Alain TOURAINE, Farhad KHOSROKHAVAR
La Recherche de soi
Dialogue sur le sujet. Fayard, 2000, 316 pages, 130 F.

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Décembre 2000 :
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Faire advenir l'acteur en lieu et place d'un agent pris dans la fatalité du monde, tel a toujours été le combat d'Alain Touraine, combat souvent brûlant, combat d'homme libre vis-à-vis de toute fausse transcendance ou faux-semblant d'ordre social, qui ne serait que confusion entre intérêts particuliers et intérêt général. Dès l'écriture de sa thèse, il en portait le souci, souci qui n'a jamais cessé de féconder ses recherches, quels qu'en aient été les points d'entrée : donner sa place à l'action ; porter son regard sur les ressources du présent, pour en faire apparaître au plus près les champs ; interpeller les acteurs, afin qu'ils parviennent à se reconnaître dans leur compétence, afin qu'ils soient en mesure d'énoncer leurs attentes profondes, afin qu'ils puissent saisir ce qui est au coeur de leur confrontation à d'autres acteurs, afin que le social se refigure selon une authenticité forte et féconde en changements heureux. Dans son plus récent ouvrage, écrit en dialogue avec une voix proche, attentive, amicale, mais qui sait dire sa différence, Touraine engage une nouvelle étape dans l'explicitation de son souci, lequel apparaît alors dans des connivences freudiennes : là où était le moi (le ça) doit advenir le sujet (le je). Au delà de l'acteur, et pour que se renforce sa capacité d'action, il faut que s'affirme la prééminence du sujet. L'exercice n'est sûrement pas le plus facile dans son juste équilibre. Ceux qui connaissent les travaux de Touraine le savent fasciné par la dynamique potentielle et effective d'une société ; ils sont frappés par son aptitude à désigner ce qui est porteur de changements, à sentir ce qui bouge, à montrer ce qui aujourd'hui diffère fondamentalement d'hier, ce qui en est le dépassement. Certains travaux de Touraine ont été des coups de force, suscitant débats, critiques ou hésitations. Son appréciation des forces de changement, des changements qui lui paraissent transformer complètement nos repères, pouvait en tout cas voisiner avec d'autres lectures, elles aussi cohérentes, des mêmes faits, voire les susciter. L'une de ses grandes forces a été de maintenir sa ligne (dans ses propres aspérités) et d'obliger à un débat – de plus en plus nécessaire dans un temps où l'acteur est trop souvent réduit à n'être que consommateur – sur l'action. C'est un regard d'historien très aigu, et c'est évidemment un programme de recherche audacieux pour le sociologue attentif aux injustices, aux inégalités, aux non-dits, à la violence de certains rapports de force. Mais c'est aussi lui-même dans sa singularité, celui qui tient bon dans une alchimie délicate et subtile. En donnant au lecteur quelques indications sur les origines de son engagement (au temps où le brillant normalien trouvait peu supportables les voies royales qui s'ouvraient si naturellement à lui), en soulignant ce qui l'a aidé à « tenir le coup » dans les conflits souvent blessants auxquels il a été confronté, en parlant simplement de ses émotions esthétiques, lui qui est peu porté au rire ou au divertissement, mais qui aime les tableaux de Manet, de Bacon (et les défilés de mode), en ne sous-estimant pas les contradictions qui le traversent, en faisant comprendre que la foi et la colère ont pour lui rang de vertus quasi théologales, il sait proposer l'approche de ses convictions inaliénables : ce sont elles qui le font acteur, parce qu'elles le font inévitablement sujet. Ce qui, dans la pensée de Touraine, a été compris par certains comme intuition majeure, révélation saisissante, et par d'autres comme parti pris, pari plus ou moins opportun, se reformule dans ce livre émouvant comme une impérative invitation à l'engagement des acteurs...

Pascale Gruson