Philippe SOLLERS
La Divine Comédie
Entretiens avec Benoît Chantre. DDB, 2000, 462 pages, 140 F.

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Décembre 2000 :
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Tout, chez Dante, serait affaire de verrous, de portes, de seuils, de sauts, de clé, de passage. En son exil, loin de Florence, Dante se fait voyageur, des cercles de l'Enfer, à travers les corniches du Purgatoire, vers les ciels étagés du Paradis, vers la joie et le rire au bout du compte, « la vérité possédée dans une âme et un corps ». Des « oscillations infernales » (qui semblent annoncer les tristes « flottements de l'âme » de Spinoza) jusqu'à l'extase où se produit « l'outrepassement de l'humain », ce voyage n'est pas une mystique de l'ineffable, il est un mouvement de connaissance en connaissance vers l'excès de la joie qui grandit à mesure, une jouissance dans la connaissance toujours plus grande et plus active, ce qui convient bien à « l'amoureux du xviiie siècle ». Et quelle est la clé ? La charité, « qui meut le soleil et les autres étoiles ». Sollers lit Dante, admirablement (il n'hésite pas à contester, justement, Balthasar sur ce sujet) – avec en soutien la belle traduction de Jacqueline Risset –, comme il lit admirablement ses auteurs-phares : Baudelaire, Apollinaire, Proust, Hölderlin, Artaud, la Bible, Rimbaud surtout – double moderne du Florentin –, dont Sollers révèle, avec beaucoup de justesse et de prudence, la fulgurance inattendue. C'est dire aussitôt que Dante ici n'est pas qu'un beau patrimoine, il serait, plus que tous, accordé à nos temps obscurs dans l'immense univers, lorsque menace le nihilisme silencieux d'un subjectivisme devenu ignorant de sa prison, oublieux de « la grande mer de l'être », ce que, mieux que tout autre, a vu Heidegger. Il faudrait faire retour aux guides sûrs, l'amour et la poésie, Béatrice et Virgile, c'est-à-dire la littérature, les peintres, les musiciens. Voyage... comme l'est le livre lui-même : nullement un « Sollers par lui-même », mais un dialogue qui est travail minutieux, entêté, instruit, entre un Benoît Chantre vif, connaisseur, et qui même n'esquive rien de la « rumeur » Sollers, lequel, à son tour, ne nie rien, mais conduit ailleurs, vers l'autre passion secrète qui animerait ses essais et romans, et que dirige comme une étoile dans un ciel vide La Divine Comédie, loin des rumeurs, mais au coeur de soi et de notre monde. Bien des choses étonnent dans ce livre, sûrement discutables (la place de Jean Paul II, le rire du Juif, le problème prioritaire du Même et non pas de l'Autre, la Trinité, etc.), mais rien de surfait ni de pieusement académique ; une joyeuse liberté plutôt, l'immense reconnaissance des artistes, une passion ou cette idée que, chez Dante, « diamant de l'art catholique », tout repose sur une opposition radicale, l'envie contre la gratuité, celle que découvre le « grand désir », et sur une égalité apparue : ce qui est catholique, ce sont les « singularités d'exception ». Livre rapide parfois ou trop lent, mais d'une intelligence et d'une vivacité qui réveillent, qu'introduirait bien ce mot de Thérèse d'Avila : « O ma vie, ma vie, comment pouvez-vous subsister étant absente de votre véritable vie ? »

Guy Petitdemange