Pierre BOURDIEU | ![]() |
![]() Novembre 2000 : | Les combats de Pierre Bourdieu contre les certitudes dominantes et contre leur rhétorique enveloppante fortifient le citoyen. La voix critique est toujours aussi vigilante et subtile. Dans le présent livre, c'est la rhétorique la mieux acceptée en apparence, celle qui dit la rationalité pleinement acquise de la science économique contemporaine (et confirme donc que le temps du dirigisme étatique est révolu), qui est mise en doute : les règles de l'économie libérale, du monétarisme, n'ont pas acquis cette objectivité qui les rendrait naturellement contraignantes. Le champ économique reste, comme il l'a toujours été et quoi qu'il en soit du mode d'intervention de l'Etat (fort ou faible), dépendant du social et de ses structures lourdes (c'est-à-dire, dans les termes de Bourdieu, le poids de l'habitus et son inertie). On en a souvent le pressentiment impuissant : en effet, si « l'ordre » économique mondial a ses élus momentanément très heureux, il a aussi des victimes. L'avenir meilleur promis reste abstrait pour beaucoup, tandis que, très concrètement, les décisions prises à l'échelle planétaire par des agents tels que le FMI ont des effets consternants en termes de développement social. En l'occurrence, l'exemple ici proposé du FMI, inspiré par la visibilité de l'institution, n'est peut-être pas le meilleur. L'organisme, conçu pour mettre en oeuvre une logique bancaire, se trouve pris dans des interactions (induites, entre autres, des salles de marché) qu'il ne peut pas toujours contrôler. Le FMI n'a donc pas nécessairement le pouvoir qui lui est prêté ; il est pris dans une complexité qui lui échappe. Mais l'intérêt du livre de Bourdieu est surtout de savoir mettre en regard le « macro » et le « micro », les « grands » et les « petits » : cet agent qui veut s'acheter une maison ; cette entreprise de taille moyenne qui veut fixer un prix. L'un et l'autre sont considérés par les « grands » comme agissant selon les seuls critères de la rationalité économique. Bourdieu démontre, sur fond d'enquêtes et d'interviews, que tel ne peut jamais être le cas : interfèrent toujours des rapports de force, des positions sociales plus ou moins dominantes ou dominées. L'analyse, serrée, est un brillant plaidoyer pour une information économique digne de ce nom, celle qui est nourrie par le social. Cela n'exclut pas, cependant, que le social soit informé, lui aussi, de la forte complexité dans laquelle l'économique se trouve pris, car cette situation est, quant à elle, vraiment nouvelle et obscure.Pascale Gruson |