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À la suite de plusieurs changements intervenus dans mon emploi du temps, j'ai été nommé à l'été 2002 « délégué diocésain pour la pastorale des nouvelles croyances et des sectes» dans le diocèse de Seine-Saint-Denis. En août 2004, quand j'ai quitté la paroisse de Notre-Dame d'Espérance de Villemomble, j'ai proposé d'assurer des permanences d'accueil, d'écoute et de confessions dans les églises de Saint-Denis. Ces permanences ayant été présentées comme assurées par un prêtre ayant pour mission de s'occuper « des nouvelles croyances et des sectes », j'ai reçu - arrivées spontanément ou envoyées par les prêtres de Saint-Denis et par les gens qui assurent l'accueil dans les paroisses - des personnes malades, malheureuses, troublées, « envoûtées », et qui disent être tourmentées par les esprits mauvais. Elles sont à la recherche de quelqu'un qui ait « la puissance » pour les soulager ou les guérir. Elles cherchent souvent un « exorciste » ou un « désenvoûteur » et me demandent si j'ai « le charisme ». Je leur dis que je ne suis ni exorciste, ni guérisseur, ni désenvoûteur, ni nganga, mais un prêtre de Jésus Christ qui peut prier avec elles et qui croit que Jésus est celui qui peut les libérer. Je les écoute. Trois histoires pour faire comprendre comment ça se passe.
En novembre 2004, appel de Catherine B. de Pontoise. Elle souhaite qu'on fasse des « prières d'exorcisme » pour « oser la guérison » de sa jeune cousine Sandrine, 17 ans, malade (insomnies, évanouissements, etc.). La faculté ne trouve rien : « C'est donc satanique ». Elle s'est adressée à des prêtres dans le diocèse de Pontoise et dans celui de Versailles. Certains, âgés, lui ont dit « n'avoir plus la force d'exorciser » ou n'avoir pas « les pouvoirs d'exorciste ». À l'Accueil Saint-Irénée, on lui a dit que les exorcistes, débordés, ne pouvaient s'occuper que des cas extrêmement dangereux. À l'évêché de Saint-Denis, on lui a donné mon nom. Rendez-vous est pris. Premier temps de discussion avec Sandrine et Catherine (une cousine éloignée qui semble avoir pris l'affaire en mains : la mère est bien absente…). Je discute ensuite avec Sandrine seule qui me raconte ses histoires de santé et sa rencontre avec une voyante au Portugal qui a mis cela en relation avec un grand père défunt « qui était très méchant » et qui continue à nuire à sa famille. Elle me paraît sensée et je lui dis que je ne crois pas une minute qu'elle soit possédée et que son problème relève des exorcistes. Mais je pense avec elle que des influences maléfiques peuvent s'exercer sur elle. Je lui
dis que Jésus a la puissance de nous libérer, de nous
guérir et qu'on va prier ensemble. Catherine
nous rejoint. On récite le Notre Père et je fais répéter plusieurs fois la dernière demande : « Délivre-nous du mal ». Sandrine s'évanouit. Un peu paniqué, je lui impose les mains en priant : « Délivre-nous du mal ». Quand elle revient à elle, elle sourit, a l'air apaisée. Je les raccompagne à la rue. Et nous nous séparons, elles me remerciant beaucoup, et moi, perplexe, me demandant ce que j'ai fait, et si ce que j'ai fait était ce qu'il fallait faire…
Une autre histoire, un an plus tard (septembre 2005). Toute une famille africaine me dit qu'elle vient sur rendez-vous. En fait, c'est le curé de l'ensemble des paroisses de Saint-Denis qui leur a dit de venir me voir. Le père, la mère avec deux enfants (une fille de 14 ans, un garçon de 8 ou 9 ans, visiblement très perturbé, il grogne, grince des dents, ne parle pas) et une petite nièce, Espérance, d'une dizaine d'années. Le père demande à cette dernière de me raconter son histoire. Petit à petit, j'en comprends des bribes… Une tante « a mis le diable en elle ». La même tante « a mangé sa petite sœur » (le monsieur confirme qu'une petite sœur d'Espérance est morte récemment) et « mange » maintenant le petit cousin (d'où les troubles qui l'affectent) ! La tante a aussi fait du mal à la fille de 14 ans qui a eu un accident cet été en colonie de vacances. J'écoute toute cette histoire qui est confirmée par le père et la mère. Comme toujours, je dis - en m'adressant surtout aux parents - que je crois au pouvoir qu'ont certaines personnes de faire du mal. Oui, ces gens sont forts, mais ils sont moins puissants qu'ils le disent (et que vous le croyez). Le diable n'est pas si puissant que ça, c'est un menteur : quand il dit qu'il va donner à Jésus tous les royaumes de la terre, il ment, il « fait le malin », il ne faut pas le croire. Il ne faut donc pas croire en ces personnes qui prétendent « mettre le diable » dans les autres. Elles peuvent avoir, de sources occultes que je ne connais pas, des pouvoirs pour faire du mal. Mais Dieu est plus fort qu'elles. Il est le Tout-puissant. « Oui, j'en ai l'assurance, ni les puissances, ni les dominations, ni les esprits mauvais, ni les forces d'en haut, ni les forces d'en bas, rien ne peut nous séparer de l'amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ. » Je propose d'aller prier devant le tabernacle. J'improvise sur le thème de la tendresse de Dieu qui veut nous libérer du mal et du malin. J'impose les mains en reprenant la formule du Baptême : « Que la puissance du Christ sauveur vous fortifie ». Nous récitons le Notre Père et je reprends avec les gens plusieurs fois : « Délivre-nous du mal. Amen ». Je les invite à revenir me voir.
