Marc CRÉPON | ![]() |
Février 2001 : ![]() | Marc Crépon analyse les interférences du discours sur la langue, la communauté et la nation, poursuivant ainsi, en l'infléchissant, l'enquête menée dans Les Géographies de l'esprit (1996). La construction des identités et leur légitimation plus ou moins savante ont connu au XIXe siècle, avec les idées de nation, de race et de langue nationale, un investissement sans précédent. Une première moitié du livre est consacrée à la figure de Nietzsche, en laquelle s'expriment autant les contradictions de la sortie du romantisme, la revendication d'un statut singulier et la quête d'une nouvelle forme d'appartenance, élective sinon élitiste. C'est assurément de lui que proviennent une part des nouveaux modèles de communauté qui vont marquer le XXe siècle. Cela justifie sans doute la construction du recueil. On regrette cependant qu'après les belles analyses de Nietzsche, centrées sur l'étude des différentes figures du « nous » et leur mise en relation avec certains penseurs contemporains comme J. Burckhardt ou, en France, Taine et Renan, la dernière partie se disperse en des directions différentes. On voit bien que le XXe siècle hérite des conceptions romantiques scientificisées par le positivisme. Mais, en mêlant des penseurs qui ont des approches et des problématiques de la langue et de la nation aussi différentes que Rosenzweig et Heidegger, Noica et Arendt ou Patócka et Adorno, on brouille aussi la perspective. La dernière étude, « La langue sans communauté. Améry, Adorno, Arendt et la langue maternelle », porte en elle-même la matière d'un beau livre sur le rapport devenu impossible d'intellectuels juifs allemands à l'idéologie de la langue allemande, à laquelle tous adhéraient plus ou moins, à leur corps défendant. Que faire lorsque la langue maternelle est devenue la langue de l'ennemi ? Une reprise du commencement du livre, portant sur Nietzsche et la langue maternelle, aurait permis de mesurer les déplacements et, sans doute, l'ampleur de la catastrophe. S'il y a une perversité dans le rapport aux langues, comme le suggère le titre, tient-elle au discours sur le génie des langues (sur lequel on lira le très instructif et complémentaire volume collectif édité par Henri Meschonnic, Et le génie des langues ?, Presses Universitaires de Vincennes, 2000, avec J.-P. Saint-Gérand, J. Trabant, J.L. Chiss, qui vient à point nommé confirmer la pertinence de la question), à sa transformation en discours culturel, politique ou racial, ou encore à d'autres facteurs ? La revendication d'une langue nationale ou l'attachement particulier à une langue maternelle ont connu, au siècle dernier, une valorisation à la fois excessive et nécessaire à certains égards. La langue, on le sait, est la meilleure et la pire des choses ! Mais le maléfice, s'il en est un, ne tient-il pas davantage à l'absolutisation d'une langue particulière qu'à la revendication même de sa particularité ?Denis Thouard |