Joël-Marie FAUQUET, Antoine HENNION
La Grandeur de Bach
L'amour de la musique en France au XIXe siècle.
Fayard, coll. Les Chemins de la musique, 2000, 246 pages, 89 F.

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Février 2001 :
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Dans le consensus qui domine les débats sur la musique baroque, voici une contribution salutaire aux célébrations de l'année Bach. Les deux rédacteurs – un musicologue et un sociologue – ont réalisé une « mise en abîme » de l'hommage au Cantor de Leipzig, négligeant délibérément d'envisager en elle-même la figure honorée, pour s'attacher à suivre l'élaboration par les musiciens et mélomanes français du siècle dernier des formes d'un culte et, à travers elles, à en décrypter la valeur sociale et le sens culturel. Ainsi, avec Bach qui devient sous nos yeux le père, voire le Tout, de la musique, se dégagent les fondements et les attributs de notre idéologie de la musique, pure, sûre... musicale. L'ouvrage vaut avant tout par sa problématique et sa méthode. L'exposé en est vigoureux. Il ne faudrait toutefois pas trop méconnaître les informations nouvelles ou renouvelées ainsi collectées : qu'il n'y eut jamais d'oubli de Bach entre sa mort et la reprise de la Passion selon saint Matthieu, dirigée par Mendelssohn, le 11 mars 1829 à Berlin ; que Mendelssohn lui-même ne fut pas l'artisan majeur de ce regain des années 1830, mais que Ferdinand Hiller (1811-1885) fut le véritable « passeur » de Bach d'Allemagne en France, relayé par un « premier cercle » auquel appartenaient Alkan, Chopin, Baillot, Boëly ou Fétis ; qu'avant d'être un culte rendu par des connaisseurs et des savants à l'auteur d'une oeuvre, l'hommage à Bach se manifesta par la pratique de pages sélectionnées, arrangées, assimilées par des compositeurs-interprètes, comme l'Ave Maria de Gounod. Mais c'est bien sur la problématique mise en oeuvre qu'il convient plutôt de s'attarder, tant elle est novatrice et stimulante. Le sujet d'abord : non pas Bach lui-même ou son oeuvre, mais le goût pour Bach ; plus encore, non pas un goût « légitime » pour Bach, celui de ses contemporains ou celui des nôtres, mais, à mi-chemin, la vision de ce XIXe siècle si méprisé aujourd'hui pour ses modes d'interprétation de la musique ancienne. Les objets ensuite : non pas l'oeuvre suivie dans ses fixations les plus exactes et ses analyses les plus achevées (éditions critiques, études musicologiques), mais dans ses produits dérivés (arrangements, outils pédagogiques) et ses effets sur le public, tels que les révèle le témoignage immédiat et subjectif de la critique. Les outils et méthodes enfin : une investigation ouvertement « hybride », qui associe musicologie et sociologie pour corriger chacune des disciplines par l'autre. « Le problème que nous voulons aborder est précisément ce point aveugle, ce que leurs focalisations inverses laissent dans l'ombre : le caractère historique du goût et de la valeur musicaux, d'un côté, la participation active de la musique » elle-même « dans cette histoire, de l'autre » (p. 24). Le résultat en est un déplacement du point de vue dominant porté sur la musique. En retournant leur sujet et en détournant leurs méthodes, les auteurs aboutissent à révéler la cohérence et la dimension historique du dispositif qui conditionne notre amour de Bach et notre conception de la musique, en un seul et même processus.

Elizabeth Giuliani