemagne « libérée » mais écrasée, Klemperer note : « Ce qui me gêne plus que jamais, c'est mon rapport au Bon Dieu. Moi, il m'a incroyablement aidé. Mais les millions d'autres ? Etre reconnaissant, c'est être égoïste... Mais des millions de personnes, quand même, sont heureuses d'appartenir à une confession religieuse » (T. II, p. 971-72). Demeure une énigme finale. Libéré du joug nazi, il hésite, puis finalement adhère au parti communiste et se fixe en RDA, deux choix sur lesquels il ne reviendra jamais. Dernière ruse de l'idéologie jumelle, ou ultime difficulté pour qui espère « être libéré du mal » ?Henri Madelin |