![]() |
![]() |
||
|
|
Extraits d'une conférence donnée à l'occasion d'une rétrospective de l'initiation aux arts et aux lettres dans les collèges jésuites de l'Académie de Montpellier du XVVème à nos jours ( 24 mars 2007)
Y-a-t-il une spécificité de la pédagogie jésuite ? Au risque de vous choquer et d'arrêter là cette intervention, je pense qu'il n'y a pas de spécificité dans la pédagogie ignatienne, tant quand on regarde les origines de la pédagogie jésuite que lorsque l'on se prononce sur ses fruits actuels. Les origines
Au XXI° siècle
Difficile donc de s'entendre sur ces spécificités ignatiennes. Le contrat
Influence des Exercices Sprituels de saint Ignace L'attention à la personne
Il faut bien se représenter tout ce que cette cura personnalis, cette l'attention à la personne, comporte de connaissance, d'attention vis-à-vis de l'individu auquel on s'adresse pour aider l'individu à partir du point précis où il en est, pour faire pas à pas l'itinéraire dans lequel il veut s'engager [le point où j'en suis]. Ainsi dans le Ratio Studiorum, l'enseignant est-il invité le soir à revoir sa classe, à se remémorer quels élèves ont été oubliés ou éteints, quels élèves il conviendra de pousser lors du prochain cours, etc. Ce qui faisait dire dans les années soixante dans les Collèges que pour enseigner le latin à John ce n'est pas d'abord le latin qu'il faut connaître mais John... Et c'est ce qui a permis à la Compagnie dans les années 1970 de faire entrer ses établissements dans une dynamique d'association avec des laïcs, comme jadis les Congrégations mariales des Collèges qui étaient, pardonnez-moi l'anachronisme, co-gérées par un jésuite, accompagnateur spirituel de la Congrégation, et par un laïc Président de la Congrégation. Une pédagogie du désir
Le jeu des représentations
Les représentations qu'il convoque lui-même au début de l'exercice vont en appeler d'autres qui vont se répondre, dialoguer ou lutter entre elles. Ces images vont apporter avec elles des sentiments, des attirances ou des répulsions, des goûts et des dégoûts, de la joie ou de la tristesse. Il ne va plus jouer avec des images mais se laisser jouer par ces images, se déchiffrer au travers de ce jeu.
Une appropriation personnelle Une appropriation personnelle de l'élève, comme pour un retraitant, se met donc en place au travers de ces variations entre goûts et dégoûts, entre paix intérieure et agitation assombrissante. Ce travail aide à dépasser une simple instinctothérapie dans laquelle je ne travaille que ce qui me plaît tout en affrontant la question centrale de la motivation.
S'y déchiffre l'imaginaire de mes jalousies, de mes limites, du regard que je quête chez les autres. S'y dessine le chemin d'une plus grande liberté intérieure à l'égard des images qui m'habitent. S'y ressent ce qui me nourrit, me fait grandir ou bien ce qui m'enferme en de fausses attaches, ce qui m'attriste et m'étiole. Bref j'entre dans une expérience de moi-même.
La répétition comme unification La pédagogie ignatienne n'aura de cesse de convoquer cette expérience de la répétition pour favoriser l'assimilation et l'appropriation du savoir transmis, pris et repris sous différente forme. Elle n'aura de cesse de placer l'élève dans une situation de transmission à d'autres élècves ce qu'il aura lui-même compris: c'est le principe du tutorat.
