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Evaluation de la 68ème
Congrégation des Procureurs

Du 17 au 23 septembre 1999 s'est tenue à Rome la 68ème congrégation des procureurs de la Compagnie de Jésus. Que peut-il se passer dans une semblable réunion ?

Une « institution soupape »

L'opinion publique perçoit souvent l'organisation de la Compagnie de Jésus comme "militaire". A la tête des jésuites, se trouve ainsi un homme appelé "général" ... qui, en fait, occupe la charge de "préposé général". Les jésuites - dit-on parfois - maintiendraient leur unité par une rigide, voire rigoriste, pratique de l'obéissance. Or, si l'obéissance est effectivement un point essentiel de la vie des jésuites (sur lequel Ignace de Loyola insistait volontiers), c'est parce qu'elle incite à une disponibilité fondamentale et exigeante pour la mission. Un rassemblement comme une congrégation des procureurs rend perceptible cette organisation de la Compagnie pour la mission.

L'institution de la congrégation des procureurs date de 1565. Contrairement aux congrégations générales, son but n'est pas de définir les grandes orientations de la Compagnie. Son objectif est simple : réunir des jésuites du monde entier (un par province) qui, après avoir circulé dans les communautés et oeuvres de leur province, examinent ensemble la situation de la Compagnie de Jésus dans le monde et votent en conséquence sur l'opportunité d'imposer ou non au Père Général la convocation d'une congrégation générale dans les dix-huit mois qui suivent. Si la Compagnie était affrontée à une situation grave et urgente face à laquelle le Père Général ne réagissait pas en convoquant une congrégation générale, la congrégation des procureurs aurait donc le pouvoir de le contraindre à une telle convocation (une telle situation ne s'est produite que deux fois dans l'histoire, en 1604 et en 1693 ; le Saint Siège avait ensuite déclaré invalide la décision de 1693). En ce sens, la congrégation des procureurs peut être qualifiée de "institution soupape". Cette institution présente un autre intérêt : elle évite de mobiliser des jésuites pour une congrégation générale s'il n'y a pas nécessité. La Compagnie existe pour la mission, plus que pour des réunions internes (si riches soient-elles).

Une internationalisation de la Compagnie de Jésus

A la vue de l'assemblée des procureurs de 1999, une constatation s'impose : l'internationalisation de la Compagnie est une réalité. Le Père Général a ouvert la rencontre par un rapport sur l'état de la Compagnie. Il y faisait référence à la composition de la première assemblée des procureurs du XX° siècle, en 1902 : 22 procureurs y représentaient 15.231 jésuites et tous les participants (sauf un, né aux Etats-Unis) étaient d'origine européenne. En 1999, les 85 procureurs représentaient 21.673 jésuites (au cours du XX ème siècle, les jésuites ont été les plus nombreux en 1965 avec 36 038 membres) : 6 d'Afrique, 28 d'Amérique (16 d'Amérique Latine et 12 d'Amérique du Nord), 21 d'Asie (dont 16 d'Inde), 28 d'Europe, 1 d'Océanie et 1 du Proche-Orient (Egypte, Liban, Syrie). En un siècle, une telle évolution est remarquable. Elle n'est pas particulière aux jésuites, mais reflète une mutation profonde de l'Eglise catholique durant ce XX° siècle.

Nous n'avons certainement pas fini de découvrir les conséquences d'un tel bouleversement. Celui-ci exprime déjà l'émergence de nouveaux visages d'Eglise mais il appelle aussi à un renouvellement en profondeur des formes de notre vie ecclésiale. Comment le levain de l'Evangile continuera-t-il à travailler chaque culture (y compris la nôtre), appelée à une conversion à partir de ce qu'elle est ? De quelles manières les chrétiens participeront-ils à la construction d'un monde plus juste et fraternel pour tous ? La recherche théologique se développera-t-elle dans des univers culturels différents du monde européen ? Quelle forme prendra le dialogue entre les diverses confessions religieuses au XXI° siècle ?

Foi - Justice - Culture

Ces questions, posées à l'Eglise depuis longtemps, se présentent aujourd'hui avec acuité. La dernière congrégation générale de la Compagnie de Jésus (la 34ème réunie en 1995) avait ainsi défini les orientations apostoliques pour les années à venir : "nous pouvons maintenant dire de notre mission contemporaine que la foi qui fait la justice est, de façon inséparable, la foi qui s'engage dans le dialogue avec les autres traditions et la foi qui évangélise la culture" (décret 2, n° 21). La 34ème congrégation générale avait par la suite explicité comment entendre cette mission de la Compagnie à l'égard de la justice, de la culture et du dialogue interreligieux. Ces orientations sont plus que jamais à l'ordre du jour. La Compagnie est donc aujourd'hui dans une phase où elle explore - dans des contextes politiques et sociaux parfois ardus - les formes à donner à ces choix apostoliques. En ce moment, elle est appelée à se mettre plus concrètement et résolument à la tâche pour vivre ces orientations définies en 1995, sans qu'il y ait lieu de chercher à définir de nouvelles directions pour la mission.

Une « franche fidélité créatrice »

Lors de la congrégation des procureurs, le Père Général a invité la Compagnie à vivre l'obéissance comme une "franche fidélité créatrice" : "fidélité", car il s'agit bien de vivre de l'esprit qui animait Ignace et les premiers compagnons ; "créatrice", car il ne s'agit pas de répéter à l'infini les mêmes activités (ce qui était bon à une époque ne l'est pas à une autre) ; "franche" enfin, car il s'agit d'avancer résolument, sans arrière-pensée, sans regarder en arrière. Si l'on examine la vie de la Compagnie dans cette perspective, nul doute que l'on trouvera des initiatives exemplaires - profondément enracinées dans un dynamisme évangélique - et des résistances, voire des étroitesses. Encourager la vie là où elle naît, résister à toute forme d'enfermement pour vivre véritablement une refondation de la Compagnie dans un monde devenu une seule mission : telles sont les urgences d'aujourd'hui.

Les questions qui se posent sont nombreuses : sur la collaboration entre les provinces, sur la formation, sur la définition de priorités apostoliques dans un monde en mouvement, sur les nouvelles façons de travailler, dans l'Eglise, avec les laïcs, les prêtres diocésains et les autres religieuses et religieux. L'examen de la façon dont la Compagnie vit ces multiples enjeux n'a pas poussé les procureurs à imposer au Père Général la réunion prochaine d'une congrégation générale. Cela ne signifie pas que la Compagnie soit parfaite ... cela signifie que la Compagnie sait où elle veut aller, en réponse à ce qu'elle discerne de l'appel du Seigneur. Lorsque le jésuite prononce les voeux de religieux, il demande au Seigneur - source de ces voeux - de lui donner la grâce de les vivre. C'est dans cette disposition que la Compagnie paraît se trouver aujourd'hui : elle demande au Seigneur de lui donner toute grâce pour accomplir la mission qui lui est confiée dans l'Eglise et que, pour la part qui est la sienne, elle tente de discerner.

Antoine KERHUEL, procureur de la Province de France

 

 

 

Pour en savoir plus :

> Origines de la Congrégation des Procureurs
>
sa composition > son but
>
ses attributions
>
Comment les Jésuites sont-ils gouvernés ?

La précédente congrégation des procureurs (17 au 23 septembre 1999) :

> Une évaluation de la 68ème Congrégations des Procureurs
>
Les principaux résultats de la 68ème Congrégation des Procureurs
>
Allocution finale du Supérieur Général
Photographie des Procureurs