Annie COHEN-SOLAL | ![]() |
Décembre 2000 : ![]() | Y a-t-il eu, avant l'avènement de Pollock, quelque peintre américain qui aurait su conquérir une réputation internationale ? Dans notre vieille Europe, on n'y croit guère. On pense plus volontiers que, longtemps, les Américains, marqués au feu du puritanisme et du pragmatisme, n'ont pas voulu prendre le temps de peindre. C'est seulement lorsqu'ils ont recommencé à traverser l'Atlantique (notamment pendant la guerre de Sécession) qu'ils ont osé retrouver des sensations esthétiques fortes. Ils ont alors puisé dans les ressources qui s'offraient à eux. Les collectionneurs ont su acquérir des oeuvres remarquables, notamment impressionnistes ; des musées se sont constitués, dont la moindre fierté, encore actuellement, n'est pas de les donner à voir aux Européens qui n'ont pas su les garder. Sans être complètement inexacte, cette vision des choses reste figée dans un plat conformisme. C'est ce que démontre Annie Cohen-Solal dans un récit palpitant, nourri de passionnantes informations et construit autour de questions déterminantes. L'histoire commence à Paris, avec le Salon de l867, celui qui oppose un déni de compétence aux premiers impressionnistes français comme aux peintres paysagistes, pourtant fascinants, de l'Ecole de Hudson. A partir de là, un combat s'engage, qui associe aux peintres français et américains (car ils existent) des galeristes français de forte personnalité, tels Paul Durand-Ruel, des magnats de l'industrie américaine (Frick, J.P. Morgan, Havemeyer) et même le président Franklin Roosevelt, chacun soucieux, à sa manière, d'assumer une mission culturelle en direction de leurs concitoyens. Il y eut quelques batailles fameuses, dont celle de l'Armory Show, à New York en 1913 une réplique inversée du Salon de 1867. Il y eut plusieurs fronts : le débat esthétique y fut évidemment central, qui fait surgir les noms de Courbet, Monet, Picasso, Matisse, Duchamp, etc. Mais il y a aussi l'aménagement d'un marché de l'art : le débat sur les réglementations commerciales et douanières, sur la définition d'une peinture « nationale ». Il y a la mise en place d'une recherche muséographique, avec, entre autres, ce personnage exceptionnel que fut le concepteur du Musée d'art moderne de New York, Alfred Barr. Les relations se multiplient, d'où se dégagent des enjeux majeurs. La référence nationale est revisitée, au profit du débat sur la modernité, qui prend acte de tant de liens nouveaux entre les Etats-Unis et l'Europe. Alors apparaîtra, en 1948, Pollock, héros national et international. Mais il n'a pas surgi soudain. Il est l'héritier de cette histoire tumultueuse de la modernité à laquelle ce livre sait si bien nous rendre sensibles.Pascale Gruson |