Il y a les disputationes ou un élève répond à un autre ; la concertatio en joute entre deux étudiants qui représentent chacun un groupe. Ou encore la declamatio . Comme le dit le Ratio : "L'intelligence est mise en œuvre [exercée] et les difficultés sont traitées plus profondément, elles sont davantage éclaircies" [n°140]. Dans le Ratio le terme exercer revient deux fois plus que le terme apprendre. Ce travail de reprise favorise ainsi la relecture qui vise ainsi à l'unité de l'homme, l'unité de la personne. Et c'est ainsi que des élèves seront amenés à prendre des responsabilités dans leur groupe, à fonctionner selon un tutorat qui débouche sur du monitorat. Le rôle de l'image chez les Jésuites Pour finir, je voudrais maintenant rester un peu plus longuement sur l'enjeu de l'image chez les Jésuites. L'image me semble être actuellement le lieu qui exprime le mieux ce que j'essaye de vous suggérer : c'est-à-dire qu'il y a bien spécificité d'une pédagogie chez les Jésuites, mais que cette spécificité ne s'exprime pas forcément par de pratiques uniformes, par des actions universellement reproduites. Un renouveau d'intérêt sur l'image Trois événements récents me semblent illustrer l'attention nouvelle qui est actuellement portée sur la place de l'image chez les Jésuites :
b. Le colloque pour le tricentenaire de la mort du Père Ménestrier en octobre 2005 à Grenoble. Le Père Calude François Ménestrier était notamment organisateur des mariages et funérailles de la maison de Savoie ou de l'entrée du roi à Grenoble et connu pour sa collection de médaille au service d'une certaine histoire de France dans les Collège. c. Les travaux de Pierre Antoine Fabre sur le glissement de l'image vers l'allégorie [non un symbole mais un blason à déchiffrer], travaux complétés par Ralph Dekoninck qui vient de publier Ad imaginem : statuts, fonctions et usages de l'image dans la littérature spirituelle jésuite du XVIIeme siècle [DROZ 2005] . L'image lieu fondateur pour Ignace… comme pour tout chrétien La place qu'occupe l'image dans la pédagogie vient de l'expérience du fondateur des Jésuites, une expérience qu'il propose à d'autres à travers notamment les Exercices. Nous venons de l'évoquer : Ignace goûte et lit une expérience spirituelle à travers un jeu d'images. Mais c'est pour lui l'expérience intime d'une intuition théologique de la foi, à savoir :
Pour tout chrétien, l'homme est une image qui est invitée à entrer dans un processus, dans un chemin d'imitation de l'Image la plus parfaite ; et cela justement dans un jeu, dans un combat d'images qui deviennent une médiation entre Dieu et le monde. C'est donc bien toute une anthropologie chrétienne, qui n'est pas spécifique à la pédagogie jésuite, qui se développe derrière la pédagogie propre aux jésuites… Et pour pousser plus loin, cette anthropologie peut être développée par elle-même, sans qu'il soit fait référence au Christ : pour l'élève qui l'expérimente, elle fonctionne comme une vision du monde, comme une grille d'analyse et d'attention. Dans les règles de la laïcité, une théologie du visible peut être vécue simplement comme une philosophie de l'image. L'image comme lieu d'attention Ce qui est frappant dans les travaux menés récemment par Pierre-Antoine Fabre ou par Ralph Dekoninck, c'est de voir combien d'une génération à l'autre de Jésuites, l'usage de l'image a pu être très différent.
Mais dans les éditions finales de ces illustrations, ces Evangelicae historiae imagines, la légende qui les accompagne va être modifié et entraîner un changement de rapport entre le lecteur et les images. Ces dernières ne deviennent que de simples illustrations d'un texte, qu'une mise en espace de mots. L'image en devient une simple visite guidée où toute interprétation est définie de façon univoque. Le même ouvrage, en une génération de jésuite, est passé d'une image symbolique, lieu d'expérience, à une image allégorique, fonctionnant comme un blason où chaque élément n'est qu'une pièce dans un code précis. Nous ne sommes plus dans un discours de l'image mais sur l'image. L'image : quel enjeu de société ? Comme j'ai essayé de le suggérer, les jésuites eux-mêmes n'ont pas toujours été fidèles à leur spécificité pédagogique quant à l'usage de l'image, mais ils ont toujours fait de l'image un enjeu centrale de la pédagogie. Et ce point me semble d'autant plus important que notre société baigne dans l'image et peine à la penser et à la vivre. La pédagogie jésuite me semble-t-il à là un rôle majeur à jouer quand on voit comment des universitaires, de philosophies, revisitent la crise iconoclaste, le Concile de Trente afin d'y déchiffrer des éléments d'une pensée contemporaine de l'image. La société laïque bouscule l'Eglise dans la relecture de ses textes fondateurs avec < Marie-Josée Mondzain et Serge Tisseron >
Pascal Sevez
|
Pour en savoir plus : > Les établissements scolaires jésuites et le Ratio Studiorum > Le « Ratio ». charte de la pédagogie des jésuites par Jean-Yves Calvez (version pdf) > Les Caractéristiques de la Pédagogie ignatienne par Denis Delobre (version doc) > Critères du caractère ignatien des collèges > Pédagogie ignatienne : approches concrètes : > Un dossier sur l'éducation jésuite par l'Association du Caousou à Toulouse > Les missions jésuites, dont il est question dans le film "Mission" > Les Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola > Mission auprès des jeunes et Exercices spirituels > "Libres pour se décider" un supplément de la revue Vie chrétienne n°523 de Jacques Fédry > Les Exercices illustrés de Jérôme Nadal > Exposition à Caen en 2003 sur les images baroques > Festival de théâtre dans les établissements scolaires |
Jésuites : serviteurs
de la mission du Christ - © Compagnie de Jésus |