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Pédagogie jésuite
et enjeux de société
-
Pascal SEVEZ sj

Extraits d'une conférence donnée à l'occasion d'une rétrospective de l'initiation aux arts et aux lettres dans les collèges jésuites de l'Académie de Montpellier du XVVème à nos jours ( 24 mars 2007)

Y-a-t-il une spécificité de la pédagogie jésuite ?

Au risque de vous choquer et d'arrêter là cette intervention, je pense qu'il n'y a pas de spécificité dans la pédagogie ignatienne, tant quand on regarde les origines de la pédagogie jésuite que lorsque l'on se prononce sur ses fruits actuels.

Les origines

Les premiers compagnons sont des étudiants formés à la Sorbonne. C'est ce système éducatif qu'ils vont avoir tendance à reproduire, avec ses répétitions de la leçon par des élèves plus âgés auprès de plus jeune, avec ses exercices de joutes oratoires, de disputatio.

 

Pour prendre un exemple qui vous est peut-être plus familier grâce au fameux film de Rolland Joffé sortie en 1986, le film Mission, pensez à ces fameuses réductions qui ont écrit une des plus fantastiques pages de la Compagnie en Amérique latine. Ces réductions ne sont pas une invention des jésuites. Les franciscains avaient déjà commencé à développer de telles missions. Simplement, lorsqu'ils arrivent dans ce qui sera la Bolivie ou le Paraguay, les jésuites vont reprendre ce modèle, en le systématisant et en le poussant à son maximum.

 

Au XXI° siècle

Aujourd'hui, dans les établissements sous tutelle jésuite, nous insistons beaucoup sur une pédagogie centrée sur la personne elle-même. Cet élément très important dans notre tradition. Mais, dans ses assises, l'enseignement catholique a aussi fait de l'éducation centrée sur la personne un des fondements de sa pédagogie. Cette dimension a été soulignée par le pape Jean-Paul II en 1991 dans son discours au 1er Congrès de l'Ecole catholique en Italie : "La personne de chacun, dans ses besoins matériels et spirituels, est au centre de l'enseignement de Jésus : c'est pour cela que la promotion de la personne humaine est le but de l'école catholique". Aurions-nous l'outrecuidance de penser que c'est la spiritualité ignatienne qui l'a inspiré ? N'est-ce pas plutôt le courant du personnalisme qui œuvra beaucoup dans l'écriture des textes de Vatican II.

Difficile donc de s'entendre sur ces spécificités ignatiennes.

Le contrat

L'histoire nous embrouille encore plus. La Compagnie de Jésus fondée par saint Ignace n'a jamais été dans ses prémices un ordre d'enseignants. C'est parce qu'il a fallu répondre à un service, à un besoin de formation des responsables locaux, que les premiers jésuites ont ouvert leur lieu de formation à des non jésuites en s'appuyant sur un contrat avec les édiles locales pour subvenir aux bâtiments et à la formation engagée. Les collèges jésuites sont fondés. A l'aide de Prince ou de municipalité, ils sont crées et établis financièrement. En cherchant à vous embrouiller nous touchons là un des traits fondamentaux de la pédagogie jésuite, celle du contrat avec la société.

Influence des Exercices Sprituels de saint Ignace
sur la pédagogie

L'attention à la personne

Ce contrat entre une institution locale et un ordre apostolique est le visage institutionnel de ce qui est au cœur de la pédagogie spirituelle de saint Ignace à savoir l'attention à la personne, la fameuse cura personnalis. Parce que saint Ignace à travers ses Exercices Spirituels propose un accompagnement personnel à celui qui veut entrer en prière, le pédagogue jésuite va faire de même. Il va naturellement mettre au service de celui qu'il forme son expérience et son savoir en personnalisant sa formation.

Il faut bien se représenter tout ce que cette cura personnalis, cette l'attention à la personne, comporte de connaissance, d'attention vis-à-vis de l'individu auquel on s'adresse pour aider l'individu à partir du point précis où il en est, pour faire pas à pas l'itinéraire dans lequel il veut s'engager [le point où j'en suis]. Ainsi dans le Ratio Studiorum, l'enseignant est-il invité le soir à revoir sa classe, à se remémorer quels élèves ont été oubliés ou éteints, quels élèves il conviendra de pousser lors du prochain cours, etc.

Ce qui faisait dire dans les années soixante dans les Collèges que pour enseigner le latin à John ce n'est pas d'abord le latin qu'il faut connaître mais John...

Et c'est ce qui a permis à la Compagnie dans les années 1970 de faire entrer ses établissements dans une dynamique d'association avec des laïcs, comme jadis les Congrégations mariales des Collèges qui étaient, pardonnez-moi l'anachronisme, co-gérées par un jésuite, accompagnateur spirituel de la Congrégation, et par un laïc Président de la Congrégation.

Une pédagogie du désir

Une telle démarche implique, plus profondément qu'au départ, que celui qui entre dans cette relation apprenne à se connaître, à connaître ce qui l'anime et le meut. Saint Ignace n'a de cesse de demander à son retraitant d'exprimer ce qu'il désire. C'est le désir qui est le moteur de la décision. Ne pas rester dans le flou, dans l'indétermination, dans la peur d'entreprendre au cas où le travail fourni ne produise pas les fruits escomptés. Mieux vaut pour certains avoir de mauvaises notes en sachant que c'est parce qu'on n'a pas travaillé mais que cela changera dès qu'on s'y mettra... Au moins sa propre image, son amour propre est sauvegardé... Il importe de sortir de l'indécision, du non choix pour faire un pas, pour avancer

Le jeu des représentations

Une fois le désir exprimé, dans les Exercices Spirituels, le retraitant est invité à se représenter la scène qu'il va contempler. En se représentant le lieu, en composant avec les éléments de son imaginaire la représentation de la situation décrite dans le récit qu'il va prier, le retraitant capte son imaginaire. On pourrait dire qu'il se contente de focaliser ses pensées et réduire ainsi cela à une technique de concentration ou à une simple accroche pédagogique. En fait, le retraitant, en mobilisant des images devient lui-même son propre théâtre d'images.

Les représentations qu'il convoque lui-même au début de l'exercice vont en appeler d'autres qui vont se répondre, dialoguer ou lutter entre elles. Ces images vont apporter avec elles des sentiments, des attirances ou des répulsions, des goûts et des dégoûts, de la joie ou de la tristesse. Il ne va plus jouer avec des images mais se laisser jouer par ces images, se déchiffrer au travers de ce jeu.

Le Père Claude Viard, sj, a bien précisé cette place de l'image et de l'imaginaire. "A suivre le développement de l'exercice, on découvre que les images proposées, qui ne sont pas neutres, ramènent le retraitant à lui-même, à l'intelligence du combat qui est le sien, parce qu'il en est l'acteur, l'enjeu et d'abord le lieu. Il ne s'agit pas de créer un monde imaginaire mais de laisser jouer l'imagination jusqu'à ce que le retraitant trouve le lieu réel du combat auquel il est invité aujourd'hui. L'exercice proposé, loin de proposer un spectacle à imaginer, conduit le retraitant à affronter le monde de ses représentations, pour apprendre à y lire les pièges, les inversions, les manipulations dont son désir est le jouet."

Une appropriation personnelle

Une appropriation personnelle de l'élève, comme pour un retraitant, se met donc en place au travers de ces variations entre goûts et dégoûts, entre paix intérieure et agitation assombrissante. Ce travail aide à dépasser une simple instinctothérapie dans laquelle je ne travaille que ce qui me plaît tout en affrontant la question centrale de la motivation.

Le théâtre, en offrant une spatialisation de ces images, est un lieu très prisé de la pédagogie jésuite. En ce sens, justement, qu'il met en scène nos représentations intérieures. La littérature quant à elle offre ses métaphores pour retranscrire ce qui est perçu au travers de ces mouvements intérieurs que les images intimes viennent représenter, pour se projeter dans les figures de libération [cf. Ricœur, dans Temps et récit ].

S'y déchiffre l'imaginaire de mes jalousies, de mes limites, du regard que je quête chez les autres. S'y dessine le chemin d'une plus grande liberté intérieure à l'égard des images qui m'habitent. S'y ressent ce qui me nourrit, me fait grandir ou bien ce qui m'enferme en de fausses attaches, ce qui m'attriste et m'étiole. Bref j'entre dans une expérience de moi-même.

Pour reprendre les termes du supplément Vie Chrétienne n°523, Libre de se décider de Jacques Fédry, l'élève peut ainsi déjouer les tyrannies de son imaginaire :

1. la jalousie : je ne peux voir la vie en autrui sans m'en sentir exclus ;
2. le refus de mes limites où je rêve d'être un autre ;
3. le manque de confiance en moi-même ;
4. l'obsession de mon image où je ne vis que du regard des autres, de leur estime ;
5. la volonté de résoudre les problèmes d'autrui à sa place où je me mets à la place de l'autre, dans la dispersion et l'agitation étouffante.

La répétition comme unification

La pédagogie ignatienne n'aura de cesse de convoquer cette expérience de la répétition pour favoriser l'assimilation et l'appropriation du savoir transmis, pris et repris sous différente forme. Elle n'aura de cesse de placer l'élève dans une situation de transmission à d'autres élècves ce qu'il aura lui-même compris: c'est le principe du tutorat.

Se met en place un système d'apprentissage actif avec les leçons, les classes données par l'enseignant on l'enseignant vérifie déjà la compréhension de ce qui a été transmis. Viennent ensuite toutes les activités qui reprennent le traitement du sujet de manière créative, la première repetitio, aussitôt après le leçon, une deuxième, en fin de journée, suivie d'une autre le lendemain, avant une nouvelle leçon, après que la nuit ait fait son œuvre.

Il y a les disputationes ou un élève répond à un autre ; la concertatio en joute entre deux étudiants qui représentent chacun un groupe. Ou encore la declamatio . Comme le dit le Ratio : "L'intelligence est mise en œuvre [exercée] et les difficultés sont traitées plus profondément, elles sont davantage éclaircies" [n°140]. Dans le Ratio le terme exercer revient deux fois plus que le terme apprendre.

Ce travail de reprise favorise ainsi la relecture qui vise ainsi à l'unité de l'homme, l'unité de la personne. Et c'est ainsi que des élèves seront amenés à prendre des responsabilités dans leur groupe, à fonctionner selon un tutorat qui débouche sur du monitorat.

Le rôle de l'image chez les Jésuites

Pour finir, je voudrais maintenant rester un peu plus longuement sur l'enjeu de l'image chez les Jésuites. L'image me semble être actuellement le lieu qui exprime le mieux ce que j'essaye de vous suggérer : c'est-à-dire qu'il y a bien spécificité d'une pédagogie chez les Jésuites, mais que cette spécificité ne s'exprime pas forcément par de pratiques uniformes, par des actions universellement reproduites.

Un renouveau d'intérêt sur l'image

Trois événements récents me semblent illustrer l'attention nouvelle qui est actuellement portée sur la place de l'image chez les Jésuites :

a. L'exposition à Caen en 2003 sur l'art des jésuites et les illustrations des Exercices Spirituels, illustrations attribuées à Nadal : Evangelicae historiae imagines .

b. Le colloque pour le tricentenaire de la mort du Père Ménestrier en octobre 2005 à Grenoble. Le Père Calude François Ménestrier était notamment organisateur des mariages et funérailles de la maison de Savoie ou de l'entrée du roi à Grenoble et connu pour sa collection de médaille au service d'une certaine histoire de France dans les Collège.

c. Les travaux de Pierre Antoine Fabre sur le glissement de l'image vers l'allégorie [non un symbole mais un blason à déchiffrer], travaux complétés par Ralph Dekoninck qui vient de publier Ad imaginem : statuts, fonctions et usages de l'image dans la littérature spirituelle jésuite du XVIIeme siècle [DROZ 2005] .

L'image lieu fondateur pour Ignace… comme pour tout chrétien

La place qu'occupe l'image dans la pédagogie vient de l'expérience du fondateur des Jésuites, une expérience qu'il propose à d'autres à travers notamment les Exercices. Nous venons de l'évoquer : Ignace goûte et lit une expérience spirituelle à travers un jeu d'images.

Mais c'est pour lui l'expérience intime d'une intuition théologique de la foi, à savoir :

•  que l'homme a été créé à l'image et à la ressemblance de Dieu ;

•  que l'homme est donc une image en devenir ;

•  que cette image est sauvée par une autre image, le Christ, image naturelle du Père, image vivante de Dieu.

Pour tout chrétien, l'homme est une image qui est invitée à entrer dans un processus, dans un chemin d'imitation de l'Image la plus parfaite ; et cela justement dans un jeu, dans un combat d'images qui deviennent une médiation entre Dieu et le monde.

C'est donc bien toute une anthropologie chrétienne, qui n'est pas spécifique à la pédagogie jésuite, qui se développe derrière la pédagogie propre aux jésuites… Et pour pousser plus loin, cette anthropologie peut être développée par elle-même, sans qu'il soit fait référence au Christ : pour l'élève qui l'expérimente, elle fonctionne comme une vision du monde, comme une grille d'analyse et d'attention. Dans les règles de la laïcité, une théologie du visible peut être vécue simplement comme une philosophie de l'image.

L'image comme lieu d'attention

Ce qui est frappant dans les travaux menés récemment par Pierre-Antoine Fabre ou par Ralph Dekoninck, c'est de voir combien d'une génération à l'autre de Jésuites, l'usage de l'image a pu être très différent.

Ainsi les illustrations des Exercices Spirituels, illustration attribuées à Nadal : dans leur première mouture, ces illustrations invite le lecteur à entrer dans une polysémie de l'image, dans un véritable processus intérieur à l'image. L'image gravée est véritablement une invitation à une expérience, selon la dynamique même des Exercices qui sont proposés.

Mais dans les éditions finales de ces illustrations, ces Evangelicae historiae imagines, la légende qui les accompagne va être modifié et entraîner un changement de rapport entre le lecteur et les images. Ces dernières ne deviennent que de simples illustrations d'un texte, qu'une mise en espace de mots. L'image en devient une simple visite guidée où toute interprétation est définie de façon univoque.

Le même ouvrage, en une génération de jésuite, est passé d'une image symbolique, lieu d'expérience, à une image allégorique, fonctionnant comme un blason où chaque élément n'est qu'une pièce dans un code précis. Nous ne sommes plus dans un discours de l'image mais sur l'image.

L'image : quel enjeu de société ?

Comme j'ai essayé de le suggérer, les jésuites eux-mêmes n'ont pas toujours été fidèles à leur spécificité pédagogique quant à l'usage de l'image, mais ils ont toujours fait de l'image un enjeu centrale de la pédagogie. Et ce point me semble d'autant plus important que notre société baigne dans l'image et peine à la penser et à la vivre.

La pédagogie jésuite me semble-t-il à là un rôle majeur à jouer quand on voit comment des universitaires, de philosophies, revisitent la crise iconoclaste, le Concile de Trente afin d'y déchiffrer des éléments d'une pensée contemporaine de l'image. La société laïque bouscule l'Eglise dans la relecture de ses textes fondateurs avec
Marie Josée Mondzain 
: Image, icône et économie,
Serge Tisseron 
Le bonheur est dans l'image
ou encore plus connu du grand public : Régis Debré.

< Marie-Josée Mondzain

 

La pédagogie jésuite, par la façon dont elle cherche à assumer le rôle de l'image par sa foi en l'incarnation du Christ, peut contribuer à aider notre société à penser ses relations aux images. C'est une de ses spécificités qu'elle souhaite partager avec le plus grand nombre.

 

Pascal Sevez

 

 

 

 

Pour en savoir plus :

> Les établissements scolaires jésuites et le Ratio Studiorum

> Le « Ratio ». charte de la pédagogie des jésuites par Jean-Yves Calvez (version pdf)

> Les Caractéristiques de la Pédagogie ignatienne par Denis Delobre (version doc)

> Critères du caractère ignatien des collèges

> Pédagogie ignatienne : approches concrètes :
le Modèle Pédagogique ignatien

> Un dossier sur l'éducation jésuite par l'Association du Caousou à Toulouse

> Les missions jésuites, dont il est question dans le film "Mission"

> Les Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola

> Mission auprès des jeunes et Exercices spirituels

> "Libres pour se décider" un supplément de la revue Vie chrétienne n°523 de Jacques Fédry

> Les Exercices illustrés de Jérôme Nadal

> L'art des jésuites

> Exposition à Caen en 2003 sur les images baroques

> Festival de théâtre dans les établissements scolaires

> Les jésuites et la danse avec Claude François Ménestrier

> Rendre le visible lisible pour la plus grande gloire de Dieu. La pédagogie jésuite face à la peinture et à la poésie: Le Cabinet de peintures (1650-1671) du P. Pierre Le Moyne

> Ad Imaginem. Statuts, fonctions et usages de l'image dans la littérature spirituelle jésuite du XVIIe siècle