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Michel Rondet
raconte
l'action intellectuelle des jésuites
au XX° siècle


A travers trois moments de la vie des hommes de sa génération, Michel Rondet, 85 ans en 2008, tente de faire saisir l'importance de l'action intellectuelle de la Compagnie au XX° siècle. Texte d'une conférence donnée aux jésuites de la Province de France lors de leur assemblée annuelle fin décembre 2007

Une visite d'un moment de l'histoire

Il n'est pas question pour moi de retracer, fut-ce à grands traits, l'histoire intellectuelle de la Province de France de la Compagnie de Jésus. Je n'en ai ni le temps, ni la compétence. Je me contenterai donc d'évoquer ici trois situations dans lesquelles l'action intellectuelle de la Province a été déterminante pour moi et je pense pour un certain nombre d'hommes de ma génération. Il y aurait bien d'autres choses à évoquer : l'influence des revues, la présence dans les sciences humaines, dans l'art… Je me limite ici à trois aspects.

La résistance spirituelle au nazisme

Je ne parle pas de la résistance nationale qui a son histoire, mais de la résistance spirituelle à l'idéologie nazie. Dans un système de pensée unique, imposé par une censure omniprésente, face à l'atonie d'une Eglise de France annihilée par le cléricalisme d'un gouvernement qui honorait les hiérarchies religieuses et subventionnait les institutions catholiques, la propagande idéologique du nazisme s'est habilement frayée un chemin à travers l'antisémitisme et l'exaltation des vertus viriles. J'en donne deux exemples :

- En 40/41, je découvre les murs de Lyon couverts d'affiches « Vive Pétain, mort aux Juifs », sans que ce slogan soulève de protestation explicite ni de la part des autorités officielles, ni du haut des chaires chrétiennes.

- A la même époque un professeur de droit de la faculté de Grenoble, connu comme chrétien, publie un livre, qui contient par ailleurs d'excellentes choses, au titre significatif : « L'ordre viril et l'efficacité dans l'action ».

Or, dès septembre 1940, les dirigeants d'action catholique reçoivent par des voies privées un document d'une dizaine de pages absolument remarquable détaillant par avance les différentes étapes à travers lesquelles allait se développer la propagande antisémite et soulignant le caractère violemment antichrétien de cette idéologie. Ces pages sont restées pour moi éclairantes et j'ai eu souvent à m'y référer dans les années suivantes. Elles n'étaient évidemment pas signées mais, pour mon aumônier Jésuite, elles venaient du Père Yves de Montcheuil. Je retrouverai les mêmes avertissements et les mêmes orientations dans les premiers Cahiers du Témoignage Chrétien dans des textes des Pères Chaillet, Fessard, de Lubac, de Montcheuil.

Je ne veux pas dire que les Jésuites aient été les seuls résistants. Des prêtres joueront un rôle admirable dans la résistance, mais au plan intellectuel, je ne pense pas être injuste en disant que la dénonciation spirituelle du nazisme est venue principalement de ce groupe de Jésuites. Leur action a été relayée sur le terrain par un certain nombre d'aumôniers d'étudiants, je ne parle que de ceux que j'ai pu rencontrer dans le Sud Est, les Pères Roulet (Lyon), Aubé (Grenoble), Eymonet (Marseille), Dieuzaide (Toulouse). Ces hommes n'étaient pas seulement des éveilleurs spirituels mais aussi des maîtres à penser ayant intégré profondément la culture de leur temps et capables d'un vrai discernement. Tous ceux qui ont fait appel à eux dans les cas de conscience difficiles que posaient la guerre et l'occupation, peuvent en témoigner. C'était d'autant plus méritoire que ces hommes ont dû affronter, à l'intérieur de la Compagnie, une douloureuse épreuve d'obéissance.

En 1941, un des assistants du Père Général, un Français, le P. Norbert de Boynes, entreprenait une visite des communautés de France. Dans le contexte d'isolement où la situation politique faisait vivre le pays et les Jésuites, ce contact extérieur exceptionnel aurait pu être une occasion d'espérance ; or la visite se termine par un mémorial qui est un des textes les plus désolants que des Jésuites aient reçu. Il consacre une place importante à l'application de la règle du silence dans les communautés, et si allusion est faite à la crise spirituelle que traverse la France, c'est uniquement en référence à l'obéissance au gouvernement et à son chef “providentiel”, le Maréchal Pétain. Le ton est alors dur pour dénoncer ceux qui se laissent aller à des prises de position “politiques” en soutenant par la parole ou l'action ce que le texte appelle dans le langage de la propagande officielle la “dissidence” (et non pas la “résistance” !). Le choc a été rude, mais ces hommes ont trouvé dans leur foi et leur pratique du discernement le courage de persévérer dans l'attitude que le P. Fessard avait bien mise en lumière en distinguant, au sujet du devoir d'obéissance, gouvernement légal et gouvernement légitime d'un pays. Ils ont continué à aider avec prudence et sens des responsabilités les jeunes affrontés plus directement à des choix « politiques ». Ceci sans perdre confiance dans l'idée qu'ils s'étaient faite de la Compagnie et de son esprit.

J'ajoute que, dans ce contexte difficile, l'espérance a souvent été soutenue par la diffusion clandestine du Milieu Divin de Teilhard de Chardin, qui nous a redonné confiance dans l'avenir de la foi chrétienne.

La séduction de la pensée marxiste

Il nous est difficile aujourd'hui, après la chute du Mur de Berlin, de mesurer l'emprise intellectuelle que le marxisme a pu exercer en France dans les années d'après-guerre et jusqu'en 68/70.

Cette séduction, pour les jeunes catholiques de ma génération, issus de l'Action Catholique, ne venait pas d'abord des idées marxistes, mais de l'homme marxiste, du militant de base tel qu'ils pouvaient le retrouver dans les mouvements pour la paix et contre les guerres coloniales. Dans ce contexte, il était tentant de rejoindre, sans plus ample réflexion, ce qui semblait être le camp des pauvres, de la générosité, de l'efficacité dans la lutte contre des structures injustes.

Des membres de l'Action Catholique, des séminaristes, des prêtres, ont suivi ce chemin qui, pour un certain nombre les a éloignés de l'Eglise. Nous avons en la chance dans la Compagnie de Jésus de rencontrer alors des hommes profondément engagés dans les combats du temps, les premiers prêtres-ouvriers mais aussi une équipe d'intellectuels qui nous ont aidés à discerner les ambiguïtés fondamentales d'une pensée en dérive vers le totalitarisme.

Je pense au Père Fessard avec France prends garde de perdre ta liberté !, bien qu'à l'époque nous l'ayons peu suivi, le trouvant trop raide dans ses positions et peu sensible à l'humanisme des militants communistes. Aussi dans sa controverse avec Mounier sur les attitudes à avoir, nous sommes-nous retrouvés du côté de Mounier plus proche des réalités vécues dans la rencontre avec les communistes. Ce qui nous a finalement nourris et éclairés, ce sont des travaux comme ceux des Pères Bigo, Chambre, Calvez qui, dans leur diversité même, nous ont introduits sans polémique à une critique vivante du marxisme.

Tout cela peut nous sembler lointain aujourd'hui, mais quand je relis l'itinéraire spirituel d'un certain nombre de mes contemporains, universitaires ou prêtres, je rends grâce pour le travail lucide et rigoureux des Jésuites qui se sont investis dans cette confrontation loyale avec la pensée marxiste.

Après « Humani generis », la théologie quand même !

D'autres ont retracé l'histoire de la faculté de théologie de Fourvière après « Humani generis » et les mesures qui l'ont accompagnée. Histoire complexe et grave, car elle aurait pu marquer un coup d'arrêt à la recherche théologique et au renouveau doctrinal qui préparait Vatican II et dans lequel la Compagnie jouait un rôle important.

Les instructions reçues, prises à la lettre, auraient signifiées la mort d'une théologie vivante et le retour à une scolastique sans prise sur la culture ambiante. Heureusement quelques hommes ont eu le courage de continuer discrètement un travail de fond là où il était possible.

* De Lubac et Daniélou qui par leurs écrits maintiennent une voie ouverte. Dans ce contexte, je dois personnellement à Histoire et Esprit de Lubac et à Sacramentum futuri de Daniélou d'avoir pris goût à une théologie intelligemment nourrie de la tradition patristique.

* En Ecriture sainte, j'arrivais en théologie en pleine effervescence bultmanienne (du nom du théologien Bultmann) et je dois au Père Guillet les bases d'une christologie solide qui a pu traverser les contestations contemporaines. C'était très important pour nous. Nous vivions sur une spiritualité marquée par la vision très christocentrique des Exercices ; aussi toute dérive à ce niveau pouvait avoir immédiatement des conséquences graves. Discrètement, respectueusement, le P. Guillet a su nous guider vers le vrai visage du Christ des Évangiles et nous lui en sommes très reconnaissants.

* Enfin des hommes ont incarné pour moi à Fourvière le visage d'une théologie qui ne renonçait pas à affronter les problèmes de l'homme et de la société : Gustave Martelet , Jaques Sommet,… nous ouvraient des chemins dont nous pressentions qu'ils pourraient être difficiles mais aussi pleins d'espérance.

* J'ajoute enfin qu'à cette époque deux Jésuites m'ont aidé à donner sens à mon travail d'alors et d'aujourd'hui : Pierre Ganne et François Varillon. Avec quelques scolastiques de Fourvière, nous nous sommes efforcés de suivre les sessions de Ganne au Chatelard, à Lalouvesc. Il représentait pour nous un théologien qui partait des problèmes de l'homme dans son univers culturel, qui faisait émerger l'Evangile de la vie, qui invitait à un radicalisme chrétien sans concessions mais toujours orientée vers la vie vécue en plénitude. On l'a accusé parfois de progressisme mais, si ouvert qu'il soit à l'homme communiste, il était évident que pour lui l'homme vrai n'était pas l'homme marxiste mais le pauvre des Béatitudes. Il n'avait pas besoin de dépoussiérer la théologie des manuels, il était devant nous un théologien dans la vie et nous avons gardé de lui des vues intelligentes et toujours actuelles sur la création, l'espérance, les sacrements, la liberté, le pauvre et le prophète… Et aujourd'hui, je retrouve à Grenoble toute une génération de prêtres qui lui doivent d'avoir traversé dans l'espérance et dans la foi les crises de l'Eglise.

* François Varillon est plus connu à travers la diffusion toujours actuelle de ses écrits qui ont imposé en spiritualité des thèmes comme l'humilité et Dieu, et la joie de croire. Il est surtout l'homme d'un constant effort d'intelligence de la foi qui a donné consistance et cohérence à la vie spirituelle, qui l'a amené à regarder la culture comme une épiphanie de Dieu et à chercher dans la rencontre des hommes l'Esprit à l'œuvre en eux.

 

A travers trois moments de la vie des hommes de ma génération, j'ai tenté de faire saisir l'importance de l'action intellectuelle de la Compagnie au XX° siècle. Il y en aurait bien d'autres, comme aussi d'autres domaines à évoquer. Je ne peux pas terminer sans signaler la place prise ces dernières années par le Centre Sèvres, facultés jésuites de Paris, et les publication de ses professeurs (théologie, départements spécialisés…). Les derniers numéros de la Croix à travers la présentation des œuvres récentes de Joseph Moingt, Bernard Sesboüé, Christoph Theobald, témoignent de cette influence. Ce qui me frappe, c'est la diversité de ce travail et sa cohérence. Un certain nombre de nos contemporains ne s'y sont pas trompés qui aiment retrouver là une nourriture intellectuelle et spirituelle qui les rejoint dans leur attente et leur ouvre des horizons sur le monde à venir.

Michel RONDET sj

 

 

Pour en savoir plus :

> Yves de Montcheuil

> Qui est Pierre Chaillet ?

> Rapports entre autorité et bien commun par Gaston Fessard

> Bibliographie de Gaston Fessard

> La Résistance spirituelle (1941-1944) : un N° de la revue Etudes

> Chrétiens et penseurs du social, un livre du P. Jean-Yves Calvez

> Le Cardinal Henri de Lubac

> Pierre Teilhard de Chardin

> La Fondation des Sources Chrétiennes

> Bibliographie du Cardinal Jean Daniélou

> Jacques Guillet

> Pierre Ganne

> Bibliographie de Pierre Ganne

> François Varillon

> Bibliographie de Gustave Martelet

> Bibliographie de Jacques Sommet

> Bibliographie de Joseph Moingt

> Bibliographie de Bernard Sesboué

> Conférences du Père Theobald

> Bibliographie de Christoph Theobald