Février 2001 : ![]() | Le plus étrange et le plus beau, c'est qu'on pénètre dans La Montagne de l'âme comme dans l'épaisseur même de la Chine, dans son odeur immense, la chair de sa chair, douce et terrible, sensuelle, rêveuse, crue, chatoyante, délicate, cruelle, insaisissable, une Chine immémoriale et pourtant moderne, légendaire et quotidienne ; mais, en même temps, dans un pays inconnu, un territoire qui n'existe sur aucune carte, dissimulé partout, principalement au fond de notre propre coeur. Ses traducteurs soulignent sa richesse et sa complexité, lorsqu'il évoque ce voyage intérieur où surgissent des paysages et des forêts encore vierges de la Chine du Sud, mêlés à des déchirements amoureux ou de simples descriptions « d'une minute de plaisir due à l'amitié ou à la contemplation d'une rivière », pendant que le récit bifurque soudain, prend la forme d'un conte classique, picaresque, débouchant sur dix autres récits cocasses, absurdes, drolatiques, angoissants, insérés dans la réalité la plus contemporaine, pour retrouver le lyrisme, la méditation sur l'art romanesque, l'envolée du Tao. Où est cette Montagne de l'âme ? Celui qui parle part à sa recherche dès le début, sac au dos, errant à pied, en car, à bicyclette, dans une quête que l'on pressent interminable, loin « du monde de la poussière » où les hommes d'aujourd'hui et de toujours se perdent en suffoquant. Sur sa route, où s'entremêlent le pire et le meilleur, fulgurent toutes les merveilles de la création (pour la plupart disparues), les champs de riz dorés entre les bois de bambous verts, décors de paradis qui étincellent parmi des brumes féeriques, « l'eau d'une fontaine comme la lumière de la lune », mais aussi la boue, la pluie, l'horreur du noir et, pires, les horreurs humaines, les saccages, les crimes, les suicides, le désespoir des pauvres, des jeunes filles violées par les secrétaires du parti, le goût du sang, le plaisir de la violence. Mais encore le rire des enfants, les exploits des guerriers, les étreintes brûlantes et délicates, au milieu des fêtes folles animées par les dragons-lanternes et les géantes salamandres, sortis tout droit des songes de chaque nuit. Une fillette se laisse pousser l'ongle du petit doigt pour qu'il ressemble à un coquillage. Pas de noms aux personnages, seulement « je », « tu », « il »... La langue coule, sautille, dialogue, monologue, mélange la douleur et la joie. « La vie, c'est quelque chose d'admirable, a-t-il déclaré, absolument un phénomène de hasard. On peut calculer le nombre de possibilités existant dans l'ordre des chromosomes, mais les chances qui s'offrent à un nouveau-né, peut-on les prévoir ? » Une jeune fille en fugue glisse son orteil dans l'eau émeraude d'un fleuve, et pousse un petit cri d'extase. Où est ce Fleuve ? Où est la Montagne de l'âme ? Gao Xingjian réinvente le monde et le mystère de la vie. Avant de pousser, dans Le Livre d'un homme seul, le cri de son être le plus secret, son existence adulte écrasée, après la douceur de l'enfance, par l'épouvantable tyrannie communiste, le système totalitaire chinois qui a broyé un peuple immense, et sa famille massacrée, l'humiliation quotidienne, la surveillance perpétuelle, les confessions forcées, les enfants battant à mort les vieillards, sa propre femme qui le dénonce aux bourreaux, l'amour charnel toujours en cachette, la sensualité amoureuse vécue comme une évasion, une promesse déchirante, parmi les êtres réduits en esclavage, et traqués tels des rats. Sa compagne allemande (de passage) a elle-même été violée dans son enfance, à treize ans. C'est leur fiévreuse rencontre qui incite l'auteur à se délivrer de son passé en écrivant ces noirs souvenirs. Car, depuis toujours (c'est-à-dire le plus jeune âge), l'écriture l'a soutenu, le goût de rêver, calligraphier, raconter des histoires, la soif du songe, l'appel de la liberté, semblable au battement d'ailes d'un oiseau captif, le combat pour vivre dressé, par le moyen des mots : « Honneur des hommes, Saint Langage. » Le triomphe de la Poésie.Jean Mambrino |
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