Je rappelle encore une histoire survenue en juin 2006 d'après des notes prises à l'époque. Un homme vient me voir à l'Estrée. Rien ne va dans sa famille. Sa femme ne parle pas. Sauf, périodiquement, pour annoncer qu'elle veut divorcer. Est-ce que je peux venir à la maison ? J'y vais un samedi après-midi (à la fin du mois de juin 2006). La télévision est allumée (un match de la coupe du monde que regarde un garçon). La mère ne dit rien. Je dis quelques mots sur les recommandations adressées par Jésus à ses disciples quand il les envoie en mission : La paix soit sur cette maison ! Je bénis de l'eau (en rappelant l'eau du baptême, la libération du mal) et je bénis les différentes pièces de la maison. La mère persiste dans son mutisme... En les quittant, je lui dis que je serais heureux de parler avec elle et de prier à l'église : peut-elle venir, par exemple vendredi prochain ? Je pars sans grand espoir. Pourtant elle vient le vendredi suivant. Elle me dit que personne ne parle à personne dans la maison… Je pense au « démon muet » de l'Évangile ! Elle me raconte qu'un de ses fils est mort dans un accident (de voiture, je crois). Elle est malheureuse parce qu'elle n'a pas pu lui dire avant sa mort qu'elle lui pardonnait, ni lui demander pardon. Comme il est difficile de vivre en paix avec ses morts ! Je lui propose le sacrement de la réconciliation et du pardon qu'elle accepte. Je l'invite à revenir, si elle le désire. Si nous avions eu plus de temps, ç'aurait été bien de lire avec elle un texte de guérison d'un sourd muet dans les évangiles, de le commenter et d'utiliser, en lui imposant les mains, une prière de guérison (inspirée des prières d'exorcisme dans le rituel du baptême des adultes).
Que se passe-t-il dans ces histoires ? D'abord, de l'écoute attentive. Ensuite, l'affirmation que je crois à ce que les personnes me racontent. Souvent elles arrivent en disant : « Vous n'allez pas me croire ». Je leur dis que je crois toujours ce que les gens me disent (et c'est vrai : je préfère pécher par naïveté que par scepticisme et rationalisme). Je crois d'autant plus à leurs histoires que j'ai connu, dans ma propre histoire, des gens capables de mettre la jalousie, la rancune et la haine dans des familles, des lieux de travail, des groupes, des associations. Mais, j'ajoute que, quelle que soit la force de ces personnes maléfiques, elles sont moins fortes qu'elles ne cherchent à le faire croire. Leur capacité de faire le mal est à la mesure du pouvoir que nous leur attribuons. Et elles sont, comme le diable, moins fortes que Dieu, seul Tout-puissant. On dit que « la grande ruse du diable est de faire croire qu'il n'existe pas » (Baudelaire). Peut-être. Mais je crois en une autre de ses ruses qui consiste à faire croire qu'il « existe trop », qu'il existe à l'égal de Dieu. « Exister trop », c'est envahir des existences, prendre toute la place, troubler, désorienter, décourager. J'invite les gens qui viennent me voir à ne pas croire en Satan, je veux dire : à ne pas mettre leur confiance en lui, mais en Dieu qui, seul, mérite notre confiance et notre foi.
Deux remarques
pour terminer. Deuxième remarque. Il va sans dire que j'ai beaucoup appris en lisant et en interrogeant Éric de Rosny. Et que, lorsque je me pose des questions sur ma manière de procéder, sur les prières dites et sur les gestes faits, j'en parle à des amis du réseau « pastorale des croyances nouvelles et des sectes » afin qu'ils me conseillent.
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Jésuites : serviteurs
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