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Apprendre à vivre avec des jésuites formés et en activité, éprouver leurs joies et leurs peines, participer aux orientations apostoliques de la Province, écouter le cœur de Dieu battre au rythme du cœur du monde, pour ensuite répondre aux appels et aux attentes de nos contemporains, de leur soif d'une liberté véritable, c'est-à-dire telle qu'elle est mise en œuvre dans l'Écriture sainte, ce sont en effet les enjeux majeurs que je perçois aujourd'hui, en tant que “régent”. Dit autrement, il s'agit « d'aider les âmes », selon les propres termes d'Ignace de Loyola, qui ajoutait : « et par là sauver son âme ». La régence se révèle donc un moment privilégié, parmi d'autres, où trois désirs entrent en résonance : le mien, celui de la Province, et celui du Christ sans lequel les deux premiers ne peuvent prendre sens. Arrivé à l'Institut Catholique des Arts et Métiers (ICAM) de Nantes, ancienne institution fondée par des industriels lillois il y a plus d'un siècle et dont l'animation pédagogique et spirituelle est confiée aux jésuites, j'interviens à plusieurs niveaux : au département de Formation humaine (FH) d'abord ; puis en Formation continue (FC) ; enfin à l'aumônerie qui se nomme ici le BDC² (Bureau De la Communauté Chrétienne). Le monde des ingénieurs aime user, à tout bout de champ, de sigles et abréviations. Au début, j'en perdais mon latin, tant il faut être initié à cet univers ésotérique. Je côtoie des publics divers par leur milieu social : les élèves ingénieurs, pour la plupart, viennent du milieu nantais et des environs, et ont mijoté, depuis leur tendre enfance, dans une culture catholique même si aujourd'hui, ils la rejettent ; mais dans le cadre de la Formation continue, les détenus de la prison de Nantes préparant un CAP proviennent, eux, essentiellement de milieux défavorisés issus de l'immigration. En Formation humaine, on apprend aux élèves ingénieurs à s'ouvrir aux différentes dimensions de la vie humaine autres que le monde technique. Trois lignes directrices guident le projet global. Premièrement, avoir souci de la croissance de la personne durant les cinq années. Au fil du temps, l'appellation « développement personnel » s'est imposée. Il s'agit de les aider à sortir de l'anonymat de masse dans lequel ils aiment se fondre, pour qu'ils puissent gagner en maturité et s'affirmer dans une parole personnelle. Deuxièmement, élargir leur horizon culturel en leur donnant l'occasion de se confronter aux sciences humaines : philosophie, psychologie, sciences religieuses. Troisièmement, leur donner une culture de la vie en entreprise, notamment ce qui, de près ou de loin, touche aux relations humaines : management, création d'entreprise, gestion du personnel, etc.
Pour ma part, je leur propose deux parcours ou ateliers : une étude sur le « fait religieux », et une réflexion sur « les différences culturelles ». Façonnés par les méthodes scientifiques, les élèves ingénieurs deviennent d'excellents techniciens mais, dans leur rapport au savoir, demeurent des scientistes, voire des positivistes. Le défi à relever est donc de les amener à prendre du recul par rapport à leur pratique pour avoir d'autres points de vue, ce qui n'est pas une mince affaire. Réaliser, par exemple, que l'on ne gère pas l'espace de la même manière si l'on est français ou chinois ; que la gestion de l'espace même scientifique reste profondément marquée par l'histoire particulière de l'Europe. Ou encore que les langues, dont chacune a sa propre logique, révèlent combien la diversité culturelle est constitutive de notre humanité. Quant au « fait religieux », il s'agit de leur faire éprouver que croire n'est aucunement une démission de la raison, comme ils ont souvent tendance à le croire ! Que la dimension religieuse fasse partie intégrante de l'homme les conduit au même étonnement. Le but est de les mettre en mouvement : rechercher la vérité en toute probité intellectuelle et spirituelle est l'enjeu majeur, me semble-t-il, pour ces futurs acteurs de notre société. Faisant alors mémoire de ce qu'ils ont reçu en héritage sur le plan culturel et religieux et reconsidérant les raisons qui les ont amenés à s'écarter de la foi de leurs parents, ils sont nombreux à faire l'expérience d'être libérés de certaines de leurs représentions figées et stériles sur la vie. À côté de la Formation humaine, il y a aussi place pour une expression explicite de la foi chrétienne, le BDC². Les étudiants qui le fréquentent ont majoritairement vécu des moments forts avec des communautés de la mouvance charismatique ou avec des communautés dites traditionnelles. Ils désirent donc retrouver et revivre ces mêmes sensations qui ont conforté leur foi. On retrouve un peu les caractéristiques de l'Église actuelle en France. En tant que référent aumônier, je les accompagne sur ce chemin pour qu'ils puissent découvrir d'autres visages du Christ et d'autres expression de la foi chrétienne. Des soirées, des pèlerinages, des temps de prières avec eucharistie, des temps de lectures bibliques viennent rythmer la vie de cette petite aumônerie. Cela dit, vivre à Nantes ne consiste pas seulement à être au service de cette grande institution qu'est l'ICAM. Une autre mission, tout aussi importante, mobilise tous les jésuites de notre communauté, les « Chemins ignatiens ». En partenariat avec des laïcs, nous proposons des parcours de formation à la spiritualité ignatienne : retraites dans la vie, formations à l'accompagnement, cycles de conférences, et aussi des propositions culturelles qui aident à élargir la sensibilité humaine.
Que dire de plus, sinon qu'une régence permet au jésuite en formation de devenir plus sensible aux attentes de ce monde, quel que soit le public, jeune ou vieux, auquel il a affaire. De consentir à L'Esprit qui ne se prive pas d'user des moyens contemporains pour agir dans le monde, en lui donnant une inflexion nécessaire à sa libération, en dépit de la surenchère du mensonge que cultive le pessimisme ambiant qui se hâte de laisser dans les cœurs l'amertume comme seule vérité du monde, alors qu'il suffit de tourner ses sens vers l'intérieur pour se rendre compte que, gratuitement, sourd en nous un autre goût, plus savoureux cette fois-ci, et surtout vivifiant.
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Pour en savoir plus : > Impressions franco-indiennes par André Aroquianadin > La communauté jésuite de Nantes
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Jésuites : serviteurs